L’économie mondiale réticulaire vue de Paris-Saclay

IHEDATE Paysage
Les 6 et 7 février derniers, l’Institut des hautes études d’aménagement et de développement des territoires en Europe (IHEDATE) faisait escale au Synchroton Soleil pour un séminaire sur « l’économie mondiale réticulaire ». Son directeur, le géographe et politiste Philippe Estèbe, a bien voulu répondre à nos questions.

Pouvez-vous rappeler la finalité du séminaire que vous avez organisé au Synchrotron Soleil sur l’économie mondiale réticulaire ?

Chaque année, l’IHEDATE propose à des dirigeants du secteur public ou privé de faire un tour d’horizon des questions contemporaines concernant les territoires, leurs dynamiques et les politiques d’aménagement et de développement, à travers un cycle de formation. En 2014, il a pour thème « après Colbert, les territoires… » : il s’agit de faire le point sur l’émergence de nouvelles formes d’organisation territoriale au sein desquelles l’État central ne joue plus le rôle de décideur et d’aménageur tout puissant.

Qu'est-ce que l'IHEDATE ?

Depuis plus d’une dizaine d’années, l’IHEDATE a vocation à former à travers un cycle annuel de formation (conçu par l’Ecole des Ponts ParisTech et Sciences Po) des personnes investies dans des politiques ou des activités économiques liées aux développement territorial : élus, fonctionnaires d’Etat et de collectivités territoriales, cadres d’entreprises impliqués dans l’aménagement et le développement des territoires, opérateurs territoriaux, syndicalistes, acteurs sociaux et culturels et mêmes des journalistes. Chaque année, il propose un cycle de formation qui ne vise pas à transmettre une « doctrine », mais « ouvrir les débats et les controverses portés par les acteurs et les experts de l’aménagement et du développement territorial ». Précisons que son conseil scientifique est présidé par Pierre Veltz, Président Directeur général de l'EPPS.

Le séminaire qui s’est tenu les 6 et 7 février au Synchrotron s’inscrivait dans ce cycle. Consacré à l’économie mondiale réticulaire, il proposait d’explorer les conséquences de l’extension des « chaînes de valeur » permises par l’expansion du commerce international. Dès lors que les entreprises s’inscrivent dans des chaînes de production qui s’étirent à l’échelle mondiale, il devient difficile de parler d’économies territoriales : chaque entreprise devient un maillon qui s’inscrit dans un réseau de production dont les intrants et les extrants ne se laissent plus circonscrire dans un espace donné. Cette évolution du statut des économies territoriales se marque aussi dans le développement de très grandes portes internationales (les ports, les aéroports) qui marquent le territoire de leur empreinte sans forcément s’y inscrire positivement. Le projet de Saclay interroge : dans ce contexte d’étirement des chaînes de valeur, pourquoi prétendre créer un « cluster » qui produit ses propres valeurs ? Autrement dit, quelle est la valeur ajoutée d’une approche territoriale de l’économie mondiale : le territoire n’est-il pas qu’un simple support d’activité ? La réponse est d’abord que cette mondialisation économique ne produit pas un monde « plat », isomorphe, mais au contraire fabrique des grumeaux : les activités productives tendent à se concentrer en quelques lieux stratégiques. Mais les facteurs de localisation ont changé : il ne s’agit plus de se situer à proximité des sources d’énergie ou des ressources minières (sauf pour quelques activités très contraintes) mais dans des territoires où la densité de main d’œuvre qualifiée, de sous-traitants potentiels, de centres de formation et de recherche et d’autres entreprises permet d’envisager le territoire comme un écosystème. C’est la densité des liens entre acteurs économiques, sociaux, politiques, culturels et environnementaux qui fait la qualité du territoire ; cette densité est elle-même une fonction de la qualité des aménités du territoire (logement, services, transport, etc.). Les acteurs économiques partagent des aménités et tissent des relations indirectes qui contribuent à accroître la productivité de l’ensemble.

- Quels sont les principaux enseignements que vous en tirez ?

A l’issue des deux journées, on retient l’incroyable puissance du commerce international, et particulièrement du commerce maritime, qui contribue désormais à formater largement l’organisation mondiale de la production. Ce modèle qui peut paraître « insoutenable » au regard des critères de l’écologie et d’une certaine volonté de retrouver des liens plus étroits entre production et consommation semble néanmoins avoir de beaux jours devant lui, tant la productivité du transport maritime est grande. Une forte augmentation des prix du pétrole n’aurait au final qu’une incidence marginale sur le prix de revient des produits. Les processus de « relocalisation » sont moins liés au coût du transport qu’à des nécessités de la chaîne de production elle-même (dialogue permanent entre donneurs d’ordres et sous-traitants, approvisionnement « juste à temps », circulation locale d’une main d’œuvre qualifiée, gestion prévisionnelle des emplois et des compétences). Deuxième enseignement, le fait que notre économie dite « immatérielle » n’a jamais été aussi matérielle : nous n’avons jamais échangé autant d’objets, même si l’objet incorpore de plus en plus de service, comme en témoignent les smartphones, véritable métaphore du « service embarqué dans l’objet ». Le troisième enseignement est que la densification des liens entre acteurs ne se conforme pas nécessairement au seul modèle de la métropole de taille mondiale. Dans des territoires moins denses, comme celui de la Drôme par exemple, le redéveloppement économique et social territorial, peut se faire en utilisant, à l’échelle du territoire, des technologies de coopération et d’échange conçues dans le champ de l’économie sociale et solidaire. La question est bien, au cas par cas, d’analyser le « panier de biens » dont dispose le territoire et de trouver le interrelations propres à le faire fructifier.

- Cette journée a été l’occasion de revenir sur Paris-Saclay. Que vous a inspiré la présentation* de ce double projet de campus et de cluster ?

Le défi de Saclay, qui dispose déjà d’une certaine densité d’implantations de centres de recherche et d’établissements de production est de passer d’une juxtaposition de « domaines autocentrés » (le domaine de l’École polytechnique, le domaine du CEA, le domaine universitaire, etc.) à un tissu serré de liens qui passe par une certaine dissolution de ces « domaines ». La question est bien celle de la capacité d’une politique d’aménagement et d’animation économique et scientifique à faire basculer cette logique de « domaine » dans une logique de réseaux.

La partie, à Saclay, est bien engagée, mais elle est loin d’être aboutie. Des éléments encourageants, comme la création de l’Université de Paris-Saclay qui marque la naissance d’une « marque », ou le consensus qui s’est établi sur la construction de logements et celle des infrastructures de communication sont néanmoins contrebalancés par la permanence d’une double fragmentation : fragmentation politique et fragmentation des institutions d’enseignement et de recherche. Chacun, de façon légitime, met en avant ses intérêts et ses contraintes : certaines communes veulent préserver leur caractère résidentiel et quasi rural, certains établissements de recherches font valoir des contraintes spécifiques qui rendent la mixité fonctionnelle et sociale difficile. Au fond, le travail le plus délicat n’est pas tant la mise au point du projet lui-même que la discussion avec des intérêts qui ne sont pas nécessairement convergent, de façon à trouver les compromis raisonnables qui permettent de composer avec ces intérêts sans compromettre l’esprit, la logique et les équilibres du projet lui-même.

A la lumière de cette expérience, on voit combien nous sommes dans une ère post colbertiste, si l’on compare le processus de production de Saclay a celui qui a présidé à la fabrication des villes nouvelles. L’État n’a plus le monopole de l’expertise et surtout de l’autorité. L’établissement public n’est pas seulement une machine à produire du projet et du programme, c’est aussi une arène de négociation permanente ou se construisent et se confronte les stratégies des différents acteurs. L’autre difficulté est la quasi absence d’une opinion publique locale : le plateau n’est que faiblement peuplé, les habitants se trouvent plutôt dans la vallée et ce qui se passe sur le plateau peut leur apparaître étranger à bien des égards. En l’absence de débat public politique, la production du consensus se réduit aux seuls acteurs, ce qui peut conduire à une interrogation sur la dimension non plus autocratique mais oligarchique de la décision d’aménagement.

* Présentation assurée par Guillaume Pasquier (Directeur général délégué de l’EPPS) et Lise Mesliand (Directrice de l’aménagement).

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