La transition écologique, levier de solidarités territoriales. Entretien avec Marie Dégremont

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La transition écologique peut être un puissant levier de solidarités territoriales moyennant une approche à la fois transversale et interterritoriale. Tel est le constat fait par cette cheffe de projet de France Stratégie (Département Développement durable et numérique), dans une étude appuyée sur un panel de quatre exemples de territoires*. Si Paris-Saclay n’y figure pas, l’écosystème n’en illustre pas moins la possibilité de surmonter les écueils du millefeuille administratif…

- Pouvez vous pour commencer rappeler vos attaches à l’écosystème de Paris-Saclay ?

Je suis chercheuse associée à Sciences po, mais également enseignante à l’Université Paris-Saclay sur le campus d’Orsay : j’y donne régulièrement des conférences en L1 et en M2 sur la transition énergétique.

- Comment avez-vous accueilli l’annonce de la place décrochée par l’Université Paris-Saclay dans l’édition 2020 du classement de Shanghai ?

Cela donne indéniablement plus de visibilité à cette université et, de manière plus générale, au territoire. En même temps, je ne peux m’empêcher de sourire à constater la fierté qu’on tire d’un tel classement dont on s’ingénie à critiquer par ailleurs la rigueur méthodologique ! Maintenant, s’il permet de gagner en visibilité, peut-être pourrions-nous en tirer profit pour conforter la dynamique du projet Paris-Saclay, qu’il s’agisse du campus ou du cluster.

- Mais qu’est-ce que cela vous fait-il de pouvoir dire que vous enseignez dans une université aussi bien placée dans ce classement ?

(Rire). Je n’y avais pas spécialement songé ! En revanche, je considère que cela engage : l’Université Paris-Saclay se doit plus que jamais d’être à la pointe de la transition écologique. On ne saurait se satisfaire d’une 14e place dans le classement de Shanghai si c’est pour ne pas être exemplaire en la matière. D’autant que cette université ne part pas de rien : elle compte déjà de très nombreux chercheurs impliqués dans les problématiques de la transition écologique sinon énergétique. Autant profiter de la visibilité conférée par le classement pour le faire savoir.

- La transition est toute trouvée pour en venir à votre propre actualité : le rapport que avez publié Pour France Stratégie, et dans lequel vous montrez combien la transition écologique est propice à de nouvelles solidarités territoriales, moyennant une capacité des territoires à adopter une approche tout à la fois transversale et interterritoriale…

C’est tout à fait cela. Nous avons voulu montrer comment la transition écologique est un levier de solidarités entre les collectivités. Ce qui peut paraître parfois contre-intuitif quand on sait la propension de certaines métropoles à ne traiter d’enjeux, comme celui des mobilités par exemple, qu’à l’aune des problématiques des populations des grands centres urbains, en faisant l’impasse de celles des populations situées en zones périurbaines sou rurales. Une politique des mobilités répondant vraiment aux exigences de la transition écologique suppose d’être pensée à l’échelle d’un bassin de vie, soit l’espace réellement vécu au quotidien par la population. Dans cette perspective, il s’agit de miser sur les complémentarités entre les territoires et, donc, de tabler sur leur solidarité.

- Contre-intuitif avez-vous dit. Pourtant, la nécessité de cette solidarité entre les territoires paraît frappée au coin du bon sens, même si, à la lecture de votre rapport, elle paraît moins évidente à mettre en œuvre, du fait notamment de la répartition des compétences et qu’elle oblige à sortir des périmètres classiques de l’action publique…

En effet, en l’état actuel de la répartition des compétences entre les collectivités et des découpages politico-administratifs, les politiques publiques ne correspondent pas toujours à l’échelle à laquelle se posent les problématiques environnementales qu’elles prétendent traiter. Concrètement, les documents de planification (PLUi, Scot, PCAET…) tendent à se recouper sans s’articuler. Cet enchevêtrement est d’autant plus problématique qu’il dilue la responsabilité politique. L’action publique perd alors en lisibilité aux yeux des premiers concernés : les citoyens, qui ne savent plus qui fait quoi. L’enjeu est donc de parvenir à faire converger les intérêts locaux vers des intérêts communs à la mesure des défis de la transition écologique.

- Dans l’hypothèse où nous irions vers plus de solidarité, où les collectivités articuleraient davantage leurs compétences, est-ce suffisant dans le contexte marqué par l’existence de plateformes numériques et autres GAFA, qui assurent toutes sortes de services en faisant fi des frontières territoriales ?

Ces plateformes numériques sont une réalité, dont il faut prendre acte, a fortiori si elles proposent des services qui répondent aux besoins des populations. Cela étant dit, ces plateformes produisent aussi des externalités négatives, dont pâtissent directement les territoires, petits et grands. Entre autres exemples, je pense à l’intensification des livraisons, qui, en plus d’émissions de GES, créent encore plus de congestion. Conscient de l’enjeu, l’Etat met en place de nouvelles régulations. Mais les collectivités ont aussi un rôle à jouer. Pour cela, elles doivent disposer de capacités en termes d’ingénierie, notamment dans la production et la gestion des données.

- Au delà d’un diagnostic général, votre rapport est aussi l’occasion de formuler des préconisations…

En effet, et si je devais en résumer l’esprit, je dirais que l’enjeu est de parvenir à appréhender l’action publique en faisant converger les intérêts autour d’un projet de territoire (j’insiste sur le mot projet), en tablant sur les complémentarités : si les métropoles sont a priori richement dotées en ressources financières et en ingénierie, les territoires moins peuplés ne sont pas pour autant dépourvus de ressources ou de potentiel de développement, notamment en matière d’énergies renouvelables. Qui plus est, gardons à l’esprit que où qu’on vive, on est citoyen : une personne vivant dans un espace moins densément peuplé a aussi son mot à dire sur la transition écologique d’une métropole. La solidarité entre les territoires vise donc aussi à lutter contre le risque d’une citoyenneté à deux vitesses : une citoyenneté métropolitaine et une citoyenneté de seconde zone. C’est d’autant plus nécessaire que la transition écologique ne saurait être la somme de transitions écologiques locales, c’est un projet qui engage tous les citoyens. Elle ne peut réussir que si on dépasse les clivages entre territoires et que chacun y adhère.

- Vous montrez qu’on ne part pas de rien, à travers des exemples, qui illustrent la diversité des formes de solidarités territoriales selon le contexte et la problématique traitée…

En effet, selon l’enjeu traité (l’énergie, les mobilités, l’agriculture ou la précarité sociale), mais aussi le contexte et la densité de population, les solidarités territoriales se manifesteront différemment. Ce que nous avons voulu illustrer à travers quatre exemples, ceux de Brest métropole, de l’Albigeois, du Grand Genève, enfin, des Hauts-de-France.

- Qu’est-ce qui a présidé à la constitution de ce panel ?

Chacun de ces territoires illustre une thématique spécifique. Dans le cas de Brest Métropole, par exemple, ce qui nous a intéressé est la manière dont elle aborde la sécurisation de son approvisionnement énergétique, qui se pose là avec plus d’acuité qu’ailleurs. La métropole contractualise avec des collectivités voisines moins denses, qui disposent de ressources en biomasse. Concrètement, elle finance de l’ingénierie pour aider ces collectivités à développer une filière, lesquelles collectivités, en contrepartie, peuvent contribuer à l’approvisionnement en énergie renouvelable du territoire.
Dans le cas de l’Albigeois, c’est la thématique agricole qui se pose avec acuité. Sur ce territoire, l’agriculture est encore très présente, mais elle recouvre des visions différentes, entre l’agriculture conventionnelle et les formes alternatives. L’enjeu est d’apaiser les tensions, qui peuvent en résulter, en faisant de la transition écologique un dénominateur commun, une source de rapprochement, en renouant notamment avec des pratiques ancrées localement, selon la logique des circuits courts.
Quant au Grand Genève, il offre l’intérêt de traiter de la thématique des mobilités dans un contexte transfrontalier : les flux de transports et de mobilité dépassent largement les périmètres administratifs des collectivités comme des Etats français et suisse.
Enfin, le 4e exemple, celui des Hauts-de-France, a été étudié en réponse à une commande spécifique du Haut Conseil pour le Climat. Il s’agissait dans ce cas de montrer comment les problématiques sociales peuvent aussi être traitées dans le cadre de politiques environnementales territorialisées. Cette région est particulièrement confrontée à la précarité sociale, mais aussi énergétique. Nous nous sommes donc intéressés à la manière dont des politiques de retour à l’emploi peuvent être compatibles avec les enjeux de transition écologique moyennant des partenariats entre collectivités, à différentes échelles : celles de la région, des départements et des intercommunalités.

- Et Paris-Saclay, pourquoi ne pas l’avoir retenu dans votre panel ? S’il est un territoire à cheval sur plusieurs échelles et collectivités, tout en étant engagé dans la transition écologique et énergétique, c’est bien lui. Il pourrait même synthétiser les quatre cas de votre panel hormis le transfrontalier, et encore (cf la proximité de l’aéroport d’Orly)…

Paris-Saclay représente un cas d’étude idéal, indéniablement. Si nous ne l’avons pas retenu, c’est que la région parisienne est déjà largement bien étudiée. Il en va de même pour la métropole grenobloise, qui offre également un cas intéressant. Seulement, notre souhait était de décentrer le regard, d’observer ce qui se fait dans d’autres collectivités.

- Pourriez-vous néanmoins préciser ici en quoi Paris-Saclay est un cas d’étude idéal de votre propre point de vue ?

En premier lieu, c’est un territoire d’une grande hétérogénéité au regard de la densité, avec des pôles fortement urbanisés et des espaces plus ruraux. Il est en outre confronté à toutes les thématiques que j’ai évoquées : l’énergie, la mobilité, l’agriculture et même la précarité. A la différence d’autres territoires, il dispose néanmoins de moyens de recherche et d’innovation de premier plan pour les traiter grâce à la présence de ses nombreux établissements d’enseignement supérieur et de recherche, de centres de R&D, etc.
Force est cependant de constater ici comme ailleurs un enchevêtrement de niveaux administratifs, une multiplicité de parties prenantes aussi bien publiques que privées. Dans le seul domaine des mobilités, par exemple, interviennent l’Etat, la Région (Île-de-France Mobilités), les intercommunalités (de Paris-Saclay, de Versailles Grand Parc et de Saint-Quentin-en-Yvelines), des opérateurs publics et privés (la RATP, Transdev, etc.). L’écosystème est en outre traversé par des axes de transport qu’il subit plus qu’il ne maîtrise, avec toutes les externalités négatives qui en résultent : la pollution aux particules fines, les nuisances sonores, etc. Même constat du côté de l’agriculture. Faute d’une vision partagée, l’artificialisation des sols n’a eu de cesse de progresser : en l’espace de trente ans, ce sont 35% des espaces naturels, agricoles et forestiers, qui ont été grignotés par l’urbanisation. Un constat d’autant plus regrettable qu’on sait l’importance de ces espaces pour le bien-être des populations, aujourd’hui plus que jamais après l’expérience du confinement et des canicules.

- Des constats dont, notons-le au passage, les parties prenantes ont conscience comme en témoignent, dans le domaine agricole, les initiatives portées par Terre et Cité, ou, dans le domaine des mobilités, par Move In Saclay… A vous entendre on comprend cependant que la transition énergétique consiste en bien autre chose que de l’ingénierie ou l’imposition de nouvelles normes : elle suppose de co-construire une vision partagée entre des acteurs hétérogènes…

En effet, la transition écologique n’a pas d’autre finalité que d’améliorer le cadre de vie et de travail des gens. Elle suppose donc de partir de leur point de vue, dans une vision forcément transversale, qui aille au-delà des périmètres administratifs.

- Vous aviez évoqué la réalisation de cette étude lors du premier entretien que vous m’avez accordé, en octobre 2019 [pour y accéder, cliquer ici]. En quoi la crise sanitaire en a conforté les hypothèses de départ ?

Cette crise, qui a percuté l’ensemble des territoires, a clairement mis en lumière ce qu’il en coûte à ne pas adopter de politiques publiques plus transversales et interterritoriales. On l’a vu dans le domaine de la santé : tandis que des hôpitaux manquaient de lits, d’autres en avaient de disponibles, jusqu’à ce qu’une solidarité se mette en place dans l’urgence. De façon générale, la crise n’a fait qu’exacerber les problèmes posés par l’absence sinon l’insuffisante solidarité entre les territoires, non sans poser en termes nouveaux les défis. En matière de transports, on comprend qu’il ne s’agit plus de permettre aux populations de se déplacer toujours plus, mais de le faire dans des conditions satisfaisantes, dans des transports en commun propres et confortables.

* « Les solidarités entre territoires : un levier pour la transition écologique », par Marie Dégremont – pour y accéder, cliquer ici.

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