La Stratégie du caméléon. Entretien avec Elodie Mielczareck

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Tel est le titre de l’ouvrage* que le WAWlab nous proposait de découvrir ce jeudi 16 mai dernier, au PROTO204, en présence de son auteure, une spécialiste du « body langage ». En voici un aperçu à travers l’entretien que cette littéraire au parcours singulier (elle a suivi un double cursus universitaire en Lettres et Linguistique avant de se former aux techniques de négociation du RAID et à l’hypnose) a accepté de réaliser sur le vif. Sans fard ni tentative de manipulation !

- Que faut-il donc entendre par cette « stratégie du Caméléon » ?

C’est la stratégie que j’invite à adopter pour faire face à ces situations qui nous confrontent, au travail ou en d’autres circonstances, à ce qu’il faut bien appeler, et désolé de paraître si grossière, un « connard » ou une « connasse » ! Concrètement, elle consiste à mettre de la distance, de la ouate pourrait-on dire, dans les relations à ce genre de personne avec qui il nous faut souvent composer malgré tout – car ce peut être un/une collègue de travail, et parfois même un/une supérieur(e) hiérarchique !
Je m’empresse de préciser qu’il ne s’agit pas pour autant de verser dans un politically correct ou la langue de bois, mais bien de rester dans le registre du parler cash. Bref, le caméléon, tel que je l’entends, se doit de rester aussi authentique que possible, appeler un chat un chat. C’est ainsi qu’il amènera l’autre à être tout aussi authentique et non dans un de ces jeux de rôle, qui enveniment la relation.

Wawlab2019ElodieDSC_0175- Rester soi-même donc. La stratégie du Caméléon ne consiste donc qu’en cela – ce qui au demeurant est déjà beaucoup… ?

Etre authentique ne signifie pas qu’on n’ait pas à questionner sa propre attitude. La stratégie du Caméléon consiste aussi à apprendre à se soustraire de ces automatismes, certitudes et autres croyances commandés par la partie limbique de notre cerveau, pour convoquer chez soi comme chez l’autre, la partie du cerveau située au niveau préfrontal, celle dont dépend notre créativité et notre capacité à nous adapter. Car le propre du caméléon est bien de s’adapter, sans pour autant se traverstir ou se déguiser, encore moins manipuler son interlocuteur, pour arriver à ses fins. Encore une fois, il cultive son authenticité, tout en acceptant de prendre ses distances avec ses propres certitudes, ses propres croyances, de les suspendre, pour aller à la rencontre de l’autre. Sauf à avoir le sentiment que cet autre n’est pas dans de bonnes dispositions à son égard. Dans ce cas-là, c’est avec lui que le caméléon se doit de garder ses distances. L’erreur serait de se laisser affecter par son attitude, d’entrer dans son jeu et de se retrouver ainsi dans un engrenage qui pourrait conduire à un conflit larvé.

- Ainsi que vous l’expliquiez, cela passe aussi par une compréhension du langage non verbal…

Oui, étant entendu qu’un comportement, un geste, est toujours à restituer dans son contexte. Il faut se garder de l’interpréter trop vite. Prenons l’attitude que vous-même avez eu au moment où j’intervenais (rire). En vous voyant passer la main sur le visage, j’aurais pu y voir l’expression d’une gêne par rapport à ce que je disais. Mais comme vous vous en êtes expliqué, cette gêne, que vous éprouviez effectivement, ne tenait pas à mes propos, mais à un tout autre motif : au fait que vous vouliez poser une question, mais en hésitant à le faire car étant arrivé en retard, vous ne vous sentiez pas autorisé à intervenir…

Wawlab2019ElodieDSC_0173- En effet ! (rire). Et grâce à votre interpellation, j’ai pu m’en expliquer et finalement poser ma question, qui portait, je le rappelle, sur les limites d’une métaphore animalière (le caméléon, donc) pour interpréter les interactions humaines dans la mesure où nous autres humains sommes des êtres de langage et que c’est justement les malentendus liés au langage verbal qui sont sources de conflits, susceptibles de réduire autrui au statut de « connard » ou de « connasse »…

Effectivement. Cela étant dit, qu’entendons-nous par langage ? Il est admis que les animaux communiquent aussi et pratiquent donc des formes de langage, qui passent par autre chose que des paroles, mais des sons et des comportements non verbaux, qui caractérisent aussi nos modes de communication. Tout humains que nous soyons, nous nous comportons aussi comme des animaux (sans que cela soit un mal en soi) !
Cela étant dit, on peut s’interroger sur le sens des mots, en tout cas ceux que les organisations et entreprises arborent comme autant de mots d’ordres ou de valeurs qui les caractériseraient (la confiance, le bien-être, etc.). Force est de constater qu’on a perdu le sens de ces mots et qu’il y a loin entre cet affichage et la réalité…

- Mais au-delà des mots, les difficultés et incompréhensions qu’on peut rencontrer avec autrui ne viennent-elles pas du fait qu’on a beau pratiquer la même langue, on ne pratique pas le même langage professionnel, disciplinaire ou autre. En plus de faire preuve d’adaptabilité, le caméléon ne devrait-il pas se montrer plus « polyglotte », en quelque sorte ? Mais si c’est le cas, est-ce donné à tout le monde ? D’expérience, je constate qu’au sein d’organisations, seules quelques personnes se montrent réellement capables de s’adresser à une grande diversité d’interlocuteurs. Elles me paraissent alors être davantage des « moutons à cinq pattes » que des caméléons… Bref, comment appréhendez-vous la dimension langagière des interactions ?

De prime abord, on pourrait voir dans cette aptitude, une qualité encouragée par une « ubérisation » de la société, qui tend à faire de chacun de nous l’entrepreneur de sa propre vie, avec pour nécessité de savoir parler à un plus large spectre d’interlocuteurs. Une évolution qu’on peut regretter, mais dont on peut admettre aussi qu’elle nous fait sortir de modes d’organisation et de fonctionnement hiérarchiques et, donc, de subordination à l’égard de supérieurs, voire de petits chefs…
Maintenant, et pour répondre plus précisément à votre question, reconnaissons que cette reconfiguration de la société, autour du principe de l’entrepreneuriat, exige de chacun qu’il gagne non seulement en polyvalence mais aussi en polyglossie, dans la mesure où, encore une fois, on se retrouve à devoir parler à davantage d’interlocuteurs, qui ont leur propre langage (professionnel, disciplinaire,…). Allons plus loin en considérant que ceux qui trouveront leur place dans la société de demain, sont ceux qui sauront fait l’effort de comprendre le langage d’autrui et d’adapter le leur en conséquence.

- Cependant, davantage que les différences de langages, vous sembliez regretter le décalage entre le dire et le faire…

En effet. A priori, tout un chacun a besoin d’éprouver le sentiment d’être aligné sur ses croyances, ses convictions, ses valeurs, de ne pas introduire trop d’écart entre lui et ses actes. En réalité, on sait bien que cette adéquation ne se vérifie pas toujours. On le voit dans le champ politique où il y a souvent loin entre les promesses électorales et les politiques effectivement menées, sans compter ces politiques qui changent de bord comme de chemise…
Cet écart, ce décalage, n’est pas le moindre des paradoxes de notre époque, qui dans le même temps pousse très loin la logique de la transparence, aujourd’hui plus que jamais à l’heure des réseaux sociaux, qui font et défont les réputations.
Cela étant dit, et pour en revenir au langage, s’il m’intéresse, c’est aussi pour ses ambiguïtés même. S’il n’y avait pas de jeu possible sur les implicites, la possibilité de jouer sur le sens des mots, de composer avec tout ce qui se passe entre les lignes, je doute que les relations interpersonnelles, les échanges entre humains – nos collègues aussi bien que nos proches – seraient aussi riches que cela.
Plus problématique est ce que j’évoquais tout à l’heure, à savoir l’usage de mots ou de slogans vidés de leur sens, qui ne sont plus en adéquation avec ses comportements. Le risque pour l’organisation est alors de dysfonctionner, de voir les relations interpersonnelles se crisper et les conflits s’envenimer. Certes, une organisation, c’est bien plus que la somme de ses effectifs, mais elle n’en reste pas moins composée d’hommes et de femmes, qui s’y impliquent d’autant plus que ce qui est attendu d’eux fait sens, mais aussi que les valeurs qui sont érigées par cette organisation dictent effectivement sa gestion au quotidien. S’il y a bien quelque chose de fédérateur, c’est un langage commun, qui fasse sens. Un langage qui soit tout sauf, on y revient, de la langue de bois, du politically correct, des éléments de langage, mais un langage de vérité.

- Est-ce à dire que vous recommandez de tout se dire ?

Non. En recommandant le parler vrai, je ne dis pas que tout doit se dire. Mais quand les choses doivent l’être, il faut pouvoir les dire, quitte à devoir attendre le moment le plus opportun pour le faire. Il en va ni plus ni moins de l’instauration d’une relation de confiance entre les personnes, de l’intérêt de l’organisation comme de la société tout entière. Puisque la nôtre porte autant aux nues les chiffres, parlons chiffres en rappelant que, selon l’économiste Kenneth Arrow, entretenir une société de la défiance, c’est risquer de se priver, au plan macro-économique, de plusieurs points de PIB !

- Je m’en tiendrai là dans mes interrogations concernant la stratégie que vous décrivez dans votre livre, préférant laisser aux internautes le soin de le découvrir par eux-mêmes. Ma question suivante portera sur le WAWlab, à l’initiative de cette soirée. Comment s’est faite la rencontre ?

C’est Sabrina Lefebure, qui était intervenue l’an passé sur le neurocognitivisme [atelier WAWlab du 16 mai 2018], qui me l’a fait découvrir et a fait le lien. Pour mémoire, Sabrina est chargée de mission pour l’Institute of NeuroCogntivism, créé par le Docteur Jacques Fradin, dont les travaux m’ont beaucoup inspirée – c’est ainsi que nous-mêmes, Sabrina et moi, nous sommes connues.
Je ne saurais trop la remercier d’avoir fait le lien avec le WAWlab. Car si je rencontre beaucoup de gens dont les comportements et les manières de communiquer sont, disons, plutôt en mode limbique – autrement dit nourris de certitudes sinon de croyances – ici, j’ai eu le sentiment d’avoir affaire à des gens qui étaient dans de tout autres dispositions : en mode plus adaptatif, créatif, bref, en mode caméléon ! J’ai été aussi surprise par le nombre de personnes présentes [plus d’une soixantaine] et qui sont restées pour prolonger l’échange à l’occasion de la séance dédicace.

Wawlab2019Elodie- Et le lieu où se déroulait l’atelier WAWlab, le PROTO204, que vous a-t-il inspiré ?

C’est un lieu très agréable, qui donne l’impression d’être encore en construction – ceci pouvant d’ailleurs expliquer l’état d’esprit des gens qui le fréquentent : a priori, un lieu qui se construit est un champ de possibles, qui incite forcément à avancer sans trop d’idées arrêtées ou toutes faites.

- Les gens y viennent ici sont d’autant moins en représentation que ce lieu n’incarne aucune institution…

Parfaitement. J’ai aussi ressenti cela. Les gens se sont d’ailleurs présentés rapidement, dans le seul souci d’illustrer la diversité des profils et surtout l’existence d’une vraie communauté. Personne ne s’est mis en avant. On était manifestement soucieux de laisser d’abord à autrui, moi en l’occurrence, son espace d’expression. Une autre vertu s’il en est du caméléon !

* La Stratégie du caméléon, Cherche Midi, 2019.

Un grand merci à Manon Dortindegey pour les photos qui illustrent cet article.

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