L’effet cafétéria au service de l’interdisciplinarité

Chercheurs, enseignants-chercheurs, doctorants… quelques-uns des 150 inscrits à cette 6e Rencontre du CSIS
Parmi les quelque 150 inscrits à la 6e Rencontre du CSIS.
Pour sa 6e édition, organisée le 10 juillet dernier, la Rencontre du Collège des Sciences de l’Ingénierie et des Systèmes (CSIS) a franchi le « périphérique » du Plateau de Saclay (la N118 !) pour se dérouler à l’Ecole polytechnique. Une première, qui témoigne de l’esprit d’ouverture de cette structure sans équivalent.

Pour mémoire, le Collège des Sciences de l’Ingénierie et des Systèmes (CSIS) dont nous avons eu l’occasion d’interviewer le directeur exécutif, Laurent Michard, et de rendre compte de la précédente édition des rencontres (cliquer ici), est une structure collaborative entre  quatre établissements présents sur le Plateau de Saclay ou appelés à le rejoindre : l’Ecole Centrale Paris, Supélec, l’ENS Cachan et l’Université Paris-Sud 11. Original et sans équivalent, le CSIS n’a pas d’existence juridique et repose sur la convention conclue entre les établissements fondateurs. Comme Laurent Michard a eu l’occasion de le rappeler dans son introduction de la journée, il fonctionne comme un creuset d’idées, aussi concrètes que possibles, charge aux partenaires de les mettre ensuite en œuvre s’ils le souhaitent. Et manifestement la méthode plaît et fonctionne.

Une culture de la mutualisation

En quelques années d’existence, le CSIS a contribué à installer une culture de la mutualisation et a notamment participé à la création du LaSIPS. Parmi ses projets en cours : la création d’un cycle d’universités d’été annuelles, dédié à l’« Ingineering for Health » ; la cartographie des équipements existant pour offrir une vitrine aux partenaires industriels et académiques (à ce jour, pas moins de 900 équipements ont été identifiés auprès des 65 laboratoires que comptent les quatre établissements). Cette valorisation du potentiel de recherche, reposera sur un thésaurus de 650 mots clés, qui sera testé de septembre à décembre prochain.  Ainsi, n’importe quel chercheur qui aura par ce moyen repéré un équipement intéressant pour ses recherches, pourra en contacter le responsable, une convention cadre prévoyant de simplifier les démarches administratives pour un éventuel usage dudit équipement.

Rappelons que la création du CSIS remonte à 2008, soit bien avant que n’ait été évoquée la création de l’Université Paris-Saclay. Suite au lancement de projet, qui verra le jour d’ici quelques mois, le CSIS s’est plus que jamais donné pour mission de participer à la structuration de cette dernière. En plus d’une mutualisation des formations doctorales, ses efforts de rationalisation des masters ont permis de déboucher, en février dernier, sur la création du groupe de travail en charge du volet formation de la School of Engineering & IST de l’Université Paris Saclay.

L’organisation de la 6e rencontre à l’Ecole polytechnique est donc un symbole supplémentaire de cette volonté s’élargir le périmètre du CSIS. Pour accueillir les quelques 150 inscrits (un record !), la prestigieuse école avait mis les petits plats dans les grands en mettant à disposition l’amphithéâtre Pierre Faurre et en ouvrant l’accès à plusieurs de ses laboratoires, sans compter la pause-déjeuner organisée aux bords du lac du campus.

Approfondir l’interdisciplinarité

Le choix de l’Ecole polytechnique se justifiait aussi par celui du thème de cette 6e rencontre : l’interdisciplinarité. Par définition, les élèves de cette grande école sont formés à plusieurs disciplines.  L’interdisciplinarité exige cependant d’aller plus loin se plaçant à l’interface de plusieurs domaines, quitte à ajouter à l’incertitude devant laquelle le chercheur est amené à évoluer.

Une demi douzaine de chercheurs polytechniciens sont venus témoigner du fait que l’interdisciplinarité était bien parmi les priorités du Centre de recherche de l’X (lequel pèse, rappelons-le, un demi millier de chercheur du CNRS, 450 thésards…) : P. Roca et F. Ozanam, dans le domaine énergie et environnement ; M. Soyer et P. Le Tallec, dans les nanosciences et les sciences des matériaux ; C. Clanet et E. Beaurepaire, en bio-ingénierie et santé. L’interdisciplinarité ne concerne cependant pas que la recherche. Elle se décline aussi au plan de la formation. C’est ce qu’avait préalablement illustré D. Franco  (Université Paris-Sud / APHP) à travers un nouveau projet de master en médecine et Ingénierie destiné à favoriser la « fertilisation croisée entre médecine et science de l’ingénierie ».

Comment faire pour approfondir cette interdisciplinarité ? Et d’ailleurs, quelle différence y a-t-il avec la pluri- ou la transdisciplinarité ? Telles sont quelques-unes des questions abordées au cour d’une table ronde orchestrée par Bruno Rostand, le tout nouveau directeur de l’innovation et de l’entrepreneuriat de l’X, avec la participation, en plus de D. Franco, déjà cité, de représentants des établissements membres du CSIS : M. Buckle (ENS Cachan) ; I. Demachy (Université Paris-Sud) ; E. Iacona (Centrale-Supélec) ; et de l’école hôte de la 6e Rencontre : H. Le Treut et F. Hache.

Au-delà des nuances dans les points de vue exprimés, toutes ces personnalités se sont accordées sur la nécessité de cette interdisciplinarité, quitte à diverger sur la question de savoir où placer le curseur entre elle et la tout aussi nécessaire affirmation de disciplines. Comme le fit observer un participant, l’interdisciplinarité ne s’impose pas en toutes circonstances, mais à certains stades de la carrière d’un chercheur.

L’importance des échanges informels

Des enjeux s’y prêtent peut-être aussi mieux que d’autres. C’est semble-t-il le cas du climat ainsi que l’a illustré Hervé le Treut à travers l’exemple de l’Institut Pierre Simon Laplace qu’il dirige par ailleurs, tout en admettant une interdisciplinarité « partielle » compte tenu de la dominante sciences dures dans ce domaine de recherche, en dépit d’une ouverture sur les sciences sociales et humaines.

Tous les intervenants ont aussi admis le besoin de la décliner au niveau de la formation autant qu’à celui de la recherche. Force est cependant de constater encore les difficultés à évaluer un doctorant  ayant travaillé à l’interface de plusieurs disciplines, les membres du jury de thèse ayant tendance à apprécier son travail de leurs points de vue disciplinaires respectifs. Naturellement, il y fut question de l’école doctorale de l’interface. Créée en réponse aux besoins de chercheurs qui ne se sentaient pas à l’aise dans des écoles doctorales classiques, elle a justement, comme son intitulé le suggère explicitement, vocation à former des chercheurs à l’interdisciplinarité, à travers au moins trois champs : les matériaux innovants, les sciences du vivant et l’ingénierie des systèmes complexes.

Soit, mais comment faire travailler ensemble des chercheurs qui ne se connaissent pas a priori, ne pratiquent pas la même « langue » disciplinaire et, surtout n’ont pas d’affinités particulières ? On ne fera pas travailler ensemble un biologiste et un physicien qui n’en auront pas envie ! Bref, l’interdisciplinarité ne se décrète pas. Aux considérations théoriques et institutionnelles ont alors fait place des témoignages rappelant à juste titre que la recherche a fortiori interdisciplinaire, c’est aussi l’affaire d’échanges informels autour… d’un café ! Et les intervenants de suggérer la valorisation de coffee clubs et autres lieux favorisant les interactions entre chercheurs, si possible de disciplines différentes. C’est d’autant plus important que, comme le rappelait justement E. Iacona de l’ECP, les chercheurs d’un même établissement ne se connaissent pas toujours. Mais, encore une fois, ce qui vaut pour les chercheurs, vaut aussi pour les étudiants et leurs enseignants-chercheurs : eux non plus ne disposent pas toujours des lieux et du temps d’échanger de manière informelle.

On ne dissimulera pas que l’un des moments particulièrement appréciés de la 6e Rencontre du CSIS aura été justement… le repas partagé au bord du lac, de surcroît sous un ciel ensoleillé. Il fallait voir le plaisir que les directeurs d’établissement, de laboratoires, mais aussi les « simples »  chercheurs, enseignants-chercheurs et doctorants… avaient à échanger dans une ambiance conviviale. C’est d’ailleurs avec quelque peine qu’ils quittèrent leur table pour suivre l’autre temps fort des journées : la visite des laboratoires (du Centre de recherche de l’X).

Visites de laboratoires interdisciplinaires

Deux heures durant, par groupe de dix, ils en ont visité une demi douzaine relevant de l’une des trois thématiques suivantes : énergie et environnement ; nanosciences et matériaux ; enfin, bio-ingénierie et santé.

On ne dissimulera pas non plus le réel plaisir à entendre les chercheurs, en charge de la présentation desdits laboratoires, parmi lesquels de jeunes doctorants, présenter avec conviction, enthousiasme et même humour, leurs recherches en cours ou celles de leurs collègues, qui, toutes, illustraient à leur manière des approches interdisciplinaires.  Ces visites étaient l’occasion aussi de voir les conditions concrètes de la recherche, dans des locaux plus ou moins confinés, où les équipements de pointe le disputent aux pinces-monseigneur et autres tournevis.

Introduite par Patrick Le Quéré, la journée était conclue par Yves Demay (directeur général de l’Ecole polytechnique) et Dominique Vernay (président de La Fondation de Coopération Scientifique), lequel n’a pas manqué de poser la question qui brûlait certaines lèvres : quel avenir pour le CSIS dans le cadre de l’Université Paris Saclay ? Se fondra-t-il dans la School of Engineering ? De fait, la raison d’être du CSIS, qui en fait aussi sa force, réside dans une mobilisation souple et légère dans la constitution des sciences de l’ingénierie et des systèmes de la future université. Une fois que celle-ci verra le jour (une question de quelques mois), le risque serait, en le maintenant, de brouiller le nouveau paysage institutionnel.

N’empêche, on n’ose imaginer la dissolution du CSIS et, avec elle, la fin de ses rencontres et visites de laboratoires. Cette 6e édition a confirmé qu’elles répondaient à une réelle demande de chercheurs qui n’ont pas autant d’opportunités de se rencontrer de manière informelle, et de découvrir par la même occasion la richesse des équipements que recèle le Plateau de Saclay. Au regard du travail de cartographie des équipements, évoqué plus haut, un chercheur se demandait même s’il ne fallait pas cloner le CSIS en autant de fois que la future Université Paris Saclay comptera de schools !

 Crédit photo : Philippe Lavialle, photographe / Ecole polytechnique.

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