Le vivant en do ré mi fa sol… Rencontre avec Mohammed Moudjou

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Suite des échos à l’édition 2019 de TEDx Saclay à travers le témoignage de ce biologiste, ingénieur de chercheur à l’Inra, qui a entrepris de faire dialoguer sa discipline avec... la musique, pour faire entendre des « airs » de protéines…

- Vous nous avez convaincus de l’intérêt de ce dialogue entre biologie et musique. Mais comment y êtes-vous venu ? Aviez-vous des prédispositions musicales en plus d’être chercheur en biologie ?

En fait, cette question des rapports entre biologie et musique m’a travaillé depuis près d’une quinzaine d’années. Elle m’est venue lorsque mon fils aîné s’est mis à jouer de la guitare, à la maison. Moi, je ne pratique aucun instrument…

- Quel paradoxe ?!

Mais j’adore la musique ! En écouter, c’est la garantie de vibrations qui me procurent beaucoup d’émotion. De manière générale, je suis très sensible à tout ce qui est beau. A cet égard, la biologie me procure elle aussi beaucoup de joie : quoi de plus beau qu’une cellule, qu’une molécule ? Ce sont des choses d’une beauté extraordinaire. j’ai d’ailleurs toujours considéré que la beauté du vivant avait quelque chose d’artistique.Vous avez pu le constater vous-même à travers ces photos de peintures ou de sculptures de bactéries ou de virus que j’ai projetées au cours de la soirée, et quand bien même ils peuvent être pathogènes. Quand, donc, mon fils a commencé à faire de la musique, je lui ai proposé d’en faire avec ce sur quoi je travaillais : des protéines. Après tout, les deux entretiennent un point commun : tandis que la musique se compose à partir de notes (une douzaine) qui se suivent, une protéine, c’est une succession d’acides aminés parmi une vingtaine de possibles.

- Une vingtaine que l’on peut réduire à une douzaine en créant des sous-catégories, ainsi que vous l’expliquiez, pour pouvoir pousser jusqu’au bout l’analogie avec la musique…

Tout à fait. Certains des acides aminés ont des propriétés suffisamment proches pour être regroupés dans une même catégorie – je pense aux hydrophiles ou aux hydrophobes, par exemple. Une fois cela fait, on peut attribuer à chaque acide aminé ou catégorie d’acides aminés une note, en jouant cependant sur d’autres paramètres qu’il n’y a pas lieu de développer ici (nous sortirions du cadre du micro-entretien que vous m’avez proposé).

TEDxSaclay2019Moudjou 1- Votre intervention a été particulièrement appréciée, d’autant que vous mêliez rigueur scientifique et humour. Est-ce à dire que ce dialogue que vous avez entrepris d’explorer n’est pas encore un sujet reconnu comme relevant de la science proprement dite ?

Tant mieux si j’ai réussi à vous faire rire. Cela dit, je pense que l’humour est une matière en soi. Vous avez vu ce que Karim [Duval] est parvenu à faire avec le sien. Quel humour ! Manifestement, ce qu’il nous a dit n’était pas du par cœur, puisqu’il restituait ce qu’il avait entendu au cours de la soirée. Le résultat a été époustouflant. Et je ne crois pas que son humour soit incompatible avec un esprit scientifique. D’ailleurs, lui-même est ingénieur de formation, diplômé d’une grande école [Centrale]. On a bien vu qu’il lui reste encore des notions scientifiques, comme il l’a montré dans la seconde partie, plus « sérieuse » de son intervention.
Moi, si je n’avais pas été biologiste, je doute que j’aurais été aussi ouvert à d’autres champs scientifiques, mais aussi à la culture, aux lettres… Mon problème, d’ailleurs, c’est que j’aime beaucoup les mots, les manipuler, jouer avec. Il m’est même arrivé d’écrire de petites nouvelles sous forme de sketches. J’ai également entrepris de vulgariser l’état des savoirs sur des maladies à travers des récits, dans un livre destiné au grand public. A défaut de parler de science, je retrace leur histoire, les conditions de leur apparition et de diffusion, les remèdes et thérapies qui ont été éventuellement mis au point, etc.

- Personnellement, j’ai perçu un continuum entre vos propos de chercheur et de pédagogue, et vos traits d’humour….

De fait, il n’y a pas lieu d’opposer ces différents registres, l’humour étant peut-être le meilleur moyen de passer d’un univers à l’autre. J’irai plus loin en considérant qu’il est comme la carte mère d’un ordinateur. Tout est basé dessus, cela n’engage que moi !

- Comment réagissent vos collègues à cette exploration d’un dialogue entre biologie et musique ?

Si je me suis lancé dans ce dialogue, c’est plus par plaisir personnel ou pour trouver d’autres formes de communication scientifique auprès d’un certain public. Toujours est-il que ce faisant, je me suis aperçu que j’étais ni le seul ni le premier à m’y être intéressé. Quelques-uns, peu nombreux au demeurant, s’étaient posés la même question. Je pense à Mary Anne Clark et John Dunn, par exemple, biologiste et informaticien américains, qui en sont venus à développer un algorithme, qui permet de traduire presque automatiquement les séquences d’acides aminés des protéines en compositions musicales. Je pense aussi à Susumo Ohno, un généticien nippo-américain, qui, lui, s’est davantage intéressé à l’ADN, un cas de figure d’apparence moins compliqué au regard de la classification des notes. Il a notamment fait un parallèle entre la répétition d’informations dans le génome et l’harmonie musicale. C’est ainsi qu’il a développé une méthode de traduction du langage de la musique vers celui de l’ADN. Ce qui lui a permis de découvrir, de façon insoupçonnée, que dans une partie du gène qui code pour la protéine ARN Polymérase II, de la souris (que l’on trouve également chez l’homme), il y avait une répétition d’informations génétiques qui, traduite en notes de musique, évoque le Nocturne de Chopin Opus 55 n°1 ! Ce  TEDx Saclay, organisé à l’Opéra de Massy, était particulièrement approprié pour vous en apporter la démonstration [Mohammed Moudjou nous en a fait écouter un extrait].

- Etonnant ! Comment vos propres recherches ont-elles été reçues par votre organisme de recherche, l’Inra, en l’occurrence ? Dans quelle mesure avez-vous été soutenu par ce dernier, qu’on n’attend pas forcément sur ce terrain ?

Encore une fois, ce dialogue que je cherche à promouvoir entre biologie et musique n’est pas au centre de mes recherches. Je le fais en plus de mon travail d’ingénieur de recherche. A titre d’exemples, j’utilise cette approche lors de différentes interventions auprès d’un public assez large, allant de collégiens et/ou lycéens jusqu’à des retraités (dans le cadre de conférences de l’Université du Temps Libre – UTL – Evry Essonne). L’Inra ne la valorise pas moins à l’occasion d’autres événements grand public. Avec le soutien de sa direction nationale de la communication, j’ai ainsi eu le loisir de faire une présentation dans le cadre des journées portes ouvertes du centre Inra de Jouy, ou de la Fête de la Science, à la Villette (en 2017). C’est d’ailleurs par le truchement de la responsable de la communication de notre département de santé animale, que j’ai été mis en lien avec TEDx Saclay – elle participait au comité de sélection des candidats. Dès qu’elle a appris que le thème serait « résonances », elle m’a aussi sollicité pour me demander si j’étais intéressé à l’idée de rendre compte de mes recherches autour des rapports entre protéines et musique. Naturellement, j’ai dit oui.

- Pourtant, dans ce que vous nous avez donné à entendre, j’ai cru comprendre que ce dialogue entre biologie et musique pouvait avoir des retombées sur le plan épistémologique, heuristique… Bref, qu’il ne s’agit pas que d’un simple loisir !

C’est une proposition et une analyse intéressantes que vous formulez-là. Car j’en suis convaincu moi-même, c’est bien plus qu’un simple passe-temps. Seulement, pour le moment, je pense qu’il est encore trop tôt pour envisager de lancer un vrai projet de recherche ou même d’application. Mais qui sait, cela pourra peut-être arriver et ouvrir sur des pistes insoupçonnées, pour peu qu’on fasse interagir des chercheurs de l’Inra avec des musiciens, mais aussi des informaticiens, pour concevoir des algorithmes voire une application mobile à visée ludique et/ou éducative. Sans exclure d’autres résultats plus inattendus.

- Au-delà de l’Inra, en quoi l’écosystème de Paris-Saclay est-il favorable à l’exploration d’un tel dialogue entre biologie et musique ?

Pour l’heure, aucun partenariat n’a été noué, mais beaucoup de personnes sont venues à la fin de la conférence, pour échanger sur de possibles collaborations. J’ai été notamment approché par des médiathèques – on en revient encore à la médiation ou à la transmission – intéressées par une intervention devant leur public. La veille, j’ai aussi bien échangé avec Olivier Khan [de la Mission Arts, Culture, Sciences et Société de l’université Paris-Sud]. Une illustration supplémentaire du dynamisme qui caractérise la communauté de Paris-Saclay.

Pour accéder aux autres échos de cette édition 2019 de TEDx Saclay, cliquer ici.

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