Le vélo, une question de moyens et de volonté. Entretien avec Philippe Gaudias

GaudiasPaysage
Chef de projet mobilité à l’EPPS, il a participé à l’organisation de la journée du 7 mai dernier autour du vélo à Paris-Saclay. Il nous en rappelle les intentions et les principaux enseignements.

Pour accéder au compte rendu de la journée, cliquer ici.

- A quel besoin a répondu l’organisation de cette journée ?

Comme vous le savez, le Plateau de Saclay est confronté à une problématique de transport, qui ne peut qu’aller en se complexifiant avec l’arrivée de nouvelles populations : étudiants, chercheurs, salariés. Avant même que ne débutent les chantiers de construction des nouveaux bâtiments, équipements et logements, il importe d’anticiper en engageant une réflexion sur les améliorations possibles.
Bien sûr, les modes doux en général et le vélo en particulier ne sauraient être « la » solution. On a assurément besoin d’aménager les routes et d’un métro automatique. On ne dissuadera pas tous les automobilistes d’utiliser leur voiture. Les modes doux et le vélo en particulier sont cependant une partie de la réponse, qu’il faut assurément prendre en considération, d’autant qu’ils exigent des moyens a priori peu coûteux et rapides à mettre en place, moyennant une réelle mobilisation de toutes les parties concernées. De là cette journée qui se proposait de les réunir dans leur diversité : les collectivités, mais aussi les différentes catégories d’usagers, les associations, les entreprises, etc. de façon à explorer ensemble ce qui peut être fait et amélioré.

- Cibliez-vous tous les usagers ?

Oui, bien sûr : les habitants, les étudiants, sans oublier les salariés. Beaucoup d’entre eux vivent dans la vallée et travaillent sur le plateau. Malgré les quelques kilomètres à parcourir, ils utilisent majoritairement leur voiture. Il s’agit donc de les convaincre de la délaisser pour le vélo. Quant à ceux qui font de plus longues distances, on peut les convaincre de faire une partie du trajet en vélo, dans une logique d’intermodalité. Il y a beaucoup plus de personnes qu’on ne pense qui viennent en vélo depuis Paris ou les Ulis.

- Reste une contrainte forte, liée à la morphologie du territoire – un plateau et des vallées – avec tout ce que cela implique en termes d’effort, dans les montées…

Oui, bien sûr. Et c’est l’un des freins que nous n’avons pas manqué d’aborder. De là l’intérêt pour les perspectives offertes par le vélo à assistance électrique (VAE). Pour autant, nous ne nous en sommes pas tenus à cette seule problématique. Il ne suffit pas de mettre des VAE à disposition pour que les personnes fassent du vélo. Il faut aussi mettre à disposition des parcs de stationnement, les sécuriser, améliorer l’information en temps réel, etc.

- Autant de problématiques que vous avez abordées à travers 3 ateliers…

Oui, afin que les échanges ne partent pas dans tous les sens, nous avions proposé aux participants de réfléchir par groupes d’une quinzaine de personnes, dans trois ateliers au choix : l’un sur la manière de promouvoir le vélo sur le campus, l’autre sur ce que on pouvait attendre des innovations et des innovateurs, enfin, le troisième, que j’animais, sur les services à concevoir. Car, encore une fois, il ne s’agit pas forcément d’équiper la population en vélos, mais de lui faciliter l’accès à des vélos en libre service ou en location. D’autant qu’il n’est pas facile, en l’état actuel des choses, de venir sur le Plateau de Saclay, avec son propre vélo, en bus ou en RER.
En location, en partage ou pas, il s’agit d’en faciliter l’usage en améliorant les conditions de stationnement, de passage d’un mode de déplacement à l’autre, de maintenance et de réparation, etc. C’est indispensable si on veut surmonter les freins psychologiques et changer les mentalités. De là d’ailleurs l’importance accordée aux démonstrations pour que les personnes puissent par eux-mêmes juger de la fiabilité du vélo.

- Bien des problématiques et des initiatives proposées sont connues…

Oui, car, évidemment, on ne part pas de rien. Et justement l’enjeu de la journée était aussi de faire connaître ce qui se passe déjà les améliorations en cours. Elle était davantage l’occasion de stimuler les initiatives en amenant les personnes qui les portent à se rencontrer, échanger et, pourquoi pas, se rapprocher dans une logique de mutualisation. Tant mieux si des projets se poursuivent en dehors de l’EPPS !

- Quels enseignements tirez-vous de cette journée ?

Sans entrer dans le détail, tant les discussions et propositions ont été foisonnantes – et puis, accessoirement, pour avoir animé l’atelier sur les services, je n’ai pu entendre tout ce qui s’est dit dans les deux autres -, je mettrai d’abord en avant le climat qui a régné tout au long de cette journée. Et en disant cela, je ne pense pas seulement au soleil qui a régné, mais à l’état d’esprit des participants. Manifestement, ils avaient plaisir à échanger, à s’écouter, enrichir les propositions des uns et des autres. Non que les gens soient d’accord sur tout, mais clairement, ils veulent avancer ensemble. Bref, un esprit constructif auquel le lieu (le PROTO204) n’est peut-être pas étranger (il a après tout vocation à faire se rencontrer des communautés qui n’ont pas l’habitude de se côtoyer). Le vélo est manifestement un thème fédérateur qui en ferait presque oublier les désagréments du quotidien : les bouchons, les retards du RER, etc. Il permet d’entrer dans la problématique du transport et des déplacements, des liaisons domiciles-travail, d’une manière plus apaisée et créative.
Tout le monde est conscient que cela ne permettra pas de résoudre tous les problèmes de transport et de déplacement, mais c’est une alternative qui permet d’aborder de nombreuses problématiques : l’information, la sécurité, le stationnement, l’apprentissage, l’emploi etc. Bref, le vélo n’est pas qu’un objet technique. Il permet de surcroît d’engager des actions concrètes, immédiates et peu couteuses. C’est sans doute aussi pour cela qu’il motive autant. Des initiatives sont d’ailleurs déjà mûres pour être généralisées : des offres de services, des recycleries, etc.

- Pourtant, il recouvre des pratiques et des profils d’usagers différents…

Oui, et cela a d’ailleurs été bien souligné au cours des échanges : il n’y a pas une, mais des pratiques (de loisirs, étudiantes, professionnelles,…), et d’ailleurs différents types de vélos (à assistance électrique, de course, tout terrain, pliables, etc.). De ce point de vue, notre échantillon était représentatif : il comportait aussi bien des inconditionnels qui l’utilisent contre vents et marées (dans tous les sens de la formule), hors pistes cyclables, et d’autres qui ont besoin des meilleures conditions d’utilisation : des pistes cyclables, une météorologie clémente, etc.

- La précédente édition du challenge étudiant avait déjà mis en exergue le vélo…

Oui, en effet. Cette édition avait proposé aux étudiants de réfléchir aux mobilités du futur campus de Paris-Saclay, sans préjuger du mode de transport (en dehors des projets d’infrastructures portés par les pouvoirs publics et en cours d’étude ou de construction : le métro, le bus en site propre,…). A notre grande surprise, la plupart des équipes finalistes avaient mis en avant le vélo comme partie intégrante du système de mobilité. On pourrait nous reprocher de ne pas avoir donné une suite opérationnelle à leurs propositions. C’est vrai. En même temps, les idées, même en apparence frappées au coin du bon sens ont besoin de mûrir et d’être appropriées par les acteurs du territoire. Et puis, ne désespérons pas de leur capacité à imprégner les esprits. Des idées exposées lors du Challenge étudiant étaient déjà présentes dans certaines des études stratégiques lancées au début de l’OIN. Peut-être que c’est ainsi que les meilleures initiatives s’imposent : sous formes d’idées qui reviennent sous une forme ou sous une autre, avant de s’incarner dans des projets concrets.
Déjà, force est de constater le chemin parcouru. Les propositions formulées au cours de notre journée ont encore gagné en précision. Nous n’étions plus seulement dans les intentions, mais le témoignage d’expériences et d’initiatives concrètes. Les acteurs ont une expérience qui leur permet de trouver des réponses à d’autres questionnements.

- Un mot sur l’EPPS, à l’initiative de cette journée : il n’est pas courant de voir un aménageur se saisir d’une telle problématique…

Effectivement ! C’était donc l’occasion pour nous de rappeler que l’EPPS n’est pas juste un aménageur. Dans ses missions figure aussi un rôle de pilotage et de coordination du projet de Paris-Saclay. De là des journées comme celle-ci qui n’ont pas vocation à imposer quelque que vision que ce soit, mais, au contraire, de réunir les parties concernées pour dégager une feuille de route commune.
Cela étant dit, aborder la problématique du vélo n’est pas quelque chose d’anodin pour un aménageur. En plus de l’obliger à se doter de compétences propres tout en s’appuyant sur celles des collectivités – dans notre cas, nous travaillons étroitement avec les équipes de la CAPS qui se sont investies dans les mobilités douces – cela change la manière d’aborder le territoire. Comme le disait dans sa conclusion Lise Mesliand, directrice de l’aménagement de l’EPPS, l’aménageur a tendance à penser spontanément en termes de « grands projets » et d’infrastructures, et de travailler dans la longue durée. Une problématique comme celle du vélo l’amène à entrer dans des échelles plus fines d’espace et de temps, et à composer avec les initiatives émergentes, qui, pour être micro, n’en contribuent pas moins à améliorer, à donner corps au grand projet. Et ce sans préjuger de rien. A quoi ressemblera l’avenir ? Paris-Saclay disposera-t-il d’un équivalent du Vélib’ ? En réalité, personne ne peut, aujourd’hui, le dire, et peut-être n’est-ce pas plus mal car cela laisse toute leur place aux initiatives qui émergent du territoire, dans une logique plus bottom up, non sans faire évoluer l’écosystème et le projet.

- Que dites-vous à ceux qui pourraient considérer qu’il était temps ?

En réalité, cela fait un certain temps que nous travaillons à cette problématique du vélo avec les collectivités dans le cadre de nos projets d’aménagement. De nouvelles pistes cyclables verront d’ailleurs le jour dès la fin de cette année ! Cela étant dit, je serai tenté de dire qu’il était effectivement temps d’agir concrètement, de faire en sorte que les parties concernées se rencontrent et se parlent, y compris de services, de promotion, de « soft », même si les travaux ne font que commencer ! Le jeu en vaut la chandelle : les solutions à mettre en œuvre sont peu coûteuses au regard des investissements nécessaires à la construction du métro et à l’amélioration des routes. Le plus important est qu’il y ait une vraie volonté politique des élus à prendre au sérieux le vélo comme mode de transport (et pas seulement de loisirs). Aujourd’hui encore, on peut avoir le réflexe « voiture » quitte à sur-dimensionner les routes et les investissements, et à en oublier la qualité du cadre de vie.

- Dès lors, quel est le rôle de l’EPPS ? De stimuler les initiatives d’où qu’elles viennent ?

Oui, c’est précisément cela : un rôle de stimulation, mais aussi d’accompagnement. Nous n’avons pas vocation à faire à la place des autres, mais de réunir les parties concernées en les amenant à favoriser la mutualisation, un mot revenu d’ailleurs tel un leitmotif au cours de cette journée.

- Envisagez-vous une suite ?

Au vu de la réussite de la journée, je ne pense pas m’avancer en disant que ce ne sera pas le premier et dernier événement dédié au vélo, par l’EPPS, fût-ce sous une autre forme et à l’initiative des acteurs du territoire.

- Venons-en au fait : vous-même, vous déplacez-vous en vélo ?

(rire) Je dois à la vérité de dire que je me rends au travail en RER – les bureaux de l’EPPS sont juste à côté de la station du RER B (Orsay-Ville). Un collègue (Ghislain Mercier, pour ne pas le nommer) a déjà entrepris de venir de Paris en vélo. C’est faisable, mais pas simple ! Il y a à l’évidence des aménagements à faire pour assurer la continuité des pistes cyclables, sécuriser le parcours, aménager des infrastructures. Cela étant dit, j’ai depuis toujours pratiqué le vélo ! Du temps où j’étais lycéen, c’était mon mode de déplacement pour me rendre au lycée (lequel se trouvait tout de même à dix km du domicile) et par tous les temps. Je précise que je suis originaire de Strasbourg, une ville tout sauf anodine à cet égard : la culture du vélo y est prégnante, quoique plus récemment qu’on ne le pense. C’est ce que m’a rapporté un technicien de la Communauté urbaine, qui a pris part aux tout débuts de la politique en faveur des pistes cyclables. Il y a une trentaine d’années, la situation était semblable à celle que connait Paris-Saclay aujourd’hui, en termes de pratiques et ce, malgré la proximité de l’Allemagne où le vélo est très répandu. Preuve que tout espoir est permis, mais aussi que c’est une question de volonté politique, avant même une question des moyens. Une fois que les esprits sont prêts, les nouvelles pratiques finissent toujours par entrer dans les mœurs et les problèmes, par trouver leurs solutions.

Légende de la photo illustrant cet article : Philippe Gaudias (à gauche), lors de la séance de restitution des ateliers, avec Alice Taquet et Ghislain Mercier.

 

3 commentaires à cet article
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