L’Age du faire. Hacking, travail, anarchie, par Michel Lallement

MLallementPaysage
Une passionnante analyse en mode récit, à la fois historique et personnel, du "mouvement faire" (do it yourself) incarné par les hackerspaces, makerspaces et autres Fab Labs californiens. C’est ce que propose cet ouvrage dû au sociologue Michel Lallement, reconnu pour ses travaux sur le travail.

Makerspaces, hackerspaces, Fab Labs, Tech Shops… autant de termes qui fleurent bon le phénomène de mode venu tout droit des Etats-Unis. En réalité, le « mouvement faire » (puisque c’est de cela qu’il s’agit) est plus ancien qu’on ne le croit. Le Chaos Computer Club (CCC), le hackerspace le plus renommé à l’échelle de la planète, a vu le jour en 1981, le 12 septembre précisément, non pas aux Etats-Unis, comme on pourrait le croire aussi, mais à Berlin. C’est ce que l’on apprend à la lecture de L’Age du faire, à notre connaissance, le premier ouvrage de langue française à proposer une plongée dans cet univers encore méconnu, de surcroît à partir d’une démarche de recherche (Michel Lallement, faut-il le rappeler, est sociologue du travail, au Cnam).
Si la vague a déferlé sur les Etats-Unis et le reste du monde à partir des années 2000, apprend-on encore, elle puise bien dans les courants d’inspiration anarchiste et libertaire hérités des années 60-70. Dans son effort de mise en perspective historique du phénomène, l’auteur remonte bien plus loin encore : au temps de la guerre froide et aux années 50-60 pour rendre compte du poids des innovations techniques et de la contre-culture libertaire qui devait gagner le milieu informatique alors en émergence. Dans un précédent ouvrage, publié en 2009, le même s’était intéressé à Jean-Baptiste André Godin (l’inventeur des poêles en fonte du même nom) et son célèbre Familistère de Guise (Le travail de l’utopie. Godin et le familistère de Guise, Les Belles Lettres). Faut-il remonter si loin ? Les makerspaces/hackerspaces/Fab Labs/etc. s’origineraient-ils aussi dans cette tradition européenne ? A défaut de trouver la réponse dans le livre, nous avons pu lui poser la question lors d’une présentation qu’il a faite de ce précédent travail. Sa réponse est que non : le contexte qui a vu naître les espaces dont il traite dans L’Age du faire, n’est bien évidemment pas le même (nous sommes en Californie !). Ces lieux très bottom up n’en entretiennent pas moins des affinités : dans la prétention à incarner une « utopie concrète » et un nouveau rapport au travail. Autant d’enjeux sur lesquels on revient plus loin.

Récit historique et personnel

Auparavant, il faut préciser que cette mise en perspective historique dont on n’a donné ici qu’un aperçu, se double en réalité d’un récit personnel, auquel on souhaite s’attarder tant il fait l’originalité de ce livre : l’auteur s’est, en effet, immergé un an durant dans cet univers du faire, avec une fréquentation régulière d’un hackerspace, celui de Noisebridge, sans doute le plus connu de la baie de San Francisco. Il a été fondé en 2007, par Mitch Altman et Jacob Appelbaum, en référence, justement, au Chaos Computer Club de Berlin, évoqué plus haut.
Entre août 2011 et août 2012, notre sociologue a tenu un « journal de terrain », au jour le jour, interviewant les usagers sur leur pratique du hacking et la trajectoire qui les ont amenés à fréquenter ce type de lieu. On salue d’autant plus la performance que l’auteur reconnaît avec franchise ne pas être « spécialiste d’informatique ni même un grand passionné de bricolage ». Histoire cependant de bien comprendre le lieu de l’intérieur (selon le principe de l’observation participante), il a choisi de participer à trois activités hebdomadaires : « la culture de champignons, la cuisine et la pratique de l’allemand » (preuve au passage qu’un hackerspace n’est pas réservé qu’aux seuls informaticiens). Il se garde de nous dire s’il a progressé dans ces domaines. Une chose est sûre : il a manifestement enrichi sa connaissance du mouvement faire et la nôtre par la même occasion. D’autant qu’il a profité de son séjour pour se rendre dans d’autres hackerspaces de la baie californienne, se ménageant ainsi la possibilité de dégager des traits communs, mais aussi des singularités d’un espace à l’autre. On découvre ainsi un univers plus foisonnant, contrasté et évolutif qu’on ne l’imagine de prime abord.

Mais, au fait, quelle différence entre makerspaces, hackerspaces, Fab Labs et même Tech Shops ? C’est un autre mérite de l’ouvrage que de se garder d’imposer une définition canonique de ces lieux plus hybrides qu’ils en ont l’air. L’ensemble constitue donc une nébuleuse, qui ne cesse de croître depuis 2000 où on en comptait à peine plus d’une vingtaine contre plus de 1 700 en 2014 (dont près de la moitié en Europe, 38% aux Etats-Unis et un peu plus de 8% en Asie). Loin de les opposer, Michel Lallement montre comment ces organisations forment un continuum. Toutes mettent à disposition des outils qui « vont de la râpe à bois au micro-ordinateur en passant par les imprimantes trois dimensions (3D), les fraiseuses ou les machines à couper au laser ». Pour expliquer leur succès, il s’attache à rendre compte du rôle de personnalités, mais aussi d’ouvrages dont certains devenus des « classiques », de magazines (Make, par exemple, fondé en 2005 qui tirait en 2012 à près de 125 000 exemplaires) et de sites dédiés (BoingBoing.net qui serait particulièrement apprécié des hackers). Il montre également comment la diffusion du mouvement faire a procédé à travers des conférences et bien d’autres rendez-vous drainant du monde dans une ambiance souvent festive et populaire : exploratoriums, expositions technologiques, foires au bricolage et autres salons de la réparation. Il ne manque pas de rappeler non plus le rôle des Hackathons, conçus principalement pour les développeurs en informatique. Signe d’une réelle reconnaissance du phénomène : en juin 2013, ces espaces ont eu droit aux Etats-Uns à leurs « journées nationales du hacking civil ».
On le voit au passage : « La construction de la communauté des hackerspaces et autres Fab Labs n’a rien (…) d’un processus spontané qui verrait quelques jeunes en mal d’inventivité se passionner soudainement pour la fabrication d’objets parfois bien étranges.» En évolution constante, le mouvement se montre suffisamment agile pour intégrer les nouvelles innovations comme, par exemple, le crowdfunding.

S’il reconnaît donc que les divers néologismes ont presque valeur de synonymes, malgré des nuances qu’ils apportent, Michel Lallement privilégie lui, le mot hackerspace, en s’appuyant sur la définition qu’en donne le site de référence mondial (hackerspaces.org), laquelle retient jusqu’à quatre critères : « Un hackerspace est, premièrement une organisation ouverte qui ressemble des personnes désireuses de mener à bien des projets de fabrication de natures multiples : découpage et assemblage de pièces (en plastique, bois, métal…), fabrication d’objets variés, montages électroniques, programmation informatique, couture, cuisine… Un hackerspace est, deuxièmement, un lieu physiquement situé où des individus partagent et utilisent des ressources : machines, outils, matériaux, connaissances, information, Wi-FI… Un hackerspace est, troisièmement, une association à but non lucratif gérée collectivement. Un hackerspace est, enfin, un vecteur de promotion et d’application des valeurs issues de l’éthique hacker dont les principes sont la libre coopération, le refus de la hiérarchie, la liberté d’échange de l’information et des connaissances, le rejet de la discrimination, la conviction que les techniques ont des potentiels à valeur émancipatrice, ou encore l’importance conférée à la do-ocratie (pouvoir du faire). » Si notre sociologue reprend à son compte ces critères, c’est pour dessiner un idéal-type (un référentiel auquel les hackerspaces existant se rapprochent plus ou moins) et certainement pas un modèle canonique.

Qu’est-ce donc qu’un hacker ?

Reste que le mot hacker est trompeur. Il fait songer d’emblée à ces férus d’informatique qui n’ont en tête que de détraquer des sites, au nom d’une vision anarchiste et libertaire du monde. C’est là encore commettre un abus de langage. Les hackers dont nous parle Michel Lallement sont à prendre au pied de la lettre ou presque. Cette appellation vient de l’anglais to hacker, qui signifie « fabriquer un bien avec une hache » (d’après le Dictionnaire du hacking). Aujourd’hui, on s’accorde à considérer qu’en son sens large, « un hacker, c’est simplement quelqu’un qui bidouille des trucs [ mess around with stuff ] » (comme le dit bien un certain Emmanuel Goldstein, éditeur d’une revue spécialisée, cité par l’auteur). De fait, nombre d’usagers fréquentent Noisebrige pour y manipuler d’autres outils que de l’informatique, mais cuisiner, jardiner, etc. C’est, comme on l’a vu, le cas de notre sociologue.
« Le monde hacker est donc, ainsi qu’il le souligne, plus hétérogène qu’on ne le croit communément. Il attire des spécialistes de la programmation informatique, mais également des entrepreneurs, des ingénieurs, des designers, des artistes, des étudiants…» Et le même d’insister encore : « contrairement aux représentations généralement véhiculées dans les médias, les hackers ne sont pas des animaux isolés.» Ils ont su au contraire s’organiser en communautés et se fédérer.
Force est cependant de reconnaître qu’il y a hacker et hacker. Le hacker qu’on imagine spontanément sous les traits du développeur informatique existe bien, il est apparu au sein du célèbre MIT, à la fin des années 50. Michel Lallement ne l’oublie pas et lui consacre même tout un chapitre en forme de « brève histoire ». On y croise naturellement les pionniers de l’industrie informatique contemporaine, les Bill Gates et autre Steve Jobs, sous un jour inattendu.
Plus loin, l’auteur revient avec la même minutie sur une histoire moins connue : celle du free versus open source qu’on a tôt fait de confondre, à tort comme il le montre (alors que le second est une méthodologie de développement qui n’exclut pas l’inscription dans une logique marchande, le premier participe d’un mouvement social ; ils confrontent deux visions du monde portées par deux générations de hackers).

Un regard de sociologue

Sociologue il est, sociologue il reste. En plus de porter son attention sur les pratiques et les usages, Michel Lallement s’intéresse donc aux relations sociales ainsi qu’aux diverses tensions qui traversent la vie quotidienne d’un hackerspace, en ne manquant pas de s’intéresser aux discriminations, à la place des filles et des femmes, plus présentes, mais encore minoritaires. Autant de choses que les analyses ordinaires ont tendance à escamoter, passant du même coup à côté de clés de compréhension de leur fonctionnement et de leur évolution.
Toujours en bon sociologue, il appuie son analyse sur un corpus de théoriciens parmi les plus illustres de cette discipline, à commencer par Durkheim, dont un extrait de son ouvrage sur Les formes élémentaires de la vie religieuse est mis en exergue (« La société idéale, peut-on y lire, n’est pas en dehors de la société réelle ; elle en fait partie »), ou Max Weber auquel il emprunte la notion d’idéal-type, laquelle a précisément l’avantage d’éviter d’enfermer la réalité dans des modèles, ou encore le philosophe Michel Foucault pour sa notion d’ « hétérotopies » par laquelle il désigne « ces contre-lieux où, à distance des conventions dominantes, s’élaborent des modèles de vie alternatifs ». Le parti pris de l’observation participante ne le détourne pas d’un effort de théorisation. Il n’en prend pas moins au sérieux les discours des apologues patentés ou reconnus comme Chris Anderson, l’auteur de Makers. La nouvelle Révolution industrielle (Pearson, 2012). De fait, n’ont-ils pas largement contribué à asseoir le phénomène ?
La sociologie s’étant constituée notamment à travers « l’analyse du rapport contradictoire entre société et communauté » (dixit Michel Lallement), on ne s’étonnera donc pas de son autre intérêt pour les formes de communautés constituées par les hackerspaces comme les autres lieux collectifs dédiés au bricolage. En l’espèce, il s’agit de communautés tout sauf ethniques ou monolithiques – celle de Noisebridge en particulier est bigarrée : seuls 10% qui la fréquentent travaillent dans une start-up ; les autres dans une grande entreprise (40%) ou comme indépendants (10%) ; le reste sont des étudiants ou sans emploi.
Poursuivant son analyse, Michel Lallement montre comment un lieu comme celui-ci contribue à instaurer un autre rapport au travail. Ce faisant, il donne, s’il en était encore besoin, des arguments à ceux qui récusent la thèse suivant laquelle nous assisterions à la fin du travail – thèse défendue au milieu des années 90 par la philosophe Dominique Méda, dans son ouvrage Le Travail. Une valeur en voie de disparition (Aubier, 1995).
Bien plus, ces communautés témoignent de la force de l’utopie et de sa capacité à prendre une forme concrète qui, pour être modeste, n’en est pas moins facteur de diffusion d’innovations et, au-delà, de transformations sociales. Et Michel Lallement d’inciter ses collègues des sciences sociales à prendre davantage au sérieux cette utopie en général et ces communautés utopiques en particulier que représentent à leur façon les hackerspaces. Car, ces communautés, « ne sont pas, écrit-il joliment, des îlots d’illusion dans un océan de réalisme. Elles savent secouer les mondes qui les entourent et qui les traversent. » Même portées par un discours apologétique, elles concourent à la diffusion de nouvelles manières de faire quand ce n’est pas des mutations technologiques. Ce que le sociologue Patrice Flichy, permettons-nous de le rappeler au passage, avait illustré dans le cas le d’Internet, dans son ouvrage au titre évocateur : L’Imaginaire d’Internet (La Découverte, 2001).
Ces communautés constituent-elles pour autant une alternative crédible au modèle de production capitaliste ? Beaucoup de leurs promoteurs le clament. La réalité que Michel Lallement nous donne à voir est plus contrastée : si Noisebrige incarne bel et bien l’esprit anarchiste, cultive le consensus pour gérer ses conflits et fonctionne grâce aux cotisations de ses membres et à des subventions (il lui faut 800 dollars par mois pour s’acquitter des frais de fonctionnement matériel de l’espace), d’autres hackerspaces s’inscrivent en revanche volontiers dans une logique marchande et privée.

Un nouvel esprit du capitalisme ?

Mais dans l’hypothèse où il esquisserait un autre modèle économique, le « mouvement faire » ne risque-il pas d’être récupéré par « le nouvel esprit du capitalisme », pour reprendre le titre de l’ouvrage de Luc Boltanski et de Eve Chiapello, publié en 1995 et dans lequel ces deux auteurs montraient comment le capitalisme s’était renouvelé en faisant siennes les valeurs d’autonomie et de création, promues par le mouvement de 68 pour, au final, définir un néo-management. Le même scénario ne risque-t-il pas de se reproduire avec les valeurs portées par l’univers des hackerspaces ? L’auteur n’élude pas la question. Bien au contraire, il y consacre les derniers développements de son épais ouvrage, mais pour faire valoir une position plus mesurée : si effectivement, les hackerspaces peuvent nourrir des modèles post-tayloriens propices à une nouvelle forme de capitalisme, leurs promoteurs savent aussi tirer profit de la dynamique capitaliste pour consolider leur singularité. « (…) gouverné par une éthique de travail étrangère aux exigences de rentabilité, écrit-il, le faire des hackers n’est pas pour autant l’ennemi du marché. » Et le même d’ajouter encore : « (…) alors que, dans les années 1990, les entreprises de la Silicon Valley ont réussi à mobiliser les valeurs de la contre-culture pour donner vie à un capitalisme capable d’exploiter la subjectivité et la créativité, les hackers d’aujourd’hui pratiquent à leur tour du judo social en se servant du marché comme d’un soutien au profit de l’innovation contestataire.»
Ce que Chris Anderson, auteur du déjà classique Makers, cité plus haut, laissait présager en considérant que « La grande opportunité du mouvement faire est la possibilité d’être à la fois petit et mondial. A la fois artisanal et innovant. A la fois high-tech et low-cost.»

Voilà pour un simple aperçu d’un ouvrage particulièrement documenté et plus que plaisant à lire, malgré son exigence théorique, et que nous avons lu nous-même sans cesser de songer à Paris-Saclay et aux lieux innovants qui y ont vu le jour en empruntant tout ou partie à cet univers des hackerspaces : le 503 (qui dispose, rappelons-le, d’un Fab Lab), le PROTO204 (idem !), Le Garage (de la Cité de l’Innovation d’Alcatel-Lucent), etc., sans oublier son premier hackathon organisé fin octobre 2014 dans le cadre de l’Open Compute Summit qui s’était tenu à l’École Polytechnique (pour accéder à l’article qui présentait l’équipe lauréate, cliquer ici). Non sans faire le vœu de convaincre l’auteur de s’y immerger tout une autre année. Chiche !

L’Age du faire. Hacking, travail, anarchie, par Michel Lallement, Seuil, 2015.

Légende photo : Noisebrige (sur le carrousel du site), Michel Lallement (en illustration de cet article).

6 commentaires à cet article
  1. Bernard

    Il y a quand même eu aussi d’autres travaux.
    Cf. Yannick Rumpala, « Fab labs », « makerspaces » : entre innovation et émancipation ?, Revue internationale de l’économie sociale : Recma, Numéro 334, octobre 2014. URI : http://id.erudit.org/iderudit/1027278ar

  2. Allemand

    Bonjour,

    Merci pour votre commentaire : il y a bien sûr eu d’autres travaux dont ceux de cette revue de référence, dont vous faites bien de recommander la lecture. Mais l’ouvrage de Michel Lallement n’en est pas moins le premier d’un chercheur en sciences sociales accessible au grand public. Je serai d’ailleurs curieux de connaître votre jugement, une fois que vous l’aurez lu.
    Bien cordialement,
    Sylvain Allemand

  3. Ping : Recyclerie sportive : du rêve à la réalité. Rencontre Marc Bultez | Paris-Saclay

  4. Ping : Rendez-vous à la mi-août avec de nouvelles rencontres | Paris-Saclay

  5. Ping : Un designer radical. Entretien avec Jean-Louis Frechin | Paris-Saclay

  6. Ping : Sur le Campus de Nokia Paris-Saclay, on bidouille aussi en dehors de la pause déj’… Rencontre avec Bertrand Marquet | Paris-Saclay

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>