La métamorphose numérique

Fruit des réflexions menées par le Think Tank Futur numérique, créé en 2009 à l'initiative de Francis Jutand, le directeur scientifique de l'Institut Mines Télécom, cet ouvrage aborde les enjeux du numérique à partir d'une approche pluridisciplinaire et prospective.

En 2009, l’Institut Mines-Télécom (dont la Direction Générale et deux écoles rejoindront le Plateau de Saclay en 2017), cédait à la mode des think tanks en créant, à l’initiative de son directeur scientifique, Francis Jutand (et avec le soutien de la Fondation Télécom), Think Tank Futur numérique. Sa vocation : promouvoir une approche à la fois prospective et pluridisciplinaire sur ce thème.

Une approche pluridisciplinaire

Pari réussi si on en juge par ce recueil de contributions de plusieurs de ses membres autour d’un enjeu majeur puisqu’il s’agit de la « métamorphose numérique vers une société de la connaissance et de la coopération » (titre complet de l’ouvrage, publié aux éditions Alternatives).

Premier intérêt : la quinzaine de contributeurs, membres du Think Tank Futur numérique, comptent des ingénieurs, mais aussi des prospectivistes (Thierry Gaudin,…), des philosophes (Bernard Stiegler,…), un psychiatre (Serge Tisseron)… Une approche pluridisciplinaire donc, qui se justifie pleinement par cette « métamorphose » qui, comme l’écrit Francis Jutand dans sa propre contribution, « affecte non seulement l’organisation et les performances de l’économie et de la vie sociale, mais aussi la structuration psychique et cognitive de l’être humain, son rapport à l’espace, au temps et à l’information. »

Vu sous cet angle, le numérique est donc potentiellement pour l’humain, écrit  encore Francis Jutand, « la possibilité de construire de nouvelles ontologies du monde physique, du rapport aux autres, aux machines et à soi ; les possibilités de créer de nouvelles identités, de puiser dans son double numérique, de simuler à très grandes échelles les comportements à la Matrix, de développer avec des avatars autonomes ou des intelligences artificielles des rapports intelligents et affectifs ».

Pour adopter une approche prospective, les auteurs n’en prennent pas moins le temps de remettre cette métamorphose en… perspective historique, ne serait-ce que pour rappeler que ce n’est pas la première que connaît l’humanité, depuis l’ère du néolithique. Ensuite, l’ensemble évite l’écueil de la lecture « futurologique » dans lequel on tombe à force de se projeter dans un avenir lointain. Les contributions rendent compte des transformations et des nouvelles pratiques déjà en cours, que ce soit dans le domaine médical, des mobilités, du mode de gouvernement,… Bref, si futur il y a en matière de numérique, il est pour partie « déjà-là », à commencer pour les jeunes générations (les « digital natives »). Mais si les auteurs s’attardent sur des exemples concrets – comme les smart grids et autres quantified self, ces outils qui permettent d’évaluer en tant réel ses activités – c’est pour mieux en questionner les conséquences au plan sociétal, éthique ou encore de l’imaginaire collectif (voir à ce sujet la contribution de Pierre Musso qui distingue une troisième forme d’industrie de l’imaginaire : après l’« Industrialisme » associé au capitalisme industriel puis le Hollywoodisme, associé, lui, à l’ère du fordisme et des médias de masse, le « Siliconisme », porté par les industries du logiciel, du numérique et du virtuel).

Entre promesses et dangers

A chaque fois, les auteurs s’emploient à faire la part entre les promesses et les dangers du TIC, autrement dit, ses ambivalences. Enseignant-chercheur en économie à Télécom ParisTech, Laurent Gille l’illustre clairement à travers son examen des potentialités du numérique en matière de simulation, qui touchent désormais de plus en plus de domaines et secteurs d’activités, des vols d’avion aux coûts d’un prêt immobilier en passant par la météorologie, la médecine, etc. Si cette simulation généralisée simplifie la vie, réduit le coût des tests, économise les facteurs de production (capital et travail), améliore la productivité, etc., elle a son revers que l’auteur résume d’une phrase : « Développer nos capacités de simulation, c’est simultanément développer nos capacités de détection. » Et le même d’en appeler en conséquence à une nouvelle éthique face à des évolutions qui, pour être techniques, n’en engagent pas moins « le devenir individuel et social. »

Autant d’enjeux sur lesquels nous reviendrons à travers l’entretien que Francis Jutand a bien voulu nous accorder.

La Métamorphose numérique, Francis Jutand (dir.), éditions Alternatives, 2013.

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