Le bien-être au travail au défi du temps. Entretien avec Thierry Roussel

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Le 7 juillet, le WAW Lab organisait son deuxième séminaire, près d’un an après sa création, avec pour thème cette année : le temps. En voici un premier écho à travers l’entretien avec Thierry Roussel, un des cofondateurs de ce dispositif original qui se propose de faire de Paris-Saclay le « Laboratoire du bien-être au travail ».

- Comment s’est fait le choix de la thématique du temps ?

Comme vous le savez, le WAW Lab a vocation à contribuer à la réflexion sur ce qui peut favoriser le bien-être au travail ou, au contraire, susciter des situations de mal-être. Or, dans les conversations que nous avons pu avoir au sein de notre petit groupe, nous nous sommes aperçus que la problématique du temps revenait souvent. En approfondissant la question, Nicolas Dortindeguey a découvert les travaux du sociologue allemand Hartmut Rosa sur l’accélération qui caractérise nos sociétés contemporaines*. Ces travaux m’ont personnellement éclairé sur la dimension quasi pathogène que pouvait revêtir le rapport au temps dès lors qu’on en perdait la maîtrise. C’est ainsi que la problématique a été choisie pour ce deuxième séminaire…

- Lequel, paradoxalement, a duré deux fois moins de temps que le premier…

(Sourire). C’est vrai, mais la préparation d’un tel séminaire en demande beaucoup, de temps. La première édition avait représenté de 4 à 5 mois de travail. Il s’agissait de nous faire connaître et d’évaluer l’intérêt que pouvait susciter la problématique du bien-être au travail dans l’écosystème de Paris-Saclay. Nous savons désormais que nous pouvons réunir beaucoup de monde de qualité, sur une journée, rien qu’en activant nos réseaux respectifs. Depuis, des ateliers thématiques ont été régulièrement proposés. Nous pouvions donc réduire la voilure pour notre deuxième séminaire. Nous avons même songé à nous en tenir à la conférence d’Etienne Klein. Mais nous tenions aux témoignages concrets sur la manière de gérer le temps dans les entreprises. Le WAW Lab n’a pas vocation à s’en tenir à la théorie, mais bien à partager des retours d’expériences. Outre Fabien Boutard, un jeune entrepreneur, qui a témoigné sur la manière dont il en est venu à une gestion équilibrée de son temps, nous avons eu le plaisir d’accueillir un nouveau membre, en la personne de Catherine Commandeur, consultante RH au sein de la DRH de HPe. Elle nous a expliqué comment elle promouvait, en réponse à la problématique du temps, la pleine conscience, à travers un petit groupe informel de salariés de cette entreprise. C’est ainsi que le programme a pris forme, avec des séances d’ateliers en plus (quatre au total, qui permettaient de décliner la problématique à travers d’autres exemples concrets).

- Comment s’est faite la rencontre avec Etienne Klein ?

C’est quelqu’un dont bien évidemment j’avais entendu parler. D’autant qu’il dirige un laboratoire au CEA. Mais, aussi curieux que cela puisse être, je ne le connaissais pas plus que cela. Pour tout vous dire, l’idée est venue au cours d’une conversation avec Adeline Barrault de la librairie Liragif, lors d’un de nos ateliers organisé au PROTO204 (elle assurait la présence d’ouvrages, comme elle l’a fait d’ailleurs aujourd’hui à l’occasion de notre WAW Séminaire). Je lui avais fait part de notre intention de traiter du temps. C’est alors qu’elle nous a suggéré de solliciter Etienne. J’ai aussitôt pris contact avec lui, puis nous avons pris le temps de nous rencontrer.

- Au passage, voilà une belle illustration de ce qu’est Paris-Saclay : des histoires de rencontres fortuites et en même temps décisives, des « synchronicités » comme dirait Assya Van Gysel, de TEDx Saclay,…

Tout à fait. Cela étant dit, en ce qui concerne Etienne Klein, j’ignorais au moment de notre rencontre, qu’il avait participé à un film-documentaire, qui venait de sortir en salle. Et au titre on ne peut plus évocateur : « Tout s’accélère ». Il y est interviewé par le réalisateur, Gilles Vernet (un ancien trader devenu instituteur dans le 19e arrondissement de Paris) en plus d’autres personnalités d’horizons professionnels et disciplinaires différents : Nicolat Hulot ; Jean-Louis Beffa, le patron d’honneur de Saint-Gobain ; Nicole Aubert, professeur émérite à l’ESCP, sans oublier Harmut Rosa. Nous avons songé un temps solliciter également ce dernier, ainsi que Nicole Aubert. Malheureusement, des contraintes d’agenda nous en ont empêché…

- Décidément…

(Sourire) Nous en sommes donc restés à Etienne Klein. Et sans regret au final, dans la mesure où ce dernier a su parfaitement adapter son propos à notre réflexion : plutôt qu’un cours sur le temps, il a attiré notre attention sur la manière dont notre vision était piégée par les mots et les formules que nous utilisons comme, par exemple, « le temps s’accélère ». Une formule dont il a pointé l’absurdité du point de vue de la physique. De fait, l’accélération concerne la vitesse, qui est déjà un rapport de la distance au temps… Le même a aussi pointé l’ambiguïté d’une formule comme «  Je n’ai pas le temps », laquelle est plus une manière de revendiquer sa liberté de disposer de son temps comme on l’entend qu’une contrainte qui empêcherait de faire quelque chose.

On voit au passage la richesse de son double regard de physicien et de philosophe. On mesure à l’entendre le décalage entre les avancées scientifiques et le niveau de nos questionnements ordinaires. Malgré les découvertes de Newton, d’Einstein, etc., ces derniers sont restés inchangés depuis les Confessions de saint Augustin, pourtant écrites au IVe siècle.

Au-delà de cet apport, j’ai apprécié son état d’esprit à l’égard de notre modeste initiative. Il était manifestement désireux de la soutenir, en se mettant à notre disposition. C’est d’ailleurs un aspect méconnu de cette personnalité : tout renommé qu’il soit au plan national et même international, c’est quelqu’un de très engagé localement, à Paris-Saclay. On lui doit notamment les colloques de L’Orme : des conférences qui sont l’occasion d’aborder des enjeux scientifiques par le prisme de l’éthique. Sa préoccupation n’est pas tant de vulgariser la science que de la challenger.

- Ce séminaire vous a-t-il conforté dans cette ambition de faire de Paris-Saclay le laboratoire du bien-être au travail ?

Oui, d’autant plus que, si nous ne partons pas de rien (de nombreux établissements d’enseignement supérieur et de recherche y sont implantés de longue date), nous sommes dans une dynamique qui incline à innover, à sortir des sentiers battus. Le contexte est ainsi favorable à des retours d’expérience rapide.

- Est-ce à dire que si la problématique n’est pas propre à Paris-Saclay, l’écosystème présente des spécificités qui justifient d’en faire un laboratoire…

Oui. Un exemple parmi d’autres, celui d’EDF dont l’ancien site de Clamart était en définitive à l’image de l’habitat dispersé sur lequel il était implanté : les salariés y étaient chacun dans leurs bureaux, eux-mêmes répartis dans des bâtiments différents avec, au final, très peu d’interactions entre eux. Ici, c’est tout le contraire : le site est peut-être plus dense, mais au moins offre-t-il plus de possibilités d’échanges informels, sans compter les rencontres fortuites. Or, on sait combien ce contexte de travail est favorable à l’innovation.

Pas plus tard qu’il y a trois semaines, un salarié d’EDF me disait combien cela avait transformé ses conditions de travail : désormais, me disait-il, il croise plus souvent ses collègues, de quelque service qu’ils soient. Est-on encore dans notre problématique du WAW Lab en évoquant cet exemple ? Je crois que oui : en décloisonnant, en s’ouvrant sur l’extérieur (à la différence du site de Clamart, celui de Paris-Saclay comporte toute une partie accessible au public), on instaure une ambiance de travail plus collaborative, qui ne peut que rejaillir positivement sur l’état d’esprit des gens.

- Ces retours d’expériences dont WAW Lab se fait l’écho percolent-ils dans les organisations de vos membres ?

L’avenir le dira. Mais, par sa nature même, WAW Lab me semble propice à la circulation des idées. C’est en effet une structure très légère qui n’engage que les personnes qui y participent. Ces personnes sont libres de relayer les retours d’expériences dans leurs organisations respectives.

A ce jour, nous n’avons toujours pas fait le choix de nous constituer en association loi 1901, afin, justement, de préserver notre souplesse et cette transversalité spontanée qui nous caractérise. Certes, un statut associatif aurait des avantages, à commencer par celui de nous permettre de recueillir des subventions, mais il imposerait une assemblée générale, des cotisations, etc. A contrario, l’absence de financements incite à cultiver la frugalité et la mutualisation : pour la clôture de ce séminaire, par exemple, nous avons invité chacun des participants à participer à un pique-nique collaboratif.

A voir le succès du WAW Lab, l’intérêt qu’il suscite auprès de cadres dirigeants de grands groupes, nous préférons donc continuer ainsi, sans même d’ailleurs exclure la possibilité de nous dissoudre, un jour ou l’autre. Cela signifiera alors que nous avons rempli notre mission.

- En vous écoutant, je repense à cette notion de « dispositif » utilisée par l’économiste et urbaniste François Ascher pour désigner ces instances, qui permettent à des personnes de se retrouver pour échanger de manière informelle, en laissant leur appartenance institutionnelle au seuil de la porte, à la manière d’un club, en somme (il devait d’ailleurs créer le Club ville et management). Cela fait-il sens pour vous ?

Oui, bien sûr. D’ailleurs, quand je participe à nos ateliers et séminaires, je n’ai pas la prétention de représenter le CEA. Le WAW Lab cultive une spontanéité et une liberté de ton qui seraient compromises si chacun intervenait au titre de sa propre organisation.

* A lire notamment, de cet auteur : Accélération. Une critique sociale du temps (La Découverte, 2010) et Aliénation et accélération. Vers une critique de la modernité tardive (La Découverte, 2012).

A lire aussi : les entretiens avec Fatima Bakhti (pour y accéder, cliquer ici) et Nicolas Dortindeguey (cliquer ici).

2 commentaires à cet article
  1. Ping : Retour sur le WAW Séminaire autour du temps (suite). Entretien avec Fatima Bakhti | Paris-Saclay

  2. Ping : « Un champ de possibles, propice à une saine émulation ». Rencontre avec Nicolas Dortindeguey | Paris-Saclay

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