Le sport au féminin, dans l’objectif. Entretien avec Vincent Moncorgé et Caroline Moncorgé-Sabatier

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Le 11 mars, l'Université Paris-Saclay inaugurait l’exposition itinérante « Victoire [nom commun féminin] », à l’UFR STAPS de Paris-Sud, dans le cadre de la Semaine de l'égalité. Nous y étions. En voici un premier écho avec le témoignage de Vincent Moncorgé et Caroline Moncorgé-Sabatier, respectivement photographe et directrice artistique de cette exposition.

- Si vous deviez commencer par vous présenter ?

Lui : Je suis photographe professionnel et indépendant depuis… [il hésite].

Elle lui souffle la réponse en lui faisant signe des mains…

Lui : … depuis quinze ans, donc ! (Rire) Je me suis spécialisé dans le domaine scientifique. La plupart de mes clients sont soit des agences scientifiques soit des universités ou de grandes écoles. J’avais débuté par un ouvrage pour les besoins de l’ENS de Lyon. Ce que j’aime faire, c’est photographier les chercheurs en train de faire de la science, autrement dit la dimension proprement humaine de la démarche scientifique. J’aime aussi faire des livres photos, aussi beaux que possible. J’en ai fait plusieurs que l’on peut trouver sur Amazon…

- …Vous voulez dire « dans les meilleures librairies » ?

Lui : (rire) Dans les meilleures libraires, en effet ! Au temps pour moi. Le dernier en date, La Maison des mathématiques [éditions du Cherche Midi, 2014], a été réalisé avec le mathématicien Cédric Villani et le physicien Jean-Philippe Uzan. Il fait découvrir de l’intérieur l’activité des chercheurs de l’Institut Henri Poincaré. Il s’en est vendu 7 000 exemplaires à ce jour, ce qui est un record pour un ouvrage scientifique de ce genre. Certes, les deux chercheurs en garantissaient à eux seuls le succès, mais quand même, c’est bien la preuve qu’il y a une vraie appétence du grand public pour la recherche et la manière dont elle se fait dans les laboratoires.

- Avant d’en venir à l’exposition « Victoire [ nom commun féminin ] », peut-on en savoir plus sur celle que vous avez, au cours de votre discours, présentée comme « la femme de votre vie » ?

Elle : (Sourire) J’ai été en charge de la direction artistique de l’exposition. Je travaille depuis des années avec Vincent, qui se trouve être aussi mon mari. Ayant une formation commerciale, j’ai commencé à l’assister au plan administratif avant d’assumer, pour les besoins des plus gros projets, une direction plus artistique : en plus de réunir les accessoires dont il a besoin, je suggère des postures et des gestes, donne mon avis sur les prises de vue… Pour les besoins de cette exposition-ci, je me suis aussi occupé du montage graphique des photos.

Lui : Caroline est décidément trop modeste. Elle oublie de préciser que ces deux parents ont fait les Beaux-Arts et que depuis toute petite, elle a donc baigné dans un environnement artistique…

Elle : Mon père a créé son agence de publicité. De là un sens de l’image, que j’ai acquis très tôt et dont j’essaie de faire profiter Vincent.

Lui : Ce dont je lui suis reconnaissant. Pour un photographe, c’est une chose de faire des photos, c’en est une autre de savoir choisir la ou les bonnes. Forcément, il est lié émotionnellement aux images qu’il réalise. Pour ma part, il m’arrive de passer par des moments de doute, ne sachant plus quelle photo choisir, ou ne me résignant pas à me séparer de telle ou de telle. Le regard de Caroline me permet de prendre du recul, de « dés-émotionaliser », si je puis dire, mon rapport à ces photos, de faire la part entre celles qui sont réellement bonnes et les autres. Par chance, nous avons l’un et l’autre la même idée de ce qu’est une bonne image, malgré toute la dimension subjective que cela peut signifier. Je doute que j’aurais pu travailler ainsi en binôme avec une autre personne.

Elle : Pour ma part, je me garde de refréner Vincent sur ses idées, encore moins de juger son travail. D’une idée qui peut paraître saugrenue de prime abord, on peut parfois parvenir à faire une belle image.

Lui : Ce que tu viens de dire-là est très intéressant. En tout cas, cela prend tout son sens à la lumière du travail que nous avons réalisé pour les besoins de cette exposition. Car le fait qu’elle fût dédiée à des femmes a pu m’incliner à une forme d’autocensure… Est-ce que les gestes que je voulais photographier faisaient sens pour les sportives ? Ne projetais-je pas un regard masculin sur leur sport, loin de la vision qu’elles pouvaient en avoir elles-mêmes ? Autant d’interrogations que je n’ai pas manqué de me poser. Le fait que Caroline m’encourage, valide mes choix, m’a été bien utile…

- Cette exposition n’est donc pas le premier travail que vous avez fait en commun. Qu’elles en ont été néanmoins les particularités, en dehors des interrogations que vous évoquiez ?

Lui : Depuis que la photo existe, on a photographié des sportifs sinon des personnes en mouvement. C’est dire s’il est difficile de créer quelque chose d’original, quand on s’essaie à l’iconographique sportive comme dans bien d’autres domaines, d’ailleurs. Les références sont nombreuses et ne manquent pas de vous venir à l’esprit, consciemment ou pas. La première difficulté est donc de s’en dégager.

- Est-ce plus simple de photographier des sportifs que des scientifiques ?

Lui : Non, pas nécessairement. Le scientifique travaille avec des outils et instruments qui sont a priori peu connus du grand public. La valeur ajoutée de la photo est acquise par le fait même de le donner à voir. Au contraire, le sportif recourt, lui, à des équipements qui nous sont familiers (sauf dans le cas des sports encore marginaux et peu médiatisés) : une raquette dans le cas d’un joueur de tennis, un kimono dans le cas d’un judoka, etc. La question se pose donc : comment le photographier sans tomber dans le déjà-vu ? J’ajoute qu’à la différence du scientifique, le sportif a besoin d’espace pour déployer ses gestes, ses mouvements. Or, je le photographie dans mon studio, un espace plutôt exigu.

- Le résultat est pourtant bien là, avec des photos qui frappent par leur esthétisme et leur capacité à donner à voir des personnalités…

Lui : Cela tient à ce parti pris : photographier les personnes – et cela vaut aussi pour les scientifiques – comme on le ferait pour des magazines de mode. Je ne demande pas nécessairement à ce qu’elles sourient. Un minimum de gravité est même le bienvenu. Dans le cas des sportives, il importait qu’elles assument pleinement leur féminité, qu’elles soient belles dans leur vérité !

- Comment parvenir néanmoins à saisir le mouvement caractéristique de leur sport ?

Lui : C’est probablement la principale difficulté à laquelle j’ai été confronté. Tout est alors affaire de patience. Au début de la séance, je demande à la personne de poser de manière statique, de face, de profil, à droite, puis à gauche, etc. Une manière de laisser les choses se décanter…

Elle : Il faut aussi laisser à la personne qu’on photographie le temps d’apprivoiser le studio. C’était d’autant plus important que le nôtre est particulièrement contraignant pour toues ces sportives qui, comme on l’évoquait, ont besoin d’espace pour déployer leurs gestes et mouvements. Sans compter la lumière des projecteurs, les flash. Forcément, cela impressionne. Les premières photos n’ont donc pas d’autre but que de leur permettre de trouver leurs marques.

- Dans quelle mesure le fait de photographier des sportives suppose-t-il de connaître leur sport ? Où est-ce la dimension esthétique qui prime sur tout autre considération, y compris la pertinence du geste ou du mouvement au regard du sport lui-même ?

Elle : Nous nous sommes assurés auprès des intéressées que le geste ou le mouvement que nous leur proposons n’était pas incongru, pas trop décalé. C’était d’autant plus nécessaire que les photos allaient être vues par d’autres sportifs. Il ne s’agissait donc pas de les décrédibiliser. Tout en ayant une exigence esthétique, nous veillons à rester au plus près de la réalité sportive.

Lui : Si la plupart des sports nous étaient familiers, d’autres, en revanche, l’étaient moins (le lancer de marteau) voire pas du tout – je pense au sombo, un art martial. Nous avons donc pris le temps de les découvrir en consultant des vidéos sur YouTube.

Elle : Photographier l’étudiante qui pratique le sambo n’a pas été chose facile. Et pour cause : ce sport suppose la présence d’un adversaire…

Lui : La solution a donc consisté à la prendre en situation, mais après un combat. D’autres sports ont réservé d’autres difficultés. C’est le cas du kayak polo. Nous avons essayé différents gestes, mais sans qu’aucun ne fonctionne vraiment. Là encore, il nous a fallu imaginer un scénographie particulière : faire poser notre sportive de dos, le visage tourné vers l’objectif, avec sa pale, d’un côté, son sac à dos, de l’autre.

- [A lui] : Quelle que soit la discipline, il a fallu cependant des dizaines et des dizaines d’essais, ainsi que vous le précisiez dans votre discours…

Lui : Oui, mais cela est le lot ordinaire de tout photographe professionnel. Pour parvenir à des images comme celles qui sont exposées, il faut faire de très nombreux essais, de l’ordre de plusieurs centaines. Toute la magie du métier est de voir l’effort récompensé par une photo qui finit par émerger et s’imposer entre toutes.

- A vous entendre, la photographie a quelque chose qui tient de l’endurance voire du sport…

Lui : Oui, en effet. D’ailleurs, au sortir d’une séance, je me sens toujours comme vidé. Les interactions avec la personne que je photographie exigent beaucoup d’énergie. Heureusement que Caroline est là pour m’accompagner…

Elle : ?!

Lui : Si, si, heureusement que tu es là !

Elle : En fait, s’il se fatigue plus vite que moi, c’est juste qu’il est plus expansif. Lors d’une séance, il a besoin de bouger, de parler en permanence. Une manière de mettre à l’aise la personne qu’il photographie.

Lui : Et de faire en sorte qu’elle s’oublie, car c’est ainsi qu’elle sera le plus naturel.

- L’exposition est inaugurée à l’UFR STAPS avant de circuler dans d’autres établissements de Paris-Saclay. En quoi cela fait-il sens pour vous ?

Lui : Nul doute que cette exposition aurait pu voir le jour ailleurs, mais le fait qu’elle l’ait fait ici n’est pas anodin pour moi. J’entends parler de l’Université Paris-Sud depuis que je suis tout petit, car c’est une université qui a toujours compté dans le domaine des sciences exactes. L’opportunité de la découvrir à travers cette exposition, je l’ai vécue comme une chance. Quant à celle de Paris-Saclay, j’en entends parler également depuis pratiquement sa genèse. Dès lors qu’elle a l’ambition d’en être une d’excellence mondiale dans le domaine scientifique, il importait pour le photographe que je suis, de participer à l’aventure, d’une façon ou d’une autre. L’exposition en a offert l’opportunité. Certes, elle ne porte pas sur des chercheurs (quoique – plusieurs des étudiantes photographiées sont en thèse). Mais découvrir l’Université Paris-Saclay au prisme de ces sportives de haut niveau, cela contribue à élargir mon horizon non sans me donner aussi l’occasion de jeter des passerelles entre des univers qui gagnent peut-être à se connaître davantage. Car, ce que nous disent toutes ces étudiantes, c’est qu’on peut avoir une appétence pour les études scientifiques tout en pratiquant un sport de haut niveau, avec le même degré d’exigence et d’ambition.

Pour en savoir plus sur Vincent Moncorgé, cliquer ici.

A lire aussi les entretiens avec Alice Delmer, mise à l’honneur dans l’exposition – étudiante de l’ENS Paris-Saclay, elle poursuit une thèse tout en pratiquant le lancer de marteau (mise en ligne à venir) ; Vera Mihailovich-Dickman, Coordinatrice de l’Internationalisation du Curriculum et l’Interculturalité à l’Université Paris-Saclay (cliquer ici) et Jean-Baptiste Muziotti, peintre muraliste, rencontré fortuitement au retour du vernissage de l’exposition, sur le campus de Paris-Sud où il réalise une fresque murale en l’honneur d’une sculpture de Paul Belmondo (mise en ligne à venir).

2 commentaires à cet article
  1. Ping : L’expression corporelle au prisme de l’interculturalité. Entretien avec Vera Mihailovich-Dickman | Paris-Saclay

  2. Ping : Féminité et sport de haut niveau peuvent faire bon ménage. Entretien avec Alice Delmer | Paris-Saclay

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