La technologie au prisme de l’humain. Rencontre avec Stéphane Juguet

JuguetPaysage
Suite de nos échos au premier workshop autour du PROTOBUS avec le témoignage de Stéphane Juguet. Anthropologue, directeur de l’agence « What Time Is I.T. » ce dernier s’est fait une spécialité de renouveler les dispositifs de concertation et de prospective territoriale. Il a bien voulu nous livrer ses impressions, à chaud.

Pour accéder au premier écho du workshop « PROTOBUS », cliquer ici.

- Pour commencer, pourriez-vous vous présenter ?

Je suis anthropologue, mais avec la particularité d’essayer de donner corps aux concepts qui sont les miens avec le concours de designers.

- Anthropologie et design, voilà deux univers qu’on n’a pas l’habitude d’associer…

En effet. Pourtant, c’est bien ce croisement qui me permet d’être au plus près de l’humain de façon à trouver des solutions qui nous permettront de vivre mieux demain. Car, je n’ai pas renoncé à cette ambition et garde espoir qu’on puisse relever les défis qui sont les nôtres.

- Mais « l’humain », n’est-ce pas une catégorie trop vaste pour l’anthropologue qui a plutôt vocation d’en donner à voir la diversité des modes  d’existence  et de rapports au monde ?

Certes, mais dans une société où la technologie tend à s’imposer comme la solution à tous nos problèmes, où on ne parle plus que d’applications et de numérique, il ne me semble pas inutile de rappeler la nécessité de rester au service de l’humain, même avec un grand H. Après tout, l’anthropologue, pour s’intéresser aux particularités, n’en renonce pas pour autant à dégager des universaux. Mais, sans aller jusque-là, par humain, on peut entendre tout simplement la part d’imaginaire et d’émotion qui entre dans le rapport à la technologie. Parler d’humain, cela permet aussi d’éviter d’enfermer trop vite les individus dans des catégories toutes faites. A mesure qu’on règle la focale, force est de constater que cet humain se conjugue au pluriel, qu’il y a une multitude de profils, liés à des caractéristiques démographiques, mais aussi à des usages et des contextes.

C’est d’ailleurs bien ce que l’exercice de créativité auquel nous venons de participer a suggéré en nous invitant à imaginer les besoins d’une personne caractérisée par l’âge, le sexe, mais aussi une activité professionnelle et des modes de déplacement. A l’échelle du groupe auquel j’étais associé, nous avons ainsi mobilisé toutes sortes de « personna », comme on dit en design, pour essayer de rendre compte de la variété des usages. Un exercice intéressant, qui permet d’éviter de produire des idées hors-sol.

- Qui dit usages, dit aussi conflits d’usages…

Oui, bien sûr. Et pourquoi s’en inquiéter ? Après tout, le conflit est inhérent au genre humain. On se construit avec, mais aussi contre son prochain. Ce n’est pas inhumain que d’être dans le conflit. C’est ce qui donne de l’aspérité, du relief aux relations humaines. Plutôt que de se voiler la face, il faut au contraire affronter cette réalité pour mieux, justement, surmonter le conflit, trouver une solution qui réponde aux besoins du plus grand nombre.

- Qu’est-ce qui vous a amené à participer à cet atelier ?

De part ses modalités et son objet (la conception d’un bus dédié à l’innovation, sur un territoire), il entre en résonance avec ce que je m’emploie à faire en tant qu’anthropologue et designer, à savoir : la mise en débat (je suis régulièrement sollicité pour l’organisation de débats publics), la mise en récit (j’explore les territoires pour mettre en lumière les ingrédients qui peuvent nourrir un récit collectif) et la mise en scène (avec le concours de designers, mais aussi d’artistes, d’architectes, je conçois des expositions ou d’autres dispositifs scénographiques).  Trois activités qui ont pour dénominateur commun la mobilité. Un workshop autour d’un PROTOBUS ne pouvait donc que susciter mon intérêt.

Au travers des échanges avec les participants, j’ai pu prendre la mesure des difficultés à se déplacer sur ce territoire, particulièrement vaste et; donc, du besoin de lieux fixes ou mobiles, à même de faciliter les mises en lien des individus, mais aussi des divers pôles de recherche et d’enseignement. Dès lors, utiliser un bus pour mettre en mouvement, de manière pratique, mais aussi symbolique, un tel territoire me paraît une piste utile à creuser.

- Il se trouve que vous avez vous-même acquis des bus pour vos démarches de prospective-action* et que vous avez l’expérience de leur réaménagement intérieur pour y accueillir du public dont vous sollicitez l’imaginaire…

En effet, travaillant dans le domaine de la concertation et des débats publics, je me suis très tôt aperçu qu’il était difficile de recueillir la parole des plus timides et des plus fragiles et que, si nous souhaitions les entendre, il ne fallait pas attendre qu’ils viennent à nous, mais nous adapter, aller à leur rencontre, que ce soit en bas d’un immeuble, dans un centre commercial, dans une école, etc. Autrement dit, là où ils habitent, travaillent et/font leurs courses, rencontrent les autres. Et le meilleur moyen pour ce faire, c’est d’être nous-même mobiles. De là, les dispositifs que j’ai conçus avec le concours de designers et/ou d’architectes comme, par exemple, le Cube – un dispositif qui se déploie pour servir de support aux échanges avec les gens, et qui a été créé à l’origine pour les besoins de débats de la Commission nationale du débat public (CNDP) – ou, effectivement, l’acquisition de moyens de transport pour me rendre dans chaque recoin d’un territoire. Par exemple, dans le cadre d’une étude prospective sur la Gironde, intitulée « 33 Tours : imaginons la Gironde en 2033 », nous avons transformé un bus en « atelier (ré)créatif ». Le site « 33Tours.fr » héberge un film construit comme un road-trip en bus qui devient le « mobile » de nos échanges avec les habitants.

- Une démarche qui pourrait se justifier dans le cas de ce territoire de Paris-Saclay, appelé à être un cluster technologique…

Oui, en effet. Un territoire comme celui-ci, aussi porté sur l’innovation qu’il soit, doit être conscient du risque de voir des communautés ne vivre dans un entre-soi. Je ne connais pas assez ce territoire pour être catégorique sur ce point, mais je fais l’hypothèse qu’il y existe des franges de la population encore peu familiarisées avec l’innovation technologique. Il s’agit donc aussi de créer du lien avec elles, au risque sinon de creuser une nouvelle fracture, technologique ou numérique. Des liens sont aussi à tisser entre des activités qui ne sont pas associées spontanément à l’univers des startuppers, mais qui gagneraient à dialoguer avec lui. Je pense bien sûr aux activités agricoles et maraîchères. Qui sait si ce n’est pas sur le Plateau de Saclay qu’on inventera l’agriculture de demain, en transformant ce territoire en terres nourricières innovantes ? Cela vaut aussi pour les communautés scientifiques, qui, malgré les mots d’ordre de la pluridisciplinarité, pâtissent encore d’un certain cloisonnement. Or, la créativité et l’innovation, on le sait, naissent de l’aptitude à susciter des rencontres improbables, fortuites.

Pour en revenir au PROTOBUS, il me semble qu’il y a là une piste plus qu’intéressante pour, à la fois, activer des liens, mettre en mouvement le territoire, enfin, promouvoir les nouveaux principes de l’innovation auprès des populations. Tout le monde ne sait  pas ce qu’est un FabLab, ni ne mesure les perspectives de l’innovation dans les domaines du biomédical, de l’énergie ou des mobilités. Un tel bus aurait aussi l’intérêt de constituer un emblème fort et pour le moins original pour ce territoire en devenir.

- D’ordinaire, c’est vous qui organisez ce genre d’atelier de créativité. Cette fois, vous étiez de l’autre côté de la barrière. Quelles sont vos impressions ?

Je n’ai rien à dire sur la méthodologie, qui nous a permis d’être créatifs, me semble-t-il. Cela dit, je pense que, si nous l’avions fait dans un bus, nous l’aurions été encore davantage. A défaut, le simple fait de mobiliser une maquette de bus aurait peut-être pu susciter plus d’imaginaire qu’un mur de post-it.

- Est-ce à dire que vous reviendriez avec l’un de vos bus ?

(Sourire). Pourquoi ne pas y faire escale, en effet, mais pas forcément avec un bus. Je crois qu’il ne faut pas s’interdire d’imaginer une flotte ! Gardons-nous en effet de faire supporter toutes nos attentes à un seul et même bus. De nos échanges est d’ailleurs ressortie l’idée d’une ligne de bus – comme on parle de ligne de design – qu’on déclinerait selon différents usages et besoins : un PROTOBUS FabLab, un PROTOBUS Workshop, un PROTOBUS Expo… Mais allons encore plus loin : pourquoi ne pas imaginer une compagnie de voyage ? Le bus doit être une invite à l’exploration d’autres ailleurs.

- Connaissiez-vous Paris-Saclay avant d’assister à cet atelier ?

Il se trouve que j’ai réalisé une exposition pour le compte d’EDF, en vue de donner à voir les résultats des réflexions menées par des équipes d’architectes et d’urbanistes,  dans le cadre du concours Bas Carbone. Cette exposition, qui s’est déroulée du 2 décembre au 17 janvier 2016 à « Maison Folie Moulin », à Lille, et a été inaugurée à l’occasion de Lille 3000. Elle a été récemment installée dans le nouveau campus EDF Lab de Paris-Saclay, à l’attention du personnel, qui vient de s’y installer, et des visiteurs du site. Une visite du site et de ses alentours m’a permis d’avoir un premier aperçu de ce qui se passe sur le sud Plateau.

- Un mot sur le PROTO204 : connaissiez-vous ce lieu ?

Non, je le découvre à l’occasion de cet atelier. J’aime beaucoup son côté inachevé car c’est précisément parce qu’il est inachevé qu’il peut recevoir tous les imaginaires et tous les rêves. J’aime bien aussi son allure d’atelier : au moins, on n’a pas peur de le salir, ce qui est important aussi. Des lieux trop cleans, trop propres ne sont pas propices à la créativité. Le PROTO204 offre en outre l’occasion d’échanger avec une grande diversité de compétences et de savoir-faire que je n’aurais pas rencontrer en restant devant mon ordinateur.

 * Pour en savoir plus sur cette prospective-action, nous nous permettons de renvoyer à l’ouvrage dans lequel nous rendons compte de la manière dont Stéphane Juguet l’a mise en œuvre dans l’agglomération de Saint-Nazaire, en 2012-13 : La prospective-action au service d’un urbanisme du mouvement (Edilivre, 2013), avec une préface de la prospectiviste Edith Heurgon et une postface du sociologue Dominique Bouillier.

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