La pensée aménagiste à l’heure de la transition écologique. Rencontre avec Marie Dégremont

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Du 6 au 13 septembre dernier, le Centre culturel international de Cerisy (CCIC) accueillait un colloque sur le thème « La pensée aménagiste en France : rénovation complète ? ». Y intervenait cette cheffe de projet Transition énergétique de France Stratégie, qui se trouve avoir des attaches avec Paris-Saclay…

- Pour commencer, pouvez-vous rappeler les thématiques sur lesquelles portent vos études au sein de France Stratégie * ?

En tant que cheffe de projet Transition écologique, je traite des politiques publiques de réduction des émissions de gaz à effet de serre, dans trois domaines principalement : l’énergie (à l’origine de plus de 70% des émissions françaises) ; les systèmes alimentaires durables (que j’appréhende aussi au regard de la préservation de la biodiversité ou de la gestion de l’eau) ; enfin, les mobilités. Sur chacun de ces sujets, je porte mon attention sur la gouvernance territoriale, les outils à mettre en place à l’échelle des collectivités. Une échelle d’autant plus pertinente que les moyens d’action et les compétences dont ces dernières disposent se sont accrus depuis la réforme territoriale.

- Jusqu’à quelle échelle analysez-vous les politiques publiques ?

Pour ce qui concerne les mobilités, par exemple, je m’y intéresse à l’échelle de métropoles en traitant des problématiques que rencontrent en particulier les populations qui se sont éloignées des villes-centre où le foncier et les loyers sont chers, pour s’installer en périphérie, où ils sont plus abordables. Les territoires périphériques, périurbains et ruraux, étant moins bien desservis par les transports en commun, ces populations en sont le plus souvent réduites à devoir se déplacer en voiture, ce qui représente un coût, en plus d’être un mode de déplacement encore fortement émetteur de GES.

- Quelles métropoles étudiez-vous ?

Après quelques études préliminaires mettant en regard des métropoles comme celle du Grand Paris ou Grenoble, j’ai élargi mon panel au cas du Grand Genève, qui offre l’intérêt d’être une métropole transfrontalière, avec des problématiques spécifiques – une ville-centre où le coût de la vie est particulièrement élevé, mais qui continue à drainer des salariés venant de plus en plus loin et, donc, astreints à des trajets de plus en plus longs et chronophages du fait du temps passé dans embouteillages A travers ce cas, il s’agit d’imaginer des solutions nouvelles à même non seulement de rendre les mobilités moins contraignantes, mais encore d’offrir un cadre de vie plus satisfaisant, transposable dans d’autres contextes métropolitains.

- Un mot sur le colloque de Cerisy sur la nouvelle pensée aménagiste** auquel vous venez d’assister. Qu’est-ce qui vous a motivée à y participer ?

En tant que cheffe de projet à France Stratégie, il importe de m’informer de l’évolution de la recherche et des réflexions en matière d’aménagement du territoire. A fortiori quand on travaille, comme c’est mon cas, sur les questions de transition écologique au travers des enjeux de mobilité et d’énergie : le choix de localisation des entreprises, des ménages eux-mêmes, le développement économique des territoires ont un impact sur les mobilités et l’usage des sols et, donc, sur les émissions de GES. C’est dire au passage si la transition écologique ne saurait se résumer au seul choix des énergies à privilégier, mais recouvre bien d’autres enjeux. Y entrer par l’aménagement du territoire, c’est aller au cœur du sujet.
Ce colloque de Cerisy présentait un autre intérêt : y intervenaient aussi bien des spécialistes du monde de la recherche que des opérateurs de réseaux, publics et privés. Les échanges ont été d’autant plus riches que les seconds ont manifesté une réelle capacité réflexive en prenant du recul par rapport à ce qu’ils ont à gérer au quotidien tandis que les premiers ont su se frotter aux enjeux concrets que rencontrent ces opérateurs.

Marie Degremont Cerisy- Vous avez fait bien plus qu’assister à ce colloque : vous y avez animé une table ronde…

En effet. Cette table ronde se proposait d’interroger la pensée aménagiste d’opérateurs de transport ou d’énergie, en partant de l’hypothèse qu’ils étaient eux aussi, au travers de leurs réseaux respectifs, des aménageurs. Leurs témoignages se sont révélés des plus instructifs. D’un côté, tout en revendiquant une pensée aménagiste, ils admettent qu’elle n’est pas aussi structurée qu’on pourrait le penser tant elle reste soumise à des contraintes économiques et politiques. D’un autre côté, une nouvelle pensée aménagiste ne s’en dégage pas moins de leurs témoignages, fût-ce en creux, dictée, cette fois, par les exigences de la transition écologique.

- Un mot sur les autres caractéristiques de ce colloque, qui se déroulaient sur une semaine, de surcroît dans un château situé au fin fond du Cotentin…

C’est vrai qu’à Cerisy, on est un peu comme dans une bulle, en pleine campagne. Cela change des colloques auxquels on assiste et au cours desquels on n’a pas toujours le temps de discuter avec les intervenants. A Cerisy, il y a le In, avec le temps des communications et des discussions qui s’en suivent, et le off, avec les discussions plus informelles lors des repas qu’on partage ensemble ou des moments de pause, aux abords du château ou dans le parc, jusque tard le soir, parfois au clair de lune ! Tout cela concourt à briser la glace et à donner envie de prolonger les échanges, au-delà du temps du colloque. Je repars d’ailleurs de Cerisy avec plein de nouveaux contacts.

- Vous en repartez alors que le colloque se poursuit encore quelques jours…

Oui, et la suite du programme s’annonçait tout aussi intéressante. Surtout, au fil des jours, le colloque a pris sa vitesse de croisière, une nouvelle pensée collective s’élaborant au fil des échanges… Quitter le colloque en plein milieu, forcément, cela fruste un peu. Mais nous sommes tous pris par les nécessités du quotidien, d’autres engagements professionnels. Il est difficile de s’absenter plusieurs jours d’affilé. Cela étant dit, le colloque va très certainement trouver des prolongements à travers les projets de collaboration qui ont pu naître de mes échanges.

- Cerisy, c’est aussi vivre au rythme d’une cloche qui bat le rappel pour les repas ou la reprise des communications…

(Rire) En effet. Et cela m’a aussitôt fait penser à Alain Corbin et à son ouvrage sur Les cloches de la Terre [Albin Michel, 1994), qui montre le rôle de cet objet apparemment ordinaire dans la création d’un sentiment d’appartenance à une même communauté, fut-elle éphémère comme dans le cas d’un colloque de Cerisy. On a beau être en train discuter dans le parc, le potager ou être allé faire un footing, il suffit que la cloche se mette à sonner pour qu’on se retrouve comme un seul homme, dans la bibliothèque ou le réfectoire. Cela étant dit, la cloche, cela m’évoque aussi l’athlétisme…

- Expliquez-vous…

Je veux parler de la cloche qui, dans une course de fond ou de demi-fond signale le dernier tour de stade, durant lequel il va falloir tout donner ! Je le sais pour avoir pratiqué ce sport et aujourd’hui entraîner les jeunes.

- Où ?

A Palaiseau. Je suis membre du comité directeur de la section athlétisme de l’Union Sportive de Palaiseau, la 2e plus importante en termes d’effectifs. Elle compte environ 400 licenciés et continue à progresser, de surcroît dans une bonne ambiance…

- Avez-vous un autre lien avec Paris Saclay ?

Oui, j’interviens à l’université de Paris-Saclay, en Licence 1 et en Master. Politologue de formation, je traite spécifiquement des politiques publiques en matière de transition énergétique.

- Suivez-vous l’actualité du cluster ?

Oui, bien sûr, et avec d’autant plus d’intérêt que l’énergie est une des thématiques majeures de ce cluster, qui concentre de nombreux centres de recherche, mais aussi des entreprises impliquées dans la transition énergétique. Je fais cependant bien plus qu’en suivre l’actualité. Je fréquente aussi le territoire pour mes propres loisirs. En plus de l’athlétisme, il m’arrive de faire du vélo du côté de la vallée de Chevreuse, toute proche.

- Un cluster par ailleurs confronté à une problématique de mobilité sinon d’accessibilité…

Effectivement. Faute de moyens en transport collectif encore suffisamment développés, malgré des progrès notables enregistrés ces dernières années [avec notamment l’aménagement du bus en site propre], les déplacements se font encore beaucoup en voiture, avec tout ce qu’il peut en résulter en termes de pollution et de congestion. Je peux en témoigner à titre personnel du fait des déplacements que je fais régulièrement à Palaiseau, mais aussi à d’autres endroits de l’écosystème de Paris-Saclay, ne serait-ce que pour les besoins de mes enseignements. Désengorger Paris est bien sûr une bonne idée. Je crains juste qu’on ait commencé à procéder à ces transferts et, donc, à drainer des flux supplémentaires (d’étudiants, de chercheurs, d’enseignants-chercheurs, de personnels etc.), avant d’avoir conçu le système de transport idoine. L’empreinte environnementale s’en trouve aggravée. Voyons cependant aussi dans cette situation des motifs en plus à faire preuve d’imagination et d’innovation en concevant de nouveaux systèmes de mobilité, mais aussi alimentaires et énergétiques. Le cluster de Paris-Saclay a pour lui la chance de concentrer de la matière grise et des entrepreneurs innovants.

* France Stratégie est un organisme d’études et de prospective, d’évaluation des politiques publiques et de propositions, placé auprès du Premier ministre. Reposant sur un dialogue avec les partenaires sociaux et la société civile, ses travaux s’inscrivent dans une perspective européenne et internationale tout en prenant en compte la dimension territoriale des enjeux dont ils traitent. Pour en savoir plus : www.strategie.gouv.fr

** Pour en savoir plus sur ce colloque, cliquer ici.

 

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