La logistique à l’heure de l’Internet physique. Entretien avec Shenle Pan

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« Systèmes de production du futur ». Tel était le thème du colloque organisé le 9 octobre dernier par l’Institut Mines-Télécom. En voici un écho à travers le témoignage de ce spécialiste de logistique intelligente, collaborative et durable, intervenu sur les perspectives offertes par l’ « Internet physique », dont il est un des experts reconnus internationalement.

- Si vous deviez, pour commencer, rappeler ce que recouvre l’Internet physique ?

Il s’agit d’un concept de réseau des réseaux des prestations logistiques, qui a été développé par des chercheurs de l’Ecole des Mines en partenariat avec des collègues du Canada et des Etats-Unis. Il part d’un constat : les services de logistique sont cloisonnés, en silos. L’enjeu est donc de les interconnecter davantage, en constituant un réseau décentralisé et partagé par les différentes parties prenantes. C’est d’autant plus indispensable que les livraisons de marchandises vont non seulement en augmentant (sous l’effet de l’essor des plateformes numériques), mais encore exigent une personnalisation accrue. Dit autrement, les entreprises de transport se retrouvent à devoir livrer toujours plus de produits en toujours plus petites quantités et dans des délais toujours plus courts. L’organisation de la logistique selon les principes de l’Internet physique permettrait donc d’optimiser les ressources – les flottes de camions, les conteneurs, etc. Mais l’approche n’est pas que technologique. Il s’agit aussi d’aider les logisticiens à développer de nouveaux modèles d’affaires, fondés sur une démarche plus collaborative.

- On comprend l’intérêt du concept, mais on prend la mesure du défi : articuler des réseaux à des échelles différentes, de la plus locale à la plus mondiale…

Tout à fait. Et cela justifie pleinement la référence à l’Internet tel que nous le connaissons, au sens où il repose lui-même sur des réseaux et sous réseaux interconnectés, qui permettent aux ordinateurs d’échanger entre eux. Avec la logistique, nous sommes dans une configuration similaire, la question étant cependant de savoir par où on doit commencer : par un réseau local qu’on inter-relie de proche en proche à d’autres réseaux locaux ou, au contraire, procéder à partir d’un réseau global en définissant des règles et des normes communes à l’ensemble des acteurs. Soit deux logiques différentes : plus bottom up dans le premier cas, plus top down dans le second.

- Reste que le monde réel n’est pas aussi global que cela. Pour preuve la persistance de frontières qui restreignent les opportunités offertes par les technologies…

La question que vous posez déborde le champ de nos travaux de recherche. En tant que chercheur, je focalise davantage mon attention sur les enjeux et défis posés par l’Internet physique à la modélisation mathématique. Je ne saurai donc répondre à votre question, si ce n’est en disant que l’intérêt de nos travaux est de laisser entrevoir ce qu’il serait possible si on parvenait à surmonter des freins, d’ordre plus technologique que géopolitique cependant.

- Et d’évaluer le gain économique et environnemental, ainsi que vous le souligniez dans votre exposé…

En effet, nos travaux permettent d’évaluer les gains réalisés aussi bien au plan économique – avec une augmentation de 65% à 85% du taux moyen de remplissage de transports ou une diminution des stocks de l’ordre de 25% pour le même service – qu’en termes d’émissions de gaz à effet de serre – on atteindrait -60% en France grâce au report modal et à notre électricité peu carbonée. Le simple fait de mieux remplir les camions à l’aller comme au retour permet d’en diminuer le nombre mis en circulation. De manière plus générale, l’Internet physique permet de consolider les flux et d’optimiser les moyens de transports les plus lourds – train, bateau, avion. Des gains peuvent être aussi obtenus en travaillant sur la conception de nouveaux matériels. Nous réfléchissons donc aussi à cet aspect-là, en imaginant, par exemple, des boites modulaires standardisées, qui permettraient de passer d’un mode de transport à l’autre plus facilement, selon les principes de l’intermodalité et de la multimodalité.

- Où en est l’Internet physique en pratique ?

Nous ne partons pas de rien. Les entreprises du secteur de la logistique sont mobilisées. A cet égard, j’aime citer le projet CRC (Centre de routage collaboratif), une plateforme de flux qui permettrait aux industriels de grouper leurs chargements à destination des distributeurs. Ce projet s’est déjà traduit par la création de centres de routage multi-industriels – pas moins de cinq, qui constituent autant de hubs. Les pouvoirs publics sont également impliqués. Pour preuve, la plateforme de recherche lancée au niveau européen ALICE ETP et qui mobilise l’Internet physique pour favoriser le transport multimodal avec pour objectif de réduire les émissions de CO2.

- Quelles sont vos relations avec l’écosystème Paris-Saclay ?

Nos recherches sont menées dans le cadre de la Chaire Internet Physique, dont je suis le co-titulaire et qui participe déjà à une dizaine de projets. Sauf erreur de ma part, nous n’en avons pas encore avec l’écosystème Paris-Saclay. Mais, naturellement, nous restons ouverts aux opportunités qui se présentent. Les colloques auxquels nous participons, comme celui d’aujourd’hui, sont l’occasion de nouer de nouveaux contacts, de rencontrer des collègues qui travaillent déjà aussi sur le sujet. Rien n’exclut donc d’envisager des collaborations avec des chercheurs de Paris-Saclay, dans le cadre de projets de type ANR ou européens.

- Le comble serait que vous soyez fermés à d’autres écosystèmes alors que vos travaux visent à faciliter la circulation des biens et marchandises au plan européen et même mondial…

En effet, et c’est pourquoi nous sommes ouverts à toutes propositions ! Si des partenariats ne se sont pas encore concrétisés avec Paris-Saclay, c’est que nous sommes déjà accaparés par plusieurs projets. Les moyens de notre équipe ne sont pas extensibles – elle ne compte encore que huit chercheurs. Cela étant dit, nous restons, encore une fois, ouverts à des collaborations avec d’autres chercheurs français ou étrangers, de Paris-Saclay ou d’ailleurs.

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