L’Elégance de la clé de douze

DecréauPaysage
Ils ont été philosophe de formation, journaliste, informaticien… Ils sont aujourd’hui artisans : ébéniste, plombier, vitrailliste… Preuve s’il en était besoin qu’on peut être "intellectuel" et savoir travailler de ses mains. Illustration à travers les portraits de quelques-unes de ces personnes qui se jouent des frontières, dressés par Laurence Decréau (en selfie !), celle-là même à laquelle on doit le concours "Nouvelles Avancées".

Ceux qui suivent l’actualité culturelle de Paris-Saclay ont très probablement entendu parler de Laurence Decréau : c’est elle qui a créé voici six ans le concours de nouvelles (le bien-nommé « Nouvelles avancées ») à l’intention des élèves d’écoles d’ingénieurs (et, depuis, à tout passionné de ce genre littéraire), en partant du principe qu’on peu avoir la tête bien faite et la fibre littéraire, même après – surtout après ! – deux années de classe prépa. Au moment où on écrit ces lignes, elle s’attelle à la prochaine édition, la 7e du genre, sur le thème «  Dans la peu d’Archimède, d’Einstein et les autres… » (pour en savoir plus, cliquer ici).

Consacrer une bonne partie de son temps à organiser un tel concours suppose d’être soi-même «  littéraire ». Bien plus : d’avoir de l’appétence pour l’écriture. C’est le cas de Laurence Decréau, à en juger par l’ouvrage qu’elle a publié voici un peu plus d’un an sous un titre en forme d’oxymore : L’Elégance de la clé de douze. Un plaisir de lecture comme on n’en pas autant que cela : c’est drôle en plus d’être profond, autobiographique tout en étant tourné vers l’autre, avec générosité. Toute « proustolâtre » qu’elle soit, selon son propre aveu, elle sait partager sa passion de la littérature sans alourdir le texte de citations ou de références. Juste ce qu’il faut d’inter- et d’intra-textualité pour faire sentir qu’on chemine bien dans une œuvre littéraire, écrite non pour soi mais pour les autres.

C’est bien simple, nous en viendrions à notre tour à créer un prix littéraire estampillé Paris-Saclay, c’est à elle que nous décernerions le premier prix avant d’en faire la présidente à vie du jury, si tant est que ses nombreux projets le lui permettent (comme celui, par exemple, de faire participer des étudiants de Paris-Saclay à un colloque de Cerisy, en mai prochain, dans la perspective d’une restitution sur le Plateau – projet sur lequel nous aurons l’occasion de revenir). Pour ses talents d’écriture bien sûr, mais aussi pour la manière dont son ouvrage entre en résonance avec l’esprit… du cluster de Paris-Saclay. En attendant d’en dire plus à ce sujet, voici pour commencer un extrait, choisi au hasard parmi bien d’autres possibles, pour convaincre que c’est bien plus qu’un essai auquel nous avons affaire :

« Certains font brûler des voitures le 31 décembre sur les parkings des cités ; d’autres s’enrôlent dans le jihad ; Rimbaud écrit Voyelles. Même ferveur, même fureur dans la plume qui égratigne le papier que dans les doigts qui craquent l’allumette et ceux qui planquent l’arme sous le lit. »

Un passage qui donne le ton ou une idée de là où notre auteur place la littérature : au cœur de la vie, dans ce qu’elle peut avoir de plus cru, de violent aussi.

Le détour par… Harlequin

C’est la même, pourtant, qui confie et sans honte de le dire : « C’est chez Harlequin que j’ai appris à écrire ». Oui, vous avez bien lu, Harlequin, l’éditeur de ces romans à l’eau de rose et de gare tout à la fois. Anticipant le légitime étonnement du lecteur, elle enfonce le clou en parlant d’une expérience enrichissante : « Elevée dans le culte de l’auteur, j’y fus initiée au respect du lecteur ». Quitte à devoir réécrire les textes qu’elle n’était censée que traduire aussi fidèlement que possible. «  (…) j’acquérais mes galons d’artisan, coupant, vissant et ajustant les mots à l’aide des outils que je me forgeais peu à peu. » Soit les principes du « rewriting » qu’elle appliquera 90 fois pour autant de romans.

Et que le lecteur ne pense pas que ce soit à un travail autrement plus noble auquel elle se livrera plus tard en intégrant un éditeur germanopratin. Car, tous les écrivains, même lauréats d’un prix littéraire sont loin de savoir… écrire, apprend-on. Leur roman est l’aboutissement d’un travail de l’ombre dont on découvre les coulisses non sans quelque dépit. L’auteur se garde de donner des noms. Juste quelques clés (au sens figuré cette fois).

Plombier, rewritter : même combat

Mais tel n’est pas le propos principal du livre. L’essentiel est ailleurs : dans ces affinités improbables, insoupçonnées de l’édition avec des métiers de l’artisanat, les plus en prise avec la matière. A commencer par celui de… plombier dont elle montre les analogies avec le travail de « rewritrice » : « Première étape : établissement du diagnostic et du devis. Lecture crayon en main, puis note de synthèse détaillée. Deuxième étape : casser. Assainir, d’abord – retirer l’eau croupie, couper les canalisations pourries, les raccordements de fortune. Puis rétablir un réseau sain. Un travail d’artisan : méthode, savoir-faire, connaissance des grands principes élémentaires – l’eau a besoin de pression pour monter, à l’instar du suspense ; un trou dans la narration et le chapitre… »

Pas de doute, il y a quelque chose de l’artisanat et pas seulement du plombier dans le travail d’éditeur. Elle en a désormais la conviction après quinze années passées dans le milieu de l’édition. « A chacun son plan de travail et sa matière ». « Sur son établi, le menuisier travaille le bois pour le rendre semblable à l’objet qu’il voit avec les yeux de l’imagination. Le tailleur palpe et taille le bloc brut qui viendra s’insérer dans le fantôme de voûte de cette petite église romane abîmée par les ans (…). Dans ce texte mal dégrossi, l’éditeur devine l’essai, le roman que l’auteur poursuit de son rêve. (….). Nos aptitudes sont les mêmes : sous l’informe et le brut, nous devinons l’objet achevé qui se dissimule. »

Un échantillon non représentatif mais instructif

Mais pour établir de telles analogies, encore fallait-il que cette agrégée de lettres classiques, férue de latin, côtoyât des artisans. En dehors de ses propres parents, amateurs de bricolage, une première occasion lui en fut donner à l’occasion d’un livre de commande sur… Rungis, et que des contraintes financières lui fit accepter. Pour son plus grand bonheur et le nôtre car le récit est l’objet d’un chapitre, qui vaut le détour.

Une première occasion avons nous dit. En réalité, il y en eut d’autres qui se rappellent aussitôt à son bon souvenir à commencer par un amour de jeunesse dont le père, plombier, roulait en 4 L. Puis il y a la découverte de personnes qui ont fait le choix d’abandonner une activité dans le tertiaire pour un métier manuel et dont le récit nourrit la matière des chapitres suivants. C’est ainsi qu’on fait connaissance avec :

- Olivier, un ancien élève d’HEC, agrégé d’économie, ex-directeur du marketing dans de grands groupes et qui « plaqua » tout pour devenir… plombier.

- Marie-Ange, qui a, elle, abandonné le journalisme (elle a été rédactrice-en-chef adjointe d’un grand magazine scientifique) pour se vouer à l’ébénisterie.

- Alex, lui aussi ancien directeur de marketing, mais qui, avec un ancien paysagiste, a fait le choix de créer Blitz Motorcycles, un atelier qui redonne vit à de vieilles motos de collection pour des particuliers qui veulent « qu’on les voie au feu rouge ». Comme Olivier, Alex a fait un CAP, de mécano en l’occurrence.

- François, qui poursuivit des études de philosophie, avant de devenir… apiculteur en Haute-Loire, près de son Saint-Etienne d’enfance.

- enfin, Marc, l’informaticien devenu vitrailliste, à la faveur d’un bilan de compétences…

Cinq personnes en tout et pour tout donc. Pas de quoi faire un échantillon représentatif. Peu importe, ce n’est pas l’ambition. Comme pourrait-on d’ailleurs représenter cette catégorie de population encore invisible ? Et puis, le récit de leur parcours suffit à laisser deviner l’existence d’une communauté d’intellos-devenus-artisans en pleine croissance. D’ailleurs, l’auteur ne rate pas l’occasion de faire des rapprochements avec d’autres personnes rencontrées au cours de son existence, ayant manifesté un même désir de travail plus manuel.

De la sérendipité

A chacun de ses étonnants personnages, Laurence Decréau consacre un chapitre expliquant les circonstances de leur rencontre, non sans faire part de ses hésitations face à des discours parfois un peu trop bien rodés (la plupart ont déjà été l’objet d’articles de presse ou de reportages), le parcours parfois de combattant pour parvenir jusqu’à chez eux, le long cheminement, aussi, par lequel elle lève le voile sur ce qui a pu les amener à bifurquer à un moment donné de leur parcours. Telle une détective, elle relève le moindre détail. On ne s’étonnera donc pas de croiser l’occurrence du mot sérendipité, ce « hasard qui favorise les esprits préparés ». Manifestement en confiance devant cette personne qui sait prendre le temps d’aller à leur rencontre, de les écouter de longues heures, nos artisans portraiturés finissent tôt ou tard par livrer une autre clé, d’explication celle-là, sinon des indices : une rose des vents, dans le cas de Marie-Ange, un coffret de petit chimiste dans celui de Marc (avec lequel il pouvait reconstituer ces précipités d’un bleu qu’on retrouvera dans son atelier de vitrailliste…). Souvent, c’est une figure marquante. Dans le cas d’Olivier, c’est un père chirurgien de grande renommée, dont Laurence Decréau relève que la nécessaire agilité des mains n’est pas sans évoquer celles du plombier…

Nul déterminisme n’est pour autant convoqué. L’auteur s’attache juste à comprendre en tirant des fils, tout en se gardant d’entrer en infraction dans leur jardin secret, quitte à commettre des erreurs d’appréciations. De la clé de douze, elle sait emprunter l’élégance.

Des continuités invisibles

Si tous nos «  personnages » évoquent des ruptures, des tournants ou des déclics, elle s’emploie, elle, à pointer les continuités, y compris dans le cas le plus improbable, celui de Marc, ancien informaticien. «  Comme celui d’hier, son métier d’aujourd’hui [vitrailliste, donc] requiert de décomposer un processus en tâches ». Dans un cas, en effet, il s’agissait d’écrire en un langage binaire fait de 0 et 1 (du moins jusqu’à l’apparition des logiciels préconçus) ; dans l’autre, de découper de grands fragments de verre, d’abord, et ensuite les petits (de façon à pouvoir les décompenser en cas d’erreur), avant de bâtir le chemin de plomb… Et notre « empotée » (c’est ainsi qu’elle se définit aussi), d’observer : « Curieusement, donc, le plus abstrait des métiers possède une consanguinité intellectuelle avec une certaine forme d’artisanat ».

C’est le même Marc, dont on apprendra en fin de chapitre qu’il se destine à une autre vie, celle de sculpteur. Sans que cela n’apparaisse plus incongru que cela à notre auteur, qui se risque avec la même délicatesse à un autre essai d’interprétation psychologique : « Après vingt ans de désincarnation parmi les 0 et les 1, la reconversion du petit chimiste en maître verrier n’avait été qu’un prélude, un apprivoisement, le dernier détour avant de libérer enfin son rêve d’enfant : devenir un artiste ».

De même, à la lire, Marie-Ange (l’ex-journaliste devenue ébéniste), n’aurait pas autant changé de métier que cela : après tout, ne répare-t-elle pas les meubles anciens, comme elle a été « réparatrice de mots (comme secrétaire de rédaction), assembleuse de pièces de bois comme elle l’a été de textes et d’images ? » Si changement il y a, il réside dans le nouveau rapport au temps, dans cette « soumission paisible au temps de la matière qui dicte à l’humain son tempo, lui intimant d’attendre que la colle prenne, que la cire ait achevé de chauffer, que le vernis déposé soit sec. » « Un temps, écrit-elle encore joliment, qui dit “ zut ” à la hâte de l’humain, quand le sacro-saint bouclage du journal balaie les scrupules du vocabulaire. »

L’intelligence, entre théorie et expérience

Olivier se plaît lui-même à rappeler que dans manager (son ancien métier), il y a main (manus, en latin). Ce qui ne peut que ravir notre auteur, qui consacre aussi de longs développements à sa propre passion pour cette langue dite morte. A ce propos, elle rappelle d’ailleurs que l’intelligence ne se mesure pas au nombre de diplômes accumulés : d’après son étymologie latine (intellegere), celle qu’on traduit communément par «  comprendre » signifie en réalité en son sens premier «  choisir (legere) par l’esprit entre (inter) ». En l’occurrence : entre plusieurs options ou hypothèses possibles. Ce que l’on peut parvenir à faire de deux manières. Par une connaissance théorique, « qui permet, par le raisonnement, de rattacher une diversité d’effets à une même cause ». Ou par l’expérience, «  catalogue de situations vécues, qui, à force d’échecs à la fois successifs et différents, ont conduit empiriquement à associer sa solution à chaque cas singulier ». C’est dire si l’artisan peut y prétendre autant que l’ingénieur, fût-ce en empruntant donc une autre voie. Si un Olivier a d’emblée été un bon plombier, c’est «  grâce à ses accointances avec la théorie » (mais aussi, comme on l’apprend, en suivant un double CAP d’installateur sanitaire et thermique), « d’autres, plus nombreux, doivent à leur expérience d’avoir acquis une intuition qui ne les guide pas moins. »

La vertu de la lenteur, le soin du détail

On ne peut qu’être épaté par le soin que tous mettent dans ce qu’ils font, sans compter les heures qu’ils y passent, en visant la perfection quoi qu’il en coûte, en dehors de toute rationalité économique. « Epanouir » est pourtant bien le mot qui s’impose (et que lâche d’ailleurs l’un des artisans) pour caractériser leur état d’esprit, leur rapport à la vie, malgré des secrets lourds à porter ou des vœux pas encore toujours exaucés. Au fil des portraits, on redécouvre les vertus de la lenteur, du travail bien fait. L’importance du détail dont « l’apparente inutilité (…) en disait à la fois très long sur l’ignorance de celui qui l’évacue d’un revers de main et sur l’essence de la chose qui le nargue dans son opacité. »

L’auteur s’en serait-elle tenue à cette galerie de portraits croisés, elle aura déjà amplement rendu service à nos « artisans » pas ordinaires, ne serait-ce qu’en les aidant à éclairer leurs parcours respectifs. Ella a cru bien faire en allant plus loin : les réunir autour d’un repas confectionné par ses soins (comme pour leur rendre par une activité manuelle le temps et la confiance qu’ils lui avaient accordés) avec le secret espoir de faire émerger, révéler une communauté d’êtres humains mus par la même volonté de « sauver le monde », hors de l’économie marchande classique, à travers un nouveau rapport au travail et à l’argent. Ni plus ni moins.

Epilogue inattendu…

Et l’ouvrage de se terminer par un épilogue plutôt inattendu, mais au final conforme à l’esprit de toute cette entreprise éditoriale. On laissera au lecteur le soin de le découvrir. Disons juste que l’auteur parvient une nouvelle fois à faire la démonstration de sa capacité à éviter tout manichéisme. «  S’extraire de son milieu n’implique pas de le renier : le nouveau vient se mêler à l’ancien ». Autrement dit, ce n’est pas parce que l’on a quitté une activité pour une autre, artisanale, qu’on en devient plus désintéressé. Le passage de l’une à l’autre n’est pas de l’ordre de la conversion. Pour être artisan et manuel, on n’en reste pas moins aussi humain que le commun des mortels.

Et elle ? Comment en est-elle venue à renoncer à l’enseignement pour l’édition ? Et, surtout, à surmonter sa nature d’empotée pour se découvrir un lien de fraternité avec ces intellos-devenus-artisans ? Les réponses sont égrenées au fil des pages de ce livre qui a aussi valeur d’autobiographie. De son propre parcours, professionnel ou personnel, elle ne cache (presque) rien. Et c’est aussi ce qui fait le charme de l’ouvrage.

En guise d’explication, il y a des rencontres fortuites, bien sûr. Il y a aussi le souvenir de la cellule familiale dans laquelle les parents ne laissaient pas pénétrer les « impétrants » ou même les simples amis sans les passer sous les fourches caudines de leur jugement bien arrêté, et qui incitait d’autant plus la future auteur à explorer «  des univers que seule l’habitude séparait ». Il y eut aussi cette pièce où, petite, elle pouvait accéder à des rangées de livres avant même de savoir lire. En tant qu’éditrice, il y eut ensuite la collection de thrillers scientifiques Quark Noir, qu’elle conçut dans l’idée de croiser les auteurs de polar et les scientifiques. Voilà le second motif de lui remettre l’éventuel prix littéraire Paris-Saclay. Car, en bousculant les frontières entre des univers disciplinaires, entre intellectuels et manuels, artisans et autres professions, sa démarche n’est-elle pas au diapason de la vocation de cluster de ce territoire ?

Laurence Decréau, L’Elégance de la clé de douze. Enquête sur ces intellectuels devenus artisans, Lemieux éditeur, 2015.

 

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