« La poésie a sa place partout ». Rencontre avec Jacques Fournier

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Le Festival Vo-Vf dont la 2e édition s’est déroulée les 10-11-12 octobre dernier est l’occasion de faire de nombreuses rencontres : avec des traducteurs de romans, bien sûr, mais aussi de poésie. C’est que celle-ci a sa place partout, aussi bien dans un festival de littérature que sur un territoire comme Paris-Saclay. C’est en tout cas la conviction de Jacques Fournier, le directeur de la Maison de Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines, qui a bien voulu répondre à nos questions, entre deux tables rondes.

- Vous participez à la deuxième édition du Festival Vo-Vf, quelles sont vos premières impressions ?

D’abord, j’ai plaisir à me retrouver ici, au Moulin de la Tuilerie, un lieu proprement magique, avec son histoire, ses vieux bâtiments, son écrin de verdure, qui se prête parfaitement à des rencontres comme celles-ci, autour de la littérature. Mais le lieu ne saurait tout expliquer. Je suis tout aussi impressionné par l’organisation de ce festival qui s’appuie sur des libraires passionnés, accompagnés de bénévoles tout aussi motivés et dévoués. Preuve s’il en était besoin que la littérature, même quand elle aborde des sujets aussi pointus que ceux de la traduction, peut susciter des moments merveilleux.

- Comment avez-vous été associé à cet événement ?

Étant implanté à Saint-Quentin-en-Yvelines, nous travaillons étroitement avec La Vagabonde, l’une des deux libraires à l’initiative du festival, elle-même située à Versailles. Avec sa responsable, Sylvie Melchiori, et son équipe, la Maison de la Poésie y organise tous les ans une rencontre, dans le cadre de PoésYvelines, la semaine des poètes. Nous avons par ailleurs proposé à des écrivains des résidences de création à Versailles (Domaine de Madame Elisabeth, gare Versailles Chantiers,…). La librairie est le lieu de lancement et de clôture de ces résidences. Bref, nous travaillons étroitement avec elle et ce depuis son ouverture. L’an passé, les dates de la première édition du festival Vo-Vf coïncidaient avec celles de la dixième de PoésYvelines, la semaine des poètes, que nous organisons avec le soutien du Conseil général des Yvelines. Nous sortions de notre territoire mais il m’a semblé intéressant et opportun d’être associé à ce festival. J’ai donc proposé de programmer une rencontre spécifique autour de la traduction de la poésie. Je n’ignorais pas que le festival était a priori plus porté sur la traduction des romans, mais sans exclusive. D’ailleurs, Jacques Darras y était convié pour parler de sa traduction de Shakespeare. La proposition a été d’emblée acceptée par Sylvie Melchiori.
C’est ainsi qu’une rencontre a été programmée avec Myriam Montoya et Linda Maria Baros, toutes deux poètes et traductrices, respectivement colombienne et roumaine. Manifestement, les retours ont été positifs au point de convaincre Sylvie de me proposer de renouveler l’expérience cette année.
Au-delà d’un témoignage d’amitié pour elle ainsi que pour Hélène Pourquié et Pierre Morizet, de Liragif, l’autre librairie à l’origine de la création du festival, ma présence ici est aussi une manière de montrer que la poésie a sa place partout, y compris – et surtout – à l’heure de la rentrée littéraire. Celle-ci met traditionnellement à l’honneur des romanciers au prétexte qu’il y a plus de 600 romans qui paraissent à l’automne. Or, on ne le dit jamais, au même moment, ce sont quelque 200 nouveaux recueils de poésie qui sont publiés. Est-ce parce que la plupart le sont par de « petits » éditeurs ? Toujours est-il qu’on en parle pas ou si peu. Pourquoi donc ne pas mettre en avant des poètes à l’occasion de ce qu’il est convenu d’appeler la rentrée littéraire ? C’est le sens de ma proposition. La littérature, est-il besoin de le rappeler, est aussi affaire de poésie ! Je sais gré au festival Vo-Vf de le rappeler en donnant la parole à des poètes sinon à leurs traducteurs.

- Cette année, votre choix a porté sur Mateja Bizjak-Petit, une poète et traductrice slovène…

Par cette invitation faite à Mateja Bijzak-Petit, il s’agissait de faire connaître la poésie slovène, méconnue en France, c’est le moins qu’on puisse dire. Mateja est une des rares poètes slovènes a tenté de trouver une autre manière d’écrire la poésie, alors qu’en France, le travail sur la langue a plus de cent ans. Sa passion pour la poésie de langue française l’a incitée à la traduire pour la faire connaître auprès de ses compatriotes et, inversement, avec l’aide d’autres poètes, elle propose la traduction d’auteurs slovènes vers le français.

- Cette rencontre était-elle l’occasion de mettre en évidence des spécificités de la traduction de la poésie comparée à celle du roman ? De prime abord, on est enclin à penser qu’elle est encore moins traduisible…

Je ne crois pas que ce soit en ces termes qu’il faille poser les choses : la poésie n’est pas a priori plus difficile à traduire qu’un roman. Après tout, des romans confinent à la poésie, tandis que des poèmes sont écrits en prose. Comme l’a très bien dit Mateja, la plus ou moins grande difficulté à traduire se rencontre à l’intérieur même du champ de la poésie. Ce dont elle a pu elle-même témoigner en traduisant vers le slovène des poètes très différents : André Velter et Zéno Bianu, d’une part, qui proposent une poésie très littéraire, mais également Valérie Rouzeau qui, elle, s’apparente plus à une inventeuse de langue. Or, comment traduire une langue inventée à partir du français dans une langue comme le slovène, qui est très classique dans sa construction, plus formaliste aussi ? C’est précisément le défi qu’a voulu relevé Mateja en traduisant Pas revoir (publié en France, en 1999) qui avait révélé Valérie Rouzeau. Pas moins de trois années lui ont été nécessaires !

- La Maison de la Poésie a-t-elle vocation à promouvoir la traduction ?

Non. Quand j’ai pris la direction de la Maison de la poésie, en 2002, à sa création, j’avais annoncé que sa mission était d’abord de promouvoir la poésie de langue française. C’est toujours le cas. Après tout, le français est la seule langue que je parle à peu près bien. J’entends un peu l’anglais et d’autres langues étrangères, dont l’allemand ou les langues latines, mais pas assez pour entreprendre un travail de traduction. J’en laisse donc le soin à ceux dont c’est le métier ou qui en ont la capacité. J’aime cependant animer des débats autour des langues et les enjeux de la traduction : pourquoi traduire, comment traduire, pour qui traduire ? Ces questions m’intéressent au premier chef. À l’évidence, la traduction n’est pas qu’une affaire de technique. Pas plus pour les romans que pour les poèmes. Elle revêt aussi et peut-être d’abord une dimension humaine. Tous les traducteurs le disent : on ne peut prétendre bien traduire un auteur si on ne le connaît pas humainement. De là ces liens que des traducteurs finissent par tisser avec ceux qu’ils traduisent. Même quand l’auteur n’est plus de ce monde, son traducteur a besoin de se replonger dans son œuvre complète, mais aussi sa biographie. Il a besoin de connaître les accidents qui ont jalonné son existence, les lieux et les personnes qu’il a fréquentés, etc. À cet égard, le témoignage d’André Markowicz, auquel on doit la traduction de l’œuvre complète de Dostoïevski, était éclairant.
On comprend dans ces conditions que ce serait une gageure que de prétendre traduire un texte à main levée. Traduire est avant tout le prétexte d’une rencontre intime avec un auteur.

- Comment va la Maison de la Poésie ?

La Maison va bien, merci pour elle. Nous avons inauguré la nouvelle saison, le 27 septembre dernier, devant une salle comble (malheureusement, nous ne disposons que de 80 places). Ce lancement intervenait dans le cadre de la 11e édition du festival PoésYvelines, la semaine des poètes, qui s’est également bien déroulée dans tout le département, avec des moments très forts. Nous l’avons terminée en beauté à la Maison Elsa Triolet-Aragon Saint-Arnoult.
S’agissant de la nouvelle programmation, elle proposera comme chaque année des spectacles, des lectures, des conférences, des rencontres avec des poètes, bien sûr, mais aussi des comédiens, des musiciens. À la Maison de la Poésie, nous aimons mélanger les genres.
Cette année, nous avons la chance d’être accompagné du comédien et metteur en scène Charles Gonzalès, qui a rencontré cette année à Avignon un vif succès avec sa trilogie Camille Claudel, Thérèse d’Avila et Sarah Kane, qu’il joue seul sur scène pendant trois heures et demie. Il a accepté de relever le défi de s’associer à nous en proposant divers rendez-vous autour de lectures, d’un atelier de théâtre, de la création de deux pièces qui seront présentées en janvier et en avril, ou encore de la reprise des Confessions de Saint-Augustin à Port Royal. À signaler également la venue du chanteur et poète galicien Antonio Placer, accompagné du pianiste de jazz Jean-Marie Machado. Naturellement, je renvois vos lecteurs à notre site pour une présentation complète de cette programmation qui témoigne de notre souci de faire accéder à la poésie par de multiples entrées.

- Avez-vous le sentiment que la poésie a toute sa place dans un territoire comme Paris-Saclay a priori dédié aux sciences et à l’innovation technologique ?

Oui, bien sûr ! La poésie a sa place partout. Si elle ne peut pas être faite par tous, elle est faite pour tous. Son association avec les sciences est plus forte qu’on ne l’imagine. Notre Maison de la Poésie a déjà travaillé régulièrement avec la Maison de l’environnement, des sciences et du développement durable de Saint-Quentin-en-Yvelines. Cette année, nous participons à l’exposition « Mathissime » à travers une lecture, le soir du vernissage, par Charles Gonzalès – encore lui – d’extraits de Zéro ou les cinq vies d’Aémer, du regretté mathématicien Denis Guedj. Quelques jours plus tard, suivra une rencontre avec le poète oulipien, comédien, musicien et ancien professeur de mathématiques, Olivier Salon. Rappelons aussi certains textes du poète Charles Dobzynski, récemment disparu, ou de l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet sur le thème de la relation entre science et poésie. Un travail magnifique ayant débouché sur des formes d’écritures qui montrent, s’il en était besoin, que la poésie a aussi des choses à dire sur les enjeux scientifiques et technologiques actuels.

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