La logique de l’Université Paris-Saclay. Rencontre avec Dominique Vernay (2)

Les partenaires du Campus Paris-Saclay
Paysage
Suite de notre rencontre avec Dominique Vernay, président de la Fondation de Coopération Scientifique Paris-Saclay, qui revient sur la genèse de l’université Paris-Saclay et ses ambitions.

Pour accéder à la première partie de la rencontre, cliquer ici.

Dans quelle mesure les liens tissés au fil du temps ont constitué un terreau favorable à la création de l’université Paris-Saclay ?

Ces liens ont assurément facilité les choses, mais au-delà de ces liens, je crois que si ce projet verra le jour, c’est parce que ses parties prenantes ont été tout simplement placées devant leurs responsabilités. Il n’y a pas a priori l’équivalent de Paris-Saclay en France. Personne ne voudrait être responsable de son échec ! J’ajoute le rôle décisif qu’ont joué un certain nombre d’acteurs : les patrons des grands organismes de recherche, au premier rang desquels le CEA, le CNRS, l’INRIA… Ils se sont engagés personnellement en sachant entraîner dans leur sillage de grandes écoles et les universités.

Certes, cela a demandé du temps. Nous avons dû affronter bien des crises. Ce qui en soi n’est pas un mal. Après tout, les situations de crise sont la preuve qu’on traite des vrais enjeux. Enfin, la légitimité de la nouvelle équipe de la FCS a naturellement été renforcée par la sélection du projet d’Idex. Aujourd’hui, les choses se passent sereinement. Des signes parmi d’autres : la qualité des discussions dans notre conseil d’administration et un budget 2013 voté sans encombre.

Mais comment expliquer cet apparent retournement ? Y a-t-il eu un effet Shanghai ?

Le classement de Shanghai n’a pas en lui-même été le facteur déclenchant. Disons plutôt qu’il a été un révélateur de la nécessité pour des établissements de recherche et d’enseignement supérieur d’être désormais visibles au plan international et, donc, de s’intégrer dans un ensemble plus vaste, aussi prestigieux soient-ils. C’est d’autant plus important que les meilleurs étudiants sont soumis à toutes les sirènes. Il y a quelques années, ils étaient sollicités à partir de la licence. Désormais, c’est dès le lycée ! Les jeunes eux-mêmes ont intégré la mondialisation et ne limitent plus leurs choix aux grandes écoles françaises. A fortiori ceux qui ont vécu leur enfance à l’étranger. Ils n’hésitent plus à y poursuivre leurs études supérieures. Par conséquent l’attractivité devient un sujet clé.

On peut toujours douter de la pertinence du classement de Shanghai, sur le plan méthodologique. Il reste qu’il est désormais connu et pris en compte par les investisseurs comme par les étudiants. Et, après tout, quand on voit les établissements qui y figurent en tête - Havard, le MIT, Stanford, Cambridge… – il n’y a pas à rougir d’en faire partie. Au fond, peu importe la place exacte qu’on occupe, l’important être d’être reconnu comme membre du même club.

Peut-on dire que l’Idex a été lui-même un révélateur des relations qui s’étaient somme toute tissées entre universités, grandes écoles et entreprises ?

Oui. Encore une fois, nous ne partions pas de rien. Des relations nombreuses se sont nouées depuis au moins le milieu des années 80 à travers la constitution d’OpticsValley, puis du Pôle de compétitivité (Systematic), des RTRA (Digiteo, Le Triangle de la Physique), du PRES sans compter les liens noués entre des établissements. L’intérêt d’un Idex était de mettre en exergue ces coopérations, en structurant davantage l’environnement afin de gagner en cohérence et en visibilité au plan international.

Les RTRA et autres PRES ne sont pas compréhensibles pour les étrangers, ni d’ailleurs pour tous les acteurs du Plateau de Saclay. Il importait donc de placer sous une seule et même bannière. Celle-ci ne peut cependant être un simple agrégat, il lui faut s’inscrire dans un territoire aménagé en conséquence, qui offre des aménités urbaines, soit la mission de l’EPPS.

Comment considérez-vous la situation actuelle, à cet égard ?

Aujourd’hui, force est de le reconnaître, il n’y a pas encore de véritable urbanité. Passé une certaine heure, ici, c’est couvre-feu. Chaque établissement vit replié sur lui-même. Or, pour que le campus doit attractif, il doit offrir un minimum des aménités urbaines. C’est pour moi l’enjeu majeur qui concerne tout le monde, les élus en premier lieu. D’où la nécessité que les collectivités travaillent ensemble.

Comment procédez-vous dans vos rapports avec l’EPPS ?

Pierre Veltz, son Président-Directeur général connaît bien le monde de la recherche, il a une qualité d’écoute et de la curiosité. Nous avons très vite appris à travailler ensemble. Le rôle de chacun est clairement défini. Pour autant, nous nous gardons de nous en tenir à une division du travail trop institutionnelle, en traitant des problèmes par voie de courrier administratif ! Même à l’heure d’internet et peut-être surtout à l’heure d’internet, il importe de se voir aussi régulièrement que possible pour traiter des problèmes, faire avancer les dossiers. C’est quelque chose que j’ai appris de ma vie professionnelle : la réussite de grands projets dépend de votre capacité à comprendre les problématiques des autres parties prenantes et à admettre leur empiètement sur votre domaine de responsabilités. Car il y a toujours des champs de recoupements possibles. Vos interlocuteurs ont donc le droit de s’interroger sur ce que vous faites, sans craindre de « marcher sur vos plates-bandes ». Et en sens inverse, je dois pouvoir m’autoriser à faire des propositions et contre-propositions. Je n’avais pas agi autrement dans le cadre du projet de centre R&D de Thales : j’ai travaillé étroitement avec la Direction de l’immobilier en formulant mes besoins, tout en écoutant les contraintes qu’on pouvait m’opposer. Je ne conçois pas autrement mes échanges avec l’EPPS. Tout en nous centrant sur les enjeux de la coopération scientifique, nous n’hésitons pas à formuler nos attentes et propositions en termes d’aménagement et de bâtiments. Concrètement, nous nous réunissons toutes les semaines à cette fin, pour avancer conjointement. Plus on se voit, mieux c’est ! Quand une question se pose, nous prenons le temps de nous voir, autour d’un café…

… En sommes, vous avez intégré l’esprit cluster avec son effet cafétéria ?

Il y a des questions qu’on ne peut traiter par téléphone ou par e-mail, mais en face à face. Ainsi, on peut mieux apprécier l’état d’esprit de son interlocuteur. Ne serait-ce qu’à ses gestes, son regard, on voit instantanément s’il comprend la question qu’on lui pose, s’il reçoit bien ce qu’on lui dit… Certes, ce que je décris là vaut pour toutes les relations interpersonnelles, y compris familiales ! Mais, au risque de vous décevoir, la réussite d’un cluster réside aussi dans ces détails qui déterminent la qualité des échanges entre ceux qui sont censés y participer.

Quand j’étais à Thales, j’avais parfois plus de mal à collaborer avec les autres directions de l’entreprise qu’avec mes compétiteurs. Cherchez l’erreur ! En réalité, il y a une explication : elle tient au fait qu’avec un compétiteur, vous êtes naturellement enclin à chercher une solution gagnant-gagnant. Avec un collègue, on présume qu’il n’est pas nécessaire de faire l’effort de le convaincre. Après tout, on fait partie de la même entreprise ! C’est vrai. Et pourtant, même avec lui, il faut s’inscrire dans une logique gagnant-gagnant.

De mon expérience du management à l’étranger, j’ai appris encore ceci : le poids des différences interculturelles et des valeurs qui régissent les modes de communication, y compris entre Européens. Je prendrai un exemple : la recherche de consensus. Aux Pas-Bas, on pratique ce que j’appelle le « consensus dur ». On discute ferme, en n’hésitant pas à afficher ses désaccords et ses intérêts particuliers. D’où des discussions âpres, qui peuvent prendre du temps. Mais une fois que le consensus est arraché, on s’y tient.

En France, on est davantage enclin à chercher à obtenir l’assentiment d’une majorité. On préfère rester sourd aux voies discordantes. Or c’est souvent elles, qui pointent les vrais problèmes lesquels, faute d’être traités en amont, ne manquent pas de refaire surface et de paralyser l’action.

Le fait d’avoir managé en Angleterre m’a permis de mieux comprendre le fonctionnement de mes compatriotes ! J’ai été aussi marqué par la lecture de l’ouvrage du spécialiste du management, Philippe d’Iribarne, La Logique de l’honneur (Seuil, 1989), qui désigne par là la propension des Français à prescrire des devoirs exigeants tout en défendant des privilèges. Il oppose cette logique à celles du contrat (illustrée par le cas des Etats-Unis) et du contrat social (incarnée justement par les Pays-Bas, avec une forte réticence à l’égard de toute forme d’autorité). Entre ces trois logiques, les deux dernières inclinent davantage, me semble-t-il, à respecter ses interlocuteurs et à les écouter.

Comment l’ingénieur issu du monde industriel que vous avez été parvient-il à se faire entendre des représentants du monde scientifique ?

De par la fonction de Directeur technique que j’ai exercée à Thales, je suis de longue date impliqué dans le monde de la recherche. J’ai en outre participé à de nombreux comités scientifiques et conseils d’administration d’établissements de recherche. Le simple fait d’y aller et d’écouter, de passer du temps est une marque de respect dont les scientifiques m’ont été redevables. Vous dites déjà beaucoup par le simple fait d’avoir fait l’effort de passer du temps avec eux. Mes relations avec eux ont toujours été constructives.

… au point de pouvoir prendre la tête de la future université Paris-Saclay ?

Depuis 2011, je préside la FCS Paris-Saclay à titre bénévole, mais à 100% de mon temps.  J’ai le sentiment de le faire pour mes petits-enfants. Car le décalage entre les progrès que font les pays émergents et notre propre rythme d’évolution est encore trop important. Il est donc essentiel de construire l’Université Paris-Saclay. Je serai déjà très heureux de mener à bien ce projet d’Idex jusqu’en fin 2013 puis de passer le flambeau. Et puis, je considère que le poste de président d’un tel établissement doit revenir non pas à un industriel, quand bien même se serait-il intéressé au monde de la recherche, mais à un professeur gradé, au cursus suffisamment varié.

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