« Le futur de l’Europe se joue en Afrique ». Entretien avec Christophe Prat

EEE2019ChristophePaysage
C’est le titre d’un des ouvrages retenus cette année par le jury du Prix lycéen "Lire l'économie". Nous en avons rencontré le coauteur (2e sur la photo en partant de la droite), Directeur Général de Pythagore Consult et enseignant à ParisTech, à l’occasion des Entretiens Enseignants-Entreprises (EEE) 2019. Il nous en dit plus.

- Qu’est-ce qui nous vaut votre présence aux EEE 2019 ?

J’ai été invité à présenter l’ouvrage que je viens de publier, en mars dernier, avec Jean-Luc Buchalet – Le Futur de l’Europe se joue en Afrique (aux éditions Eyrolles). Il a été sélectionné par le jury qui décerne chaque année le Prix lycéen « Lire l’économie ». J’intervenais aux côtés des auteurs des autres ouvrages en lice*.

- Comment en venez-vous à cette hypothèse pour le moins contre-intuitive quand on songe au tropisme asiatique pour ne pas dire chinois ?

Pendant des années pour ne pas dire des décennies, on n’a eu de cesse de dire que l’Afrique partait de trop loin pour être un partenaire crédible : il n’y avait pas, disait-on, assez de routes ni d’infrastructures ; il n’y avait pas assez d’écoles ; il n’y avait accès à rien ! A force d’entretenir ces clichés, on n’a pas pris la mesure du potentiel de ce continent et de la manière dont il comblait son apparent retard. Depuis que la Chine a intégré l’OMC, en 2001 et la hausse du prix des matières premières qui s’en est suivie, l’Afrique a commencé à connaître un rythme de croissance soutenu ; des fortunes se sont constituées. Sans compter le rôle moteur de la diaspora africaine qui a commencé à y investir. Ainsi, l’ « afro-pessimisme » s’est transformé en un « afro-optimisme ». Certes, beaucoup reste encore à faire, mais cela offre l’opportunité d’un développement selon d’autres modalités que celles que nous avons connues en Europe. Pour ne prendre que cet exemple bien connu, l’Afrique a accédé à la téléphonie mobile sans avoir eu à développer des infrastructures de télécommunications aussi importantes que chez nous.

couverture livre- En quoi le futur de l’Europe se joue-t-il alors en Afrique ? Est-ce au regard du réchauffement climatique ?

Oui, bien sûr. C’est en tout cas le contexte qu’avec Jean-Luc Buchalet, nous mettons en avant pour défendre l’idée d’un rapprochement entre les deux continents. Car s’il y a bien un endroit au monde où on peut escompter développer les énergies vertes, c’est l’Afrique ! Ce continent a en effet une chance magnifique – disons une « opportunité » pour rester dans la problématique générale de ces EEE – qui, jusqu’ici pouvait être considérée comme une malchance : c’est le fait d’avoir un grand désert, le Sahara, presqu’à mi chemin entre le nord et le sud. Aujourd’hui plus que jamais, on peut y développer du solaire, mais aussi de l’éolien et du thermodynamique. Ainsi, à terme, l’Afrique pourrait très bien devenir le fournisseur principal de l’Europe en énergie renouvelable.

- Soit, mais n’y a-t-il pas le « risque » de cantonner l’Afrique à un rôle de fournisseur, pour ne pas dire de continent ressource, voir servant, alors qu’elle fait la démonstration d’être aussi un terreau favorable à l’innovation, au développement d’une Africa Tech ?

Il est clair que l’Afrique, c’est aussi cela. Elle compte de nombreuses écoles qui forment des ingénieurs de grande qualité. Mais malgré toute sa richesse humaine, l’Afrique a encore besoin d’investissements extérieurs. On touche-là à un problème chronique du continent : son sous-investissement. Tant et si bien qu’à court et moyen termes, les Africains auront, qu’ils le veuillent ou non, encore besoin de pouvoir compter sur des investisseurs étrangers pour, justement, donner des ailes à ces innovateurs et startuppers que vous évoquez. Mais reconnaissons que la période de colonisation de toute ou partie de l’Afrique par des pays Européens, dont la France, et l’exploitation sans vergogne des ressources à laquelle elle a donné lieu, est encore dans les mémoires. L’opinion que les Africains ont de l’Europe n’est pas dépourvue de ressentiment et cela peut d’ailleurs expliquer qu’ils se soient aussi facilement tournés vers la Chine et ses investissements.

- Est-ce à dire que si le futur de l’Europe se joue en Afrique, ce ne serait pas encore pour demain, si je puis dire…

Pour ma part, je reste optimiste. Des pays africains sont déjà en train de questionner leur coopération avec la Chine. Ils ont pu voir ce qu’elle pouvait leur coûter en termes d’exploitation et de perte de souveraineté, sans compter la tendance des firmes chinoises à faire travailler des Chinois sur les chantiers de construction d’infrastructures qu’elles décrochent. Tant et si bien qu’on commence à voir se manifester un ressentiment, mais cette fois, à l’égard de la Chine.
Sans doute que les Africains devront-ils aussi se faire une raison, admettre que tout investisseur étranger défend des intérêts qui lui sont propres, qu’il faut juste parvenir à un jeu gagnant/gagnant. Pour en revenir à l’Europe, elle a commencé à formuler un mea culpa. Elle est davantage disposée à investir dans des projets d’avenir, soutenables – et, donc, dans les énergies renouvelables, j’y reviens. Et ce, dans son propre intérêt, bien sûr, mais aussi dans celui de l’Afrique. En effet, l’Europe sait qu’elle n’a rien à gagner à laisser son voisin immédiat sombrer dans les crises et la pauvreté : cela ne manquerait pas de se traduire par des flux migratoires encore plus importants que ceux qu’elle connaît actuellement. L’Europe reste en outre un un modèle de référence dans la manière de redistribuer les richesses. Quand on voit les inégalités se creuser en Afrique (rien qu’au Nigéria, plus de 50% de la population vivent sous le seuil de la pauvreté), on se dit qu’il y a urgence à ce que les deux continent écrivent ensemble une nouvelle page de leur histoire commune.

- Comment vous y êtes-vous pris vous et votre coauteur pour étayer votre propos ? En vous appuyant sur l’abondante littérature consacrée à l’Afrique ? Ou en « enquêtant » sur place ?

Les deux. Pour ma part, je suis mariée à une Sud-Africaine, qui a conservé de fortes attaches avec son continent d’origine. Ce qui me vaut d’y aller tous les ans. Et puis, effectivement, nous nous sommes documentés en exploitant les bases de données des grandes organisations internationales (Banque mondiale, FMI…), en nous plongeant dans l’abondante littérature consacrée au continent et en lisant la presse. C’est dire ensuite l’important travail de synthèse que nous avons dû fournir pour rendre tout cela aussi comestible que possible pour un public intéressé mais pas forcément averti. C’est dire encore si je suis ravi de voir sélectionner notre ouvrage par le jury d’un prix lycéen. Cela me rassure quant au fait que nous ayons atteint notre objectif en termes de vulgarisation.

- L’entretien est réalisé à Polytechnique, à l’occasion des EEE, donc. Quels sont vos liens avec Paris-Saclay ? En avez-vous d’ailleurs ?

Oui. J’ai vécu en Essonne, durant de longues années. Par ailleurs, en marge de mes activités de consultant (je suis Directeur Général de Pythagore Consult), j’enseigne à ParisTech : il m’arrive, donc, d’intervenir devant des élèves de Polytechnique et d’AgroParisTech, une école amenée, comme vous le savez, à rejoindre le Plateau de Saclay.

* Philippe Chalmain, pour Une brève histoire économique d’un long XXe siècle (éditions François Bourin), et Pierre Delmoux, pour L’Odyssée de la basket – comment les sneakers ont marché sur le monde (Tengo).

A lire aussi les entretiens avec Aude Nyadanu, fondatrice de Lowpital, qui se propose de prendre soin du bien-être du patient en milieu hospitalier à partir d’une démarche collaborative impliquant des citoyens, et intervenue pour témoigner de son parcours, un défi aux lois de l’orientation scolaire et professionnelle ! (pour y accéder, cliquer ici) et Christian Chavagneux, éditorialiste du magazine Alternatives Economiques, intervenu dans une table ronde sur la finance et le risque systémique (cliquer ici).

 

2 commentaires à cet article
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