L’économie de la fonctionnalité et de la coopération. Rencontre avec Christian du Tertre

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Le 24 juin dernier, le Réseau Cocagne et le laboratoire Atemis conviaient des acteurs de l’Insertion, de l’ESS, du monde associatif, ainsi que les entreprises, les syndicats et les acteurs (institutionnels et universitaires) à une journée de débats sur « les nouveaux modèles managériaux au service du bien-être au travail et de l’engagement ». Nous y étions. L’occasion d’y revoir cet économiste, qui promeut depuis plusieurs années une « économie de la fonctionnalité et de la coopération ».

- Début juin, vous étiez au Centre culturel international de Cerisy où vous participiez à un débat dans le cadre d’un colloque sur l’économie circulaire. Je vous retrouve ici, à Vauhallan, au siège du Réseau Cocagne, à l’occasion d’une journée de débats. Qu’est-ce qui vous y a amené ?

Je suis venu discuter des résultats de la recherche que notre laboratoire, Atemis, mène avec le Réseau Cocagne depuis maintenant six ans. Rappelons que ce réseau fédère pas moins de 110 Jardins de Cocagne, des structures d’insertion par l’activité économique : elles ont vocation à permettre à des personnes en grande précarité de retrouver le chemin de l’emploi, à partir, notamment, d’une activité de production maraîchère bio. Ces structures sont animées par des personnes particulièrement engagées, faisant preuve de beaucoup de générosité, de persévérance et de courage. Comme on peut l’imaginer, ce ne doit pas être simple tous les jours. La question se pose donc de savoir à quelles difficultés elles se heurtent et comment on peut les aider à « tenir debout » : tout à la fois tenir le coup et tenir le cap. Concrètement, l’enjeu de notre accompagnement est de les y aider, en les amenant à réfléchir aussi au modèle économique de leur Jardin de Cocagne et à leurs relations avec le territoire dans lequel il s’inscrit. Environ 25 directeurs et cadres participent à cette démarche qui, comme vous l’aurez compris, relève de la recherche-action.

- Comment procédez-vous ?

Une première étape a consisté à mettre en place un dispositif réflexif destiné à permettre aux directeurs et cadres ’exprimer, au travers de retours d’expérience, les difficultés qu’ils rencontrent dans leur travail, au quotidien. Ce qui suppose donc de prendre du temps car ces acteurs n’ont pas forcément l’habitude de faire ce travail de réflexivité, de mettre des mots sur ce qu’ils ressentent, de le partager avec d’autres – des collègues ou des homologues d’autres jardins. Mais cela en vaut la peine. Ce dispositif réflexif a au moins trois effets bénéfiques.

- Lesquels ?

D’abord, le simple fait de pouvoir verbaliser fait du bien, de même le fait de prendre conscience qu’on n’est pas seul à être confronté à des difficultés, de s’apercevoir aussi qu’il s’agit souvent des mêmes difficultés, lesquelles peuvent être inhérentes à l’organisation ou provenir de contraintes extérieures. Elles peuvent, certes, être liées à des problèmes personnels, mais au moins le travail de réflexivité permet de faire la part entre eux et ceux qui se posent par ailleurs. Cette prise de distance, par les mots, a un autre effet bénéfique : elle aide à lutter contre un certain isolement, à reprendre confiance en soi. Enfin, l’exercice est l’occasion de formuler et de partager de nouvelles idées, qui sont d’autant plus intéressantes que leur mise en œuvre appelle une démarche collective.

- Et au plan disciplinaire, dans quelle perspective vous placez-vous ?

Dans le cadre de nos activités de recherche au sein d’Atemis, nous nous plaçons au carrefour d’au moins trois approches : l’économie de la coopération, inscrite dans une perspective servicielle ; l’ergonomie de l’activité ; enfin, la psychodynamique du travail. L’organisation réflexive que j’ai évoquée est centrale dans notre démarche, car elle s’inscrit dans une volonté de transformation : il ne s’agit pas de borner notre apport à un diagnostic de la situation, mais bien d’aider les acteurs qui nous sollicitent à prendre conscience par eux-mêmes des difficultés auxquelles ils sont confrontés et de trouver la manière de les surmonter, avec d’autres. De là, l’importance de notre entrée par le travail, pour saisir la personne dans son activité, au quotidien – de là aussi la distinction que nous faisons entre deux notions qu’on a trop tendance à confondre : travail et emploi.

- Ce matin même, nous avons eu plus qu’un aperçu de ce travail au travers des témoignages de plusieurs directeurs et de cadres de Jardins de Cocagne. On ne peut être qu’impressionné par la réflexivité dont ils font preuve. Que diriez-vous à ceux qui pourraient néanmoins y voir une séance de thérapie collective ?

Cette dynamique de réflexivité permet d’assurer conjointement, d’encastrer au sens de Karl Polyani, trois dimensions : une dimension de soin – Il importe que les personnes fassent part des éventuels bienfaits de la démarche à commencer sur eux-mêmes, qu’ils partagent le fait d’aller mieux voire bien psychologiquement, mais aussi physiquement (la plupart des maladies physiques sont des somatisations de difficultés psychiques). Je le redis donc, la démarche réflexive a pour première vertu de rendre service au plan de la santé…
C’est dire si l’objection que vous formulez ne me surprend pas et si je l’accueille volontiers, même si nous parlons plutôt de dimension clinique dans notre jargon. Mais nous ne saurions nous en tenir à cette seule dimension. Deux autres importent tout autant si ce n’est plus : d’une part, la dimension d’innovation, non pas seulement au plan technique, mais au regard des relations : des règles ou les conventions que se fixent les acteurs entre eux et du professionnalisme acquis au fil du temps. D’autre part, une dimension en termes d’investissements économiques pour traduire en nouveaux services les besoins qui s’expriment au niveau des territoires, en l’occurrence des « services intégrés » à même d’ouvrir un champ des possibles à la réinsertion par l’activité maraîchère et ses activités connexes. On en vient là à un des principes de ce que j’appelle l’économie de la fonctionnalité et de la coopération…

- Au risque de vous surprendre, je tiens à préciser que l’entretien est réalisé juste avant le repas que les intervenants et les participants vont partager ensemble. En quoi ce moment de convivialité participe-t-il aussi de la démarche de réflexivité collective ?

Le temps que j’évoquais correspond à un réel investissement. Et à dessein, je parle d’ailleurs d’investissement immatériel pour bien souligner par contraste la particularité de notre démarche : là où certains recommandent à une entreprise industrielle d’investir une part importante de sa valeur ajoutée, parfois de l’ordre de 20%, dans l’acquisition de nouveaux matériels, équipements ou en R&D, nous recommandons, nous, d’investir autant, mais en temps, dans de l’immatériel. Pour ce qui concerne notre dispositif de réflexivité, nous évaluons à près de 20% la part de cet investissement. Ce temps n’est pas gratuit : il fait appel généralement à des intervenants extérieurs ou à des cadres de l’entreprise dédiés à leur animation. De plus, les salariés engagés dans ces dispositifs réflexifs ne sont plus en situation d’assumer le travail dit « directement productif ». C’est ni plus ni moins une dépense monétaire qu’il va falloir pouvoir amortir.
C’est pourquoi – et j’en reviens ainsi à votre remarque – je distingue le temps de la démarche de celui de la convivialité. Certes, ce dernier est nécessaire aux relations interpersonnelles et collectives. Mais il s’agit-là d’un autre temps, d’un temps plus spontané, plus de l’ordre du rituel, différent de celui dont nous parlons, lequel demande à être organisé, animé et professionnalisé.

- Avec le concours de chercheurs, qui se gardent d’être dans une position en surplomb, encore moins de consultants…

En effet, et c’est important de le souligner. Les chercheurs ont un rôle fondamental. Pour autant, ils ne sauraient adopter une posture uniquement de sachant. Ils ont peut-être davantage un rôle d’écoute et de tiers : ils sont là pour aider à prendre de la distance par rapport à des situations vécues au quotidien, à créer un espace dans lequel des personnes (ici, donc, des directeurs ou cadres de Jardins de Cocagne), peuvent s’exprimer sur la manière dont ils vivent leur travail. Parler de son travail ne va pas de soi. Essayez vous-même, vous verrez, ce n’est pas si simple. De là l’intérêt d’un interlocuteur à même de vous questionner, de vous relancer. A-t-on besoin pour autant d’un chercheur pour faire cela ? La question peut effectivement se poser. Après tout, un collègue, un ami ne pourrait-il pas faire l’affaire ? Toujours est-il que le travail du chercheur ne se limite pas à de l’accompagnement ou de l’animation. Il consiste aussi à pourvoir en concepts opératoires – il travaille pour cela avec ses collègues, dans le cadre de notre laboratoire Atemis.
Au final, le tiers chercheur n’a guère à voir avec le chercheur au sens académique du terme. Il doit savoir animer, écouter (encore une fois, il n’intervient pas seulement au titre de sachant) et, donc, maîtriser des techniques, des savoir-faire : être en capacité de remettre ce dont on parle dans une perspective historique, d’élaborer des concepts utiles, enfin, de s’assurer de leur solidité, de leur pertinence en les confrontant à la théorie. Soit un travail d’épistémologie, de mise en critique d’approches dominantes (mainstream) en économie, mais aussi en psychologie et en ergonomie, tant dans la manière d’envisager l’activité, le travail que le territoire. Ce qui suppose, cette fois, d’accepter de s’engager dans des controverses ou oppositions, des débats contradictoires au sein du champ académique et, donc, de se confronter à d’autres chercheurs.

- Pour en revenir aux témoignages entendus ce matin, nous pouvons faire l’hypothèse que nous aurions pu en entendre de similaires de personnes relevant d’autres activités de production. Or, nous parlons ici de jardins, qui ont pour particularité de confronter des humains (directeurs, bénévoles, bénéficiaires) à du vivant non humain. Pourtant, ce dernier n’a guère été évoqué si ce n’est incidemment (à travers une évocation du paysage dans lequel un des directeurs dit trouver des ressources inspirantes)…

Un des grands défis soulevés par la transition écologique est de prendre en compte précisément ce que vous venez d’évoquer, à savoir le vivant non humain. Le capitalisme a eu une propension à surexploiter des ressources fossiles, mais aussi animales et végétales, sans oublier bien sûr les humains eux-mêmes. Et force est de constater les résultats catastrophiques auxquels nous a conduit ce processus aujourd’hui plus que jamais dans le contexte de la globalisation financière. Il y a donc besoin d’établir un autre rapport au vivant sinon à la nature, ce qui passe par une meilleure prise en compte du fonctionnement des écosystèmes. Et c’est en cela que je trouve intéressante votre question qui invite précisément à instaurer un autre rapport. Pour ma part, je ne crois pas qu’on puisse avoir une organisation réflexive avec les animaux, encore moins avec les végétaux ; en revanche, l’organisation réflexive peut très bien intégrer la question du rapport à instaurer avec la nature. Prenons l’exemple de la permaculture, que je trouve significative et intéressante à cet égard. Elle consiste notamment à se préoccuper de la manière dont le sol se renouvelle et se développe dans sa propre puissance. Sa complémentarité avec les activités humaines étant précisément envisagée pour en améliorer la qualité. Cela requiert, comme pour les ressources immatérielles, une attention particulière, qui relève d’un apprentissage susceptible de nous faire acquérir d’autres compétences, mais aussi prendre conscience d’autres ressources. La capacité pour les ressources du vivant à se régénérer et à se développer est absolument fondamentale. Elle nous fait basculer dans une toute autre logique que celle du capitalisme industriel se bornant à produire des biens de consommation voués à être transformés en déchets…
Toutes ces considérations sont au cœur de nos préoccupations. D’ailleurs, l’Institut de l’économie de la fonctionnalité et de la coopération que je préside a mis en place, toujours en partenariat avec le Réseau Cocagne, un atelier BVA (pour Bien Vivre Alimentaire) : le travail d’évaluation des actions et des résultats dans ce domaine nous conduit à nous poser la question de savoir comment instaurer de nouveaux rapports avec le vivant, à développer des ressources tant animales que végétales sans compromettre la capacité du vivant à se régénérer.

 

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