Le Grand Paris au prisme des pratiques habitantes. Rencontre avec Michel Lussault

ApurPaysage
Géographe, auteur d’un nouvel ouvrage remarqué sur L’Avènement du Monde (Seuil, 2013), Michel Lussault a contribué à l’Atlas du Grand Paris édité par l’Atelier Parisien d’Urbanisme (Apur). Il a bien voulu revenir sur les principaux enseignements tirés des cartes illustrant les dynamiques relatives à l’urbanisation de ce territoire et expliciter le rôle qui incombe désormais aux pouvoirs publics en matière d’aménagement.


- Comment vous êtes-vous retrouvé à participer à ce projet d’Atlas ?


J’ai été sollicité par Dominique Alba, la directrice de l’Apur. J’ai répondu d’autant plus favorablement à sa proposition d’y participer que son projet me paraissait on ne peut plus louable : il ne s’agissait pas de faire une énième présentation de la géographie canonique de Paris avec ses atouts, ses centres d’excellence, etc., mais de replacer la capitale dans son contexte mégapolitain, pour contribuer au débat sur le Grand Paris, et ce, sans parti pris partisan.

- Vous-même n’êtes pas Parisien…


Autant le reconnaître, je ne suis pas Parisien, en effet, ni même d’adoption. J’ai poursuivi ma carrière universitaire à Tours puis à Lyon où je demeure depuis plusieurs années. D’aucuns s’en sont même émus ! Comment un non Parisien pouvait-il prétendre contribuer à un Atlas du Grand Paris ? Pour aggraver mon cas, j’ajoute que je ne suis spécialiste d’aucune mégapole. Je me définis plutôt comme un généraliste de la question urbaine. Mon propos est de travailler à une théorie générale de l’urbanisation en partant des logiques spatiales des acteurs sociaux, quels qu’ils soient.

Cependant, en 2008-09, j’ai coprésidé avec Paul Chemetov le Conseil scientifique de l’appel à projet international “Un pari pour le Grand Paris”. J’ai eu l’occasion de manifester à plusieurs reprises ma volonté de changer les regards sur la capitale en prenant précisément en compte les formes de spatialités des acteurs sociaux. Mes premières discussions avec Dominique Alba – qui était alors directrice du Pavillon Arsenal – remontent à ce moment-là.

En tant que géographe, j’ai depuis lors promu une approche géographique des spatialités plutôt que de l’espace, au sens où elle s’intéresse à la cohabitation des humains et à la manière dont cette cohabitation peut expliquer l’installation des espaces de vie en commun. C’est précisément cela que j’ai essayé de faire dans cet Atlas à travers des cartes commentées : montrer que c’est à partir de la cohabitation des humains que l’on peut donner du sens à leur espace de vie et non l’inverse.

- Comment avez-vous procédé au plan cartographique ?

Encore une fois, nous avons voulu nous s’affranchir de la géographie canonique de Paris, qui met de préférence en exergue les centres d’excellence, son patrimoine historique, etc. pour, au contraire, appréhender la capitale dans sa réalité mégapolitaine. Bien plus, nous sommes partis du point de vue de l’habitant et non plus simplement des “professionnels” de l’aménagement : urbanistes, architectes, aménageurs, élus… qui ont encore souvent le réflexe de voir Paris “d’en haut”, avec le risque d’en proposer une géographie plus rudimentaire que celle que composent les autres acteurs sociaux. A cette fin, nous avons travaillé sur des cartes “atypiques” non pas tant au regard de leur style, que des thèmes dont elles traitent et des commentaires que nous en faisons. A la différence des autres atlas qui ont été consacrés à Paris, le nôtre n’aborde pas directement les njeux stratégiques du Grand Paris et ne propose pas de schémas d’aménagement. Il fait le “pari  » qu’en entrant dans ce territoire par le prisme des habitants et de leur mode d’habiter, on rend plus intelligibles les dynamiques d’urbanisation qui y sont à l’œuvre et on se donne la possibilité de mieux comprendre les enjeux précédemment évoqués et de stimuler des propositions plus audacieuses.

- Ce qui frappe à la lecture de vos cartes, c’est cet étalement urbain qui procède, comme vous le dites, à partir de multiples polarités…
 


En effet. Force est de constater combien l’opposition Paris Intra muros/extra muros participe d’une vision pour tout dire éculée et stéréotypée. Elle nous empêche de penser la mégapole parisienne dans sa complexité. Il importe de prendre acte de la complexification de la relation centre-périphérie en admettant qu’il y a en réalité de la centralité et de la périphéricité partout.

- Cela tient, dites-vous, au caractère diffus de l’urbain…
 

En effet, il est diffus, mais au sens où l’entend Bernardo Secchi : diffusé, diffusant et diffusif. Cette diffusion de l’urbain est tout sauf programmée : pas plus qu’elle ne tombe du ciel, elle ne correspond à aucune loi de la nature ; elle n’est pas non le fruit d’un de ce quel complot de puissances capitalistes. Elle découle des multiples stratégies de «  vouloir habiter » des acteurs urbains : autant des choix de ménages de s’installer dans une zone pavillonnaire à 50 km de Paris que de ceux de spécialistes de logistique de localiser leurs entrepôts à tel ou tel nœud de communication ou encore de ceux de collectivités de construire des logements, etc. Ce processus de diffusion est observable à l’intérieur même de Paris, où des quartiers se caractérisent tout à la fois par de la densité et des vides.

- C’est ce que vous appelez la géographie paradoxale ?
 


Oui, une géographie paradoxale au sens où elle est contre-intuitive. Elle insiste sur la diffusion et le vide plus que sur le compactage, le grignotage des espaces vides, par lequel on a l’habitude de définir l’urbanisation en se la représentant comme un roulant compresseur ou une tache d’huile qui s’étend, recouvrant tout sur son passage. En réalité, cela ne fonctionne pas ainsi. Ce que donnent à voir nos cartes, c’est une diffusion procédant par capillarité ou encore en rhizome et non par simple recouvrement. Les vides sont aussi importants que les pleins.

 - D’autres de vos cartes portent sur la présence du végétal. Est-ce une autre manière de rendre compte du caractère paradoxale de l’urbanisation ?


Oui, dès lors qu’on appréhende l’urbanisation comme une diffusion par capillarité et non comme un recouvrement entraînant une disparition progressive des espaces vides, on perçoit mieux la multiplication de petites enclaves, de zones libres de bâtis, de délaissés, constituant autant d’écosystèmes vivants, plus ou moins riches sur le plan végétal et animal. A cet égard, j’ai été très inspiré par les travaux d’écologues comme ceux de Philippe Clergeau, du Muséum National d’Histoire Naturelle, qui a été parmi les premiers, il y a une vingtaine d’années, à étudier les écosystèmes urbains, en ne considérant pas a priori l’homme comme un agresseur ou un parasite, mais comme un des éléments desdits écosystèmes. Ce faisant il a su montrer la richesse de ceux-ci, le rôle prépondérant que l’homme, les dynamiques qui s’enclenchent sous l’effet de nouveaux peuplements aussi bien végétaux qu’animaux. Tant et si bien qu’on peut poser l’hypothèse que l’urbain fonctionne comme un vaste écosystème avec ses dynamiques intraspécifiques et interspéciques, dans lequel on peut observer l’apparition d’espèces invasives ou le retour d’autres espèces qu’on croyait définitivement disparues voire des sélections d’espèces animales et végétales sous l’effet de croisements inédits.

Dans le cas du Grand Paris, la végétation est plus stratifiée qu’on ne le pense. Or cette stratification est un gage de biodiversité. A partir du moment où on prend la mesure de la richesse de cette biodiversité, il est possible d’imaginer d’en faire un levier de politique publique en matière de soutenabilité de notre habitation urbaine. A condition, toutefois, d’y intégrer tous les espaces verts, y compris privés : les jardins, les friches, les délaissés – et de ne plus s’en tenir aux seuls parcs et jardins publics comme on avait l’habitude de le faire. A condition aussi de bien prendre en considération les espaces agricoles. A condition, enfin, de ne plus considérer le moindre espace vide simplement comme une possible source de rente foncière et immobilière.

- Dans vos commentaires, vous soulignez aussi la diversité des centralités de l’espace urbain, produites par l’ensemble des acteurs sociaux. Ce faisant, ne relativisez-vous pas le rôle que peuvent jouer les pouvoirs publics à travers ne serait-ce que des investissements dans les infrastructures, les schémas d’aménagement, etc. ?


D’abord, reconnaître la diversité des centralités (ce que j’appelle l’hétérocentralité) du Grand Paris, me semble indispensable, pour restituer toute sa place à la pratique habitante dans le processus d’urbanisation. Car, encore une fois, les choses ne sont pas aussi simples que ce que les acteurs des politiques de la ville ont l’habitude de nous dire. Cette hétérocentralité permet en outre de mettre en lumière son pendant, à savoir une hétérogénéité de périphéries. Pour le dire autrement, il n’y a pas un centre et sa périphérie, mais des centralités et des phériphéries. Et les choses ne sont pas statiques. Davantage que la tension centre et périphérie, on observe une tension entre processus de centration et processus de périphérisation, ce qui n’est pas la même chose, car cela suggère l’existence de facteurs interagissant. Dans le cas de la mégapole parisienne, cette tension centration/périphérisation est permamente et s’observe à toutes les échelles : au niveau des microcentralités comme à celui des mégacentralités de type La Défense, Roissy-Charles-de-Gaulles ou encore Paris-Saclay… Même au cœur de Paris intra muros, dans une zone de mégacentralité apparemment homogène, on relève de la périphérisation. Au cœur de quartiers hypercentralisés, il y a aussi des zones d’ombre où peuvent se déployer des formes d’habitation alternatives par rapport à la norme. Reconnaître la tension permanente entre l’hétérocentralité et l’hétéropériphisation, c’est se donner la possibilité de bien comprendre que l’urbain contemporain est tout sauf réductible à une géographie simplifiée reposant sur un centre, une périphérie, un centre relais ou secondaire, etc. L’espace urbain est espace de vie extrêmement épais, diffus, évoquant davantage l’écume et le rhizome que des espaces homogènes, pleins ou vides.

Si donc j’en viens à relativiser le rôle de l’Etat, je ne vais pas jusqu’à dénier à la puissance publique toute légitimité dans la scansion des espaces de vie à travers des équipements et de services publics. On peut d’ailleurs aussi lire ma contribution comme un plaidoyer pour l’intervention de la puissance publique en faveur de la constitution de centralités de niveau élémentaire. Son intervention ne saurait se limiter à l’aménagement de grandes infrastructures.

- Venons-en à Paris-Saclay que vous venez d’ailleurs d’évoquer. Un tel projet peut-il faire sens malgré cette hétérocentralité ?


Oui et j’en viens ainsi au second point que je voulais aborder à propos de la puissance publique. Non seulement elle a un rôle à jouer, mais encore rien n’exclut la possibilité d’un Etat stratège impulsant de grandes opérations d’aménagement. A l’heure de la mondialisation, il peut être légitime d’investir dans le renforcement de centralités à même d’avoir un rayonnement à l’échelle mondiale. Au sein de la mégalopole parisienne, toutes les centralités ne peuvent y prétendre. Paris-Saclay est, avec la Défense ou Roissy-Charles-de-Gaulle, parmi les rares espaces qui peuvent supporter une intervention forte des pouvoirs publics. Reste à savoir comment les autres échelles de la puissance publique vont pouvoir organiser l’inscription du projet dans l’habitat local. Voilà pourquoi je peux être amené à relativiser le rôle l’Etat : en tout état de cause, il me semble que celui-ci n’est jamais le mieux placé pour concevoir cet habitat.

- Croyez-vous en la possibilité de faire se rencontrer un projet ambitieux comme le cluster de Paris-Saclay et les stratégies des acteurs locaux ?


Est-ce possible ? Je ne suis pas en mesure de vous le dire. Pour autant, le fait que ce ne serait pas possible ne justifierait pas l’abandon du projet ! A la limite, on peut assumer le fait que dans une mégapole comme Paris, il y ait un certain nombre d’espaces qui fonctionnent préférentiellement à des échelles autres que locales, qui aient besoin d’améliorer leur attractivité au plan mondial pour parvenir à attirer des emplois. A force de vouloir concilier des espaces-temps différents, on finit par ne rien faire ou affadir une ambition. Dans le cas de Paris-Saclay, il s’agit d’insérer le territoire dans le réseau mondial des clusters afin d’attirer des chercheurs et des innovateurs de premier plan. Je doute qu’on puisse concilier toutes leurs exigences avec celles des populations locales.

Le propre de l’espace urbain est de faire coexister des espaces-temps extrêmement divers. L’espace-temps du propriétaire d’un pavillon n’est pas forcément l’espace-temps du migrant, qui n’est pas celui d’un entrepreneur ni d’un scientifique, qui n’est pas l’espace-temps du salarié lambda. Certes, toutes ces catégories de populations utilisent les mêmes transports, les mêmes moyens de télécommunication, mais leur cohabitation n’empêche pas leur inscription dans des espaces-temps très différents. Par conséquent, cela nous incite à une vision plus modeste de la politique urbaine : ce qui doit primer, c’est la volonté qu’un minimum de services urbains soient exploitables par tous, mais pas de vouloir faire à tout prix coïncider les espace-temps de tous les individus. Concrètement, dans le cas de Paris Saclay l’enjeu est d’assurer un système de transport efficace et fonctionnel pour tout le monde et puis c’est tout. Pour le reste, il est logique de considérer que le Plateau accueille un cluster technologique et que ceci se travaille à une échelle qui dépasse de très loin l’échelle de la vie quotidienne.

- Sans exclure cependant que la dynamique de cluster soit l’occasion d’inventer d’autres formes d’habiter, de produire, de consommer…
 


Bien sûr ! On peut faire le pari que les acteurs locaux inventeront de leur propre chef des réponses adaptées aux métriques d’espace et de temps qui sont les leurs.  A la condition toutefois d’instaurer un système dialogique et non simplement consensuel, en gardant à l’esprit la logique du campus scientifico-technologique que Paris-Saclay a vocation à devenir. J’insiste sur ce point car ce que je crains dans un pays comme le nôtre, c’est cette propension à la reprise en main par l’Etat pour de mauvaises raisons (en fait simplement une volonté de contrôle politique et bureaucratique, sans vision stratégique) avec, cette fois, le risque de déboucher, sur un projet technocratique qui ne soit plus à la hauteur des défis scientifico-technologiques. Laissons donc au projet de Paris-Saclay la possibilité d’aller au bout de sa logique initiale. Pas plus que Paris, il ne se fera en un jour.

 

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