Le bien-être au rythme de la philosophie. Rencontre avec Alexandre Parodi

Alexandre Parodi Opium Paysage
Suite de nos échos au 5e séminaire du WAWlab organisé le 4 juillet dernier, autour des retours d’expérience d’acteurs de Paris-Saclay sur le thème du bien-être au travail, avec, cette fois, le témoignage de cet étudiant (à gauche sur la photo), qui y présentait Opium Philosophie, une revue, qui a vocation à faire dialoguer philosophie et art au travers de contributions d’étudiants et de jeunes artistes.

- Si vous deviez pour commencer par « pitcher » Opium Philosophie ?

C’est une publication annuelle, créée en 2012, à l’initiative d’étudiants de Sciences po, et qui s’est depuis ouverte à des élèves d’autres écoles (ENS, Polytechnique…). Elle propose de faire sortir la philosophie de l’enceinte académique en la faisant dialoguer avec l’art. Ses contributeurs sont de jeunes philosophes, pour la plupart encore étudiants – au niveau master ou préparant le concours de l’agrégation – et des artistes, qui réfléchissent ensemble aussi bien sur le contenu que sur la forme, le visuel, autour d’une thématique donnée. Le dernier numéro est ainsi consacré au « rythme ».

Alexandre Parodi Opium- Qu’est-ce qui vous a motivé à la rejoindre ?

Je l’ai rejointe alors que j’étais encore en classe prépa. Je l’avais découverte au cours d’une conférence qu’elle organisait – car l’activité de l’association ne se limite pas à la publication de la revue : elle organise des événements, des projections-débats, au travers d’un ciné-club, hébergé au cinéma Le Christine Cinéma Club, dans le quartier Saint-Michel.
J’avais apprécié la tonalité des interventions et des échanges : les participants parlaient de philosophie en y prenant manifestement plaisir, sans prétention, encore moins de pédanterie, mais, au contraire, avec modestie et un vrai sens de l’écoute. Ils parlaient de surcroît de sujets vivants, actuels et que nos invités, philosophes ou non philosophes, rendaiennt concrets par leur témoignage, comme cette médecin venue témoigner de ses initiatives lors de la conférence qui avait pour thème « Le rebelle et la société ».
La première année, j’ai d’ailleurs participé à l’animation du ciné-club : j’organisais les séances, contactais les intervenants pressentis, pour débattre autour d’un film, et préparais le pot concluant chaque séance (preuve au passage que la philosophie s’exprime aussi dans des actions pratico-pratiques !).

- Vous n’étiez pas tenté de contribuer à la revue ?

Si, et d’ailleurs, dès l’année suivante, j’y ai contribué en tant que membre du comité de rédaction. Cela prend plus de temps que l’animation de conférences-débats : il faut s’assurer de la bonne réception des textes et donc, parfois, relancer les auteurs, apporter d’éventuelles corrections voire procéder à du rewriting pour parvenir à un résultat parfait, c’est-à-dire intelligible. Mais n’étant plus en classe prépa, j’étais un peu plus disponible.

- Cette manière d’envisager la philosophie a-t-elle rencontré son public ?

Oui, nos conférences drainent du monde. Elles sont l’occasion de faire connaître et de diffuser la revue, laquelle est par ailleurs diffusée par les éditions Vrin (vous pouvez donc la trouver dans de nombreuses librairies parisiennes dont la leur, située près de La Sorbonne). Les contributions à la revue étant bénévoles, les recettes sont intégralement destinées à financer le coût d’impression, un coût relativement élevé compte tenu de la qualité de fabrication. Mais le prix du numéro n’en reste pas moins accessible (10 euros). Précisons encore que notre revue est imprimée sur du papier de qualité et qui plus est, recyclé.

- Un mot sur le dernier numéro, qui porte, donc, sur la notion de rythme. Pourquoi ce choix ? Est-ce en référence à l’ouvrage du philosophe et sociologue Harmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, qui a fait beaucoup parlé de lui ?

Non, autant le reconnaître. Nous sommes partis d’un constat : qui dit rythme pense spontanément au champs musical. Pourtant, la notion concerne bien d’autres champs : le champ politique, caractérisé par l’importance des récurrences et des périodicités imposées par le cycle électoral ou par des mouvements comme celui auquel on assiste depuis l’hiver dernier. Je veux bien sûr parler du mouvement des gilets jaunes, qui a su s’inscrire dans la durée, en ayant pris le parti de se manifester chaque semaine, le même jour (le samedi) non sans avoir ainsi donné le sentiment de s’être approprié par la même l’espace public… On pense aussi au rythme de l’attention, quelque peu mis à mal par l’accélération qui caractérise nos sociétés, la communication sur les réseaux sociaux,…

- On pense aussi au rythme de publication d’une revue…

En effet. En ce qui nous concerne, c’est donc une fois par an. Un temps long, qui préserve la réflexion de la précipitation. Nous sommes attachés à la matérialité de cet objet-ouvrage, moins dense qu’un livre, plus approfondi qu’un magazine. Notre site permet cependant de se mettre quelques articles sous la dent en attendant le prochain numéro.

- Que préconisez-vous en réponse à ces accélérations et sollicitations multiples, qui caractérisent nos existences, oblitèrent nos capacités de concentration ?

Face à cela, il peut paraître sage de procéder à une re-hiérarchisation de ses désirs de façon à recouvrir une part de liberté, d’autonomie, et faire ainsi ce dont on a vraiment envie, sans se laisser absorber par les sollicitations multiples dont on est l’objet, ni se laisser submerger par le flot d’information…

- Vous faites vos études à Paris. Comment vous retrouvez-vous à participer à cette édition du WAWlab et à y présenter votre revue ?

Je connaissais Nicolas Dortindeguey. En discutant ensemble, nous nous sommes aperçus que les problématiques du monde de l’entreprise traitées par le WAWlab avaient été abordées par la philosophie. Comme je le suggérais tout à l’heure, la question du bien-être renvoie à la notion de liberté, car l’enjeu est bien de reprendre la maîtrise du temps qu’on veut s’accorder à soi et aux autres. A contrario, ce dont les gens disent souffrir, c’est le fait que le temps du travail pour l’entreprise déborde sur celui de la vie privée, familiale. Avec parfois des conséquences dramatiques comme le burn out. Si, donc, la philosophie a son mot à dire sur le sujet du bien-être, c’est qu’en aidant à mieux se connaître soi-même, elle nous apprend aussi à fixer des limites aux pressions extérieures.
Cela étant dit, ce n’est pas le premier séminaire du WAWlab auquel je participe. Il y a trois ans, j’avais assisté à l’édition qui s’était déroulée à EDFLab. Nous avions d’ailleurs échangé à cette occasion !

- ?!… Je me souviens maintenant ! L’entretien que vous faisons aujourd’hui se déroule dans le bâtiment Bouygues de CentraleSupélec. Que vous inspire cet environnement ?

Je le trouve très moderne, très jeune. L’EDF Lab, où s’était déroulé le premier séminaire auquel j’ai assisté, m’avait déjà fait la même impression. L’un comme l’autre sont de beaux équipements. Je sais aussi que Paris-Saclay est appelé à se développer encore. Il suffit d’ailleurs de voir les grues à l’extérieur, pour s’en rendre compte. Il importe que les philosophes y aient toute leur place et, de manière générale, les sciences humaines et sociales. De ce point de vue, l’arrivée prochaine de l’ENS [ex-Cachan, aujourd’hui Paris-Saclay] est une bonne chose. Cela va permettre de relativiser la présence dominante des sciences de l’ingénieur. Ces sciences sont certes indispensables et plus qu’utiles, mais elles seront d’autant mieux armées pour traiter des enjeux éthiques des technologies, qu’elles sauront s’allier aux sciences humaines et sociales, ainsi qu’à la philosophie.

A lire aussi l’entretien avec Fatima Bakhti (pour y accéder, cliquer ici) et Nicolas Dortindeguey (mise en ligne à venir), co-fondateurs du WAWlab.

Pour accéder au site de l’association Opium Philosophie, cliquer ici.

Un grand merci à Mona Dortindeguey pour les photographies qui illustrent cet article.

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