Lectures saclaysiennes (suite)

Le plateau de Saclay fourmille de chercheurs qui sont aussi des auteurs qui savent de surcroît vulgariser la science. Suite du premier florilège proposé par Pierre Veltz, qui nous plonge dans l'actualité de la physique et des neurosciences.

Un autre livre que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt est l’ouvrage que Denis Le Bihan consacre à la neuro-imagerie : Le cerveau de cristal. Ce que nous révèle la neuro-imagerie (Odile Jacob, octobre 2012).  Daniel le Bihan dirige NeuroSpin,  installé sur le site du CEA, qui rassemble un ensemble unique d’instruments d’IRM fonctionnelle, c’est-à-dire permettant  de suivre le fonctionnement du cerveau actif, instruments à très haut champ magnétique – de 3 à 7 teslas, en attendant un nouvel aimant à 11, 7 teslas ; rappelons que 10 teslas représentent environ 30 000 fois le champ magnétique terrestre ! Il nous embarque dans un remarquable parcours historique, technologique et scientifique, où il raconte à la fois l’évolution de l’approche neuro-fonctionnelle du cerveau, depuis Broca, celle de l’instrumentation d’imagerie, qui décolle vraiment grâce à l’informatique, et quelques-uns des résultats majeurs d’observation, issus notamment du centre de Saclay. Le livre est assez technique, mais reste accessible et aborde une riche et attrayante diversité de sujets.  L’avant-dernier chapitre est, par exemple, consacré à la molécule d’eau et à ses propriétés uniques, sans lesquelles l’IRM à eau magnétisée ne pourrait pas fonctionner. (On y trouve aussi de jolies anecdotes, comme celle, incroyable, du cerveau d’Einstein dérobé par Harvey, chargé de l’autopsie, découpé par lui en petits cubes, traversant les Etats Unis dans un Tupperware sur la banquette arrière de sa Buick, et revenant à Princeton parce que la petite fille d’Einstein n’en voulait pas). Le plus intéressant, à mon avis, est la description très concrète que donne Le Bihan, qui a vécu toute cette histoire de l’intérieur, des formes multiples de coopération interdisciplinaires sans lesquelles des outils comme ceux de Saclay n’existeraient pas : neurobiologie, physique, informatique. Il souligne en particulier l’apport décisif des équipes du CEA en matière de cryogénie et de technologie des aimants, en synergie étroite de compétences avec les installations du LHC à Genève sur lesquelles travaillaient alors ces mêmes équipes. S’agissant des résultats, il passe en revue quelques-unes des découvertes les plus fascinantes issues de l’imagerie, ou du moins appuyées sur elle. Il relate par exemple ces expériences où il s’agit d’appuyer sur un bouton à droite ou à gauche, et où le constat d’activation du cerveau, c’est-à-dire de son « choix » inconscient, précède de plusieurs secondes le choix conscient d’une réponse motrice, faisant douter du libre arbitre. Au passage, pour une très claire présentation de synthèse des neurosciences, je conseille aussi le livre de Chris Frith, grand savant britannique, chez Odile Jacob, 2011 : Comment le cerveau crée notre univers mental.

Je ne peux pas boucler cette chronique sans rappeler les superbes livres de Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France, qui travaille aussi, comme son épouse Ghislaine, à Neurospin : La bosse des maths et Les neurones de la lecture (Odile Jacob). Le premier de ces livres date de 1996. Il a été réédité et mis à jour en 2011. Dehaene y montre que notre rapport au monde des nombres et du calcul est multiple, et repose sur des ensembles d’intuitions qui ont un lien (c’est là que l’imagerie intervient) avec notre architecture cérébrale, et qui existent même chez le très jeune enfant. Dans le livre sur la lecture, il répond de manière très convaincante à la question : comment faisons-nous pour lire, alors que l’invention de l’écriture est extrêmement récente dans notre histoire évolutive, contrairement à l’appréhension des quantités, et oblige donc le cerveau à bricoler avec des processus qui n’étaient pas à l’origine dédiés à cette fonction. Il en tire des conclusions très claires sur la pédagogie, disqualifiant en particulier radicalement les méthodes dites « globales ». Un ouvrage destiné aux enseignants, sous la direction de S. Dehaene (Apprendre à lire. Des sciences cognitives à la salle de classe, Odile Jacob, 2011) explicite ces réflexions pédagogiques. Pour sortir des discussions souvent oiseuses sur le réductionnisme, il faut absolument lire Dehaene, qui possède un talent pédagogique exceptionnel.

Gisin, Le Bihan, Dehaene, Frith : si, cher lectrice ou lecteur, je vous ai donné envie de lire ces bouquins, je n’aurais pas perdu mon dimanche après midi, au demeurant gris et pluvieux.

Pour redécouvrir la première partie de l’article, cliquez ici.

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