La France dans 10 ans… vue de Paris-Saclay

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Le 22 novembre dernier, le Commissaire général à la stratégie et à la prospective, Jean Pisani-Ferry a fait escale à Jouy-en-Josas, sur le campus d’HEC, le temps d’un débat organisé avec l’Etablissement public Paris-Saclay, en vue de nourrir son rapport sur « la France dans dix ans », qu’il doit remettre avant la fin de l’année au Président de la République. Retour sur les principaux termes de l’échange.

Pas moins d’une centaine de personnes avaient répondu présent au débat organisé le 22 novembre dernier à HEC, à l’initiative du Commissariat général à la stratégie et à la prospective (CGSP) avec le concours de l’Etablissement public Paris-Saclay. Pour mémoire, ce débat a été décliné en trois tables rondes et autant de perspectives : 1) l’innovation ouverte et partagée ; 2) le rôle des territoires et de la proximité ; 3) le type de spécialisation à promouvoir.

Parmi les intervenants, des acteurs du territoire pleinement engagés dans la dynamique de cluster (Jean-Luc Beylat, d’Alcatel-Lucent, à travers le pôle System@tic qu’il préside ; Régis Réau, directeur de la recherche du groupe Air-Liquide ) et/ou la création de l’Université Paris-Saclay (Pierre Gohar, directeur de la valorisation, à la Fondation de Coopération Scientifique du Campus Paris-Saclay), mais aussi des personnalités extérieures, du Grand-Lyon (Jean-Philippe Hanff, délégué général au développement économique et à l’international) et de la Région Centre (Frédéric Pinna, de l’Agence régionale pour l’innovation et le transfert de technologie, ARITT). Preuve au passage que le territoire de Paris-Saclay participe à l’attractivité de l’Ile-de-France (représentée par Sabine Enjalbert, directrice de l’Agence Régionale de Développement Paris Ile-de-France), tout en étant ouvert sur l’extérieur. Ce que Pierre Veltz devait souligner en considérant que c’est l’Hexagone tout entier qui, à travers son réseau de transport rapide et son système de villes, participait d’une seule et même métropole.

Le temps de l’innovation ouverte

Ouverture donc. Y compris dans la manière d’envisager l’innovation : que celle-ci soit ouverte – au sens où l’entreprise innovante s’inscrit dans une logique de coopération avec les usagers de ses produits et, au-delà, avec les composantes de son écosystème, Jean-Luc Beylat, auteur, avec Pierre Tambourin, d’un rapport sur l’innovation (« L’innovation, un enjeu majeur pour la France : dynamiser la croissance des entreprises innovantes » ), remis au gouvernement au début du mois d’avril 2013, l’a d’emblée souligné, en mettant en avant, en guise d’explication, la rapidité avec laquelle le contexte concurrentiel change. « Tout peut être rapidement remis en cause. » Y compris les frontières entre les domaines d’activité. Décloisonner, en se plaçant à l’interface des marchés, telle est au final la manière dont on peut définir l’innovation ouverte. Naturellement, on pense aux logiciels libres pour illustrer cette dernière. Mais elle peut prendre d’autres formes auxquelles on ne songe pas de prime abord, comme… les pôles de compétitivité. Jean-Luc Beylat : « Même s’ils n’ont pas été conçus au départ comme une plateforme d’innovation ouverte, ils assument désormais ce rôle, précisément en s’imposant comme l’endroit où les entreprises, petites et grandes, même concurrentes, apprennent à coopérer autour de projets collaboratifs. »

A sa façon, Régis Réau est une illustration vivante de la percolation réciproque entre le monde de la recherche académique et celui de l’entreprise : après une longue carrière à l’université, il a rejoint il y a six mois un industriel (Air Liquide), lequel, a-t-il tenu à rappeler, a une longue expérience de la collaboration avec le monde de la recherche publique. Pour preuve, d’ailleurs, les partenariats anciens, noués avec des laboratoires du Plateau de Saclay. Reste que c’est un changement en profondeur auquel on assiste avec le passage d’une organisation en silos vers la constitution de « filières » permettant la valorisation de la recherche jusqu’à la mise sur le marché de produits innovants. Une évolution confortée par les Investissements d’Avenir, devait-il noter au passage.

En écho à des débats du CGSP qui se sont déroulés ailleurs (Lyon, Toulouse…), Jean Pisani-Ferry a tenu à souligner l’opportunité que représentait l’innovation ouverte pour les PME en leur permettant de desserrer leurs relations, souvent tendues, avec leurs donneurs d’ordre, par une diversification de leur domaine d’activités. Ce que confirme Jean-Luc Beylat en constatant néanmoins une transformation positive de ces relations, du moins entre les entreprises participant à des Pôles de compétitivité. A titre d’exemple, il cite le cas de l’automobile dont la conception mobilise une pluralité d’acteurs, dans une chaîne de valeurs qui relativisent le poids des « constructeurs » (de plus en plus réduits au rôle d’assembliers).

Pour les grandes entreprises, qui disposent de ressources humaines et financières en R&D, l’innovation ouverte, explique encore Régis Réau, peut aussi consister à faire profiter de leur force de frappe en matière de marketing et de réseau commercial aux entreprises qui en sont démunies – PME et a fortiori start-up – pour leur permettre de réduire le « time to market ». Le monde académique a aussi un rôle de facilitateur à jouer, a tenu à rappeler Pierre Gohar, en citant des projets auxquels comme celui de l’Incubateur Pépinière Hôtel d’Entreprises (IPHE), qui verra le jour sur le Plateau de Saclay avec le concours de ses établissements d’enseignement supérieur.

Le principe du débat était aussi d’adresser des demandes au CSGC. Ce dont ne se sont pas privés de faire les intervenants. Tout en rappelant la nécessité de décloisonner plus encore la recherche privée et publique, Jean-Luc Beylat a souhaité que soit encouragé l’esprit entrepreneurial. « En France, on est structurellement handicapé à cet égard » estime-t-il. De son côté, Régis Réau en a appelé à une simplification des structures du paysage institutionnel de l’enseignement supérieur et de la recherche ou de l’innovation. « C’est un frein à l’innovation ouverte. » Et le même d’en appeler en conséquence à la suppression des structures qui feraient doublon. Une « doléance » qui reviendra au cours du débat.

De l’importance de la proximité

Au terme de ce premier tour de table, on pouvait mesurer l’importance de la proximité et de l’ancrage sur un territoire. Dans quelle mesure l’une (la proximité) et l’autre (l’ancrage territorial) sont-ils des « accélérateurs de croissance ? ». Tel était l’enjeu débattu au cours de la deuxième table ronde. Une question qui, dans sa formulation même témoigne d’un changement d’approche, a relevé Pierre Veltz. « Les territoires ont été en effet les grands oubliés des politiques de développement économique et de compétitivité. » Et le même de saluer le mérite du rapport remis en 2004 par Christian Blanc. Intitulé « Pour un écosystème de la croissance », il les replaçait au centre de la réflexion et de l’action publique. La Datar avait certes tenté de transposer les districts industriels dans les systèmes locaux, mais sans réel succès. Il a fallu attendre la création des Pôles de compétitivité pour assister à une meilleure prise en compte des dynamiques territoriales émergentes.

L’intérêt de la proximité, même à l’heure ou, plutôt, surtout à l’heure des NTIC est un atout : elle permet d’échanger des connaissances « non génériques ». Elle est aussi le gage d’une capacité à mutualiser, ne serait-ce que des équipements à travers des plateformes collaboratives. En ce sens, la proximité ne rime pas seulement avec local(isme), mais peut concourir à renforcer l’attractivité du territoire au plan international, en garantissant un écosystème dynamique aux entreprises qui souhaitent s’y installer.

On comprendra aussi qu’on ne peut parler de cluster au singulier. A chaque territoire, à chaque contexte territorial, son cluster. Pour Pierre Veltz, la particularité et pour tout dire l’atout de celui de Paris-Saclay réside dans la place centrale que va y occuper la future université et le rôle de hub qu’elle va y jouer entre les différentes échelles territoriales, mais aussi entre les mondes de la recherche, de l’enseignement supérieur et de l’entreprise. « Elle permettra au monde académique de bénéficier du précieux “ carnet d’adresses ” des entrepreneurs du territoire ».

Le même d’insister sur le fait que ce cluster ne prendra sens qu’à l’échelle de la métropole francilienne. Citant les travaux du géographe Laurent Davezies, il rappelle que « dans le contexte de crise, ce sont les métropoles qui s’en sortent le mieux. » Paris-Saclay ne se construit donc pas en dehors, encore moins contre l’Ile-de-France, mais avec, comme d’ailleurs avec d’autres clusters français ou européens.

Reste que la proximité entre les acteurs ne se décrète pas, mais se cultive. C’est ce qu’ont illustré chacun à leur façon les représentants de l’Ile-de-France et du Grand Lyon. Jean-Philippe Hanff : « L’innovation sur un territoire repose sur la capacité à fédérer les acteurs, à accompagner les entrepreneurs, à partir d’une vision globale intégrant les enjeux urbanistiques. » Ce qui suppose un « leadership » reconnu à l’échelle de la métropole sinon de la Région, dans le cadre d’un « système de gouvernance partenariale ». En bref, une « culture commune », laquelle ne peut se construire que dans le temps. Ce que confirme a sa façon Sabine Enjalbert : « Un dialogue permanent doit s’instaurer entre entreprises et élus, de façon à ce que ceux-ci puissent intégrer les préoccupations des premières ».

Il reste que les politiques pôles et autres clusters rompt avec la conception classique de l’aménagement du territoire, fondée sur un principe d’équité : la concentration des compétences et de l’effort d’innovation risque de facto de se faire au détriment d’autres territoires. Une réalité dont Jean Pisani-Ferry a tenu à se faire l’écho. « Des territoires se sentent à l’abandon. » Et le même de soulever la question de savoir comment diffuser la croissance sur l’ensemble du territoire. Ce que souligne Pierre Veltz : Alors que durant les Trente glorieuses, les emplois du secteur agricole trouvaient à se recycler sur le même territoire dans l’industrie sinon les services, désormais, les gagnants et les perdants de la mondialisation ne sont pas situés sur les mêmes territoires ».

Quelle spécialisation ?

Cette proximité doit-elle donc s’accompagner d’une spécialisation ? Telle était l’objet de la 3e et dernière table ronde. Une chose est sûre, pour Philippe Bassot (Partner à CM International – spécialisé dans le conseil en management auprès de décideurs publics sur la définition et l’évaluation de politiques publiques dans les domaines du développement économique, de la recherche, de l’enseignement supérieur et de l’innovation), la politique européenne en faveur de l’innovation oblige les territoires à « objectiver » davantage leurs indicateurs de spécialisation (en spécifiant le nombre d’entreprises par secteur technologique, leur positionnement sur la chaîne de valeur). Trop de territoires mettent en avant une spécialisation sans s’assurer de sa réalité (un constat dont Frédéric Pinna fait sien en invitant à ne pas se mentir à soi-même…).

Ensuite, un cluster nécessite un alignement stratégique des acteurs, autrement dit qu’« ils aient les mêmes buts de guerre »…. Philippe Bassot cite le cas de Toulouse dont l’Université a défini des thématiques stratégiques « en les calant » sur les stratégies des industriels, dont elle prend connaissance à travers des interactions facilitées par de solides réseaux d’acteurs.

A partir d’un tout autre contexte (la Région Centre), Frédéric Pinna a, lui, mis en avant une « spécialisation intelligente » (un concept dû à Dominique Foray, professeur à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne), consistant notamment à s’appuyer sur ceux qui connaissent le mieux les risques, à savoir les entrepreneurs. Preuve que même une région plus connue pour son patrimoine historique (les Châteaux de la Loire…) et « coincée » entre des territoires métropolitains dynamiques, peut gagner en attractivité : la Région Centre a été retenue par l’Europe, parmi les quatre régions d’expérimentation en matière de spécialisation intelligente.

Pas plus que la construction de filières, la spécialisation ne se décrète, mais se construit dans le temps. C’est ce qu’a tenu à souligner Jean Pisani-Ferry en citant l’exemple de Lyon où les métiers de la soie ont appelé la production de teinture qui, à son tour, devait encourager le développement d’une industrie chimique, etc. Un processus a priori difficile à anticiper. Cependant, « à défaut de le prédire, on peut imaginer des acteurs à même de saisir les connexions possibles entre des champs d’activité a priori distincts » (Jean Pisani-Ferry). Dans le même ordre d’idée, Dominique Vernay, reprenant sa casquette d’ancien manager au sein d’une grande entreprise, considère que si on ne peut prévoir certains marchés, en revanche, on peut identifier des besoins porteurs de marchés de masse (dans la mobilité notamment) et s’efforcer pour cela de repérer les compétences à intégrer. Ce que confirme Jean Pisani-Ferry en rappelant que, même dans un univers incertain, il y a des tendances lourdes (comme l’évolution démographique du pays) qu’on peut anticiper en concevant de nouveaux services (répondant notamment aux besoins d’une population vieillissante).

Quant à la future Paris-Saclay, le mot d’ordre par lequel Dominique Vernay a souhaité en résumer la finalité est la quête de « simplification », avant même celle de spécialisation, même si de toute évidence, elle se caractérisera par des dominantes en physique, mathématiques et ingénierie (domaine dont elle sera la capitale mondiale). Reste une démultiplication des acteurs engagés dans la promotion de l’innovation ou la synergie entre les acteurs économiques et ceux de la recherche et/ou de l’enseignement supérieur tant du côté de l’Etat que des collectivités locales (qu’on songe aux PRES, RTRA et autres Instituts Carnot, sans oublier les Pôles de compétitivité, etc). Rien qu’en Région Centre, on compte près de 80 structures ayant vocation à accompagner l’innovation, relève de son côté Frédéric Pinna. Or la plupart sont financées sur fonds publics. « L’Etat et les collectivités qui les financent doivent donc prendre leurs responsabilités », estime Philippe Bassot. Et le même de rappeler qu’une directive européenne fixe en principe à 50% et pour une durée de 5 ans la contribution de financements publics au fonctionnement de telles structures.

La problématique des transports…

Le public invité à intervenir n’a pas manqué de revenir à des problématiques propres au Plateau de Saclay comme celle… des transports. Non sans humour, un participant a fait observer que, depuis la station de RER C de Jouy-en-Josas, il lui avait fallu marcher « une bonne vingtaine de minutes sur de mauvais trottoirs ». Ce dont l’auteur de ces lignes peut témoigner (tout en reconnaissant que des bus assurent des navettes entre cette station et le campus d’HEC). L’occasion pour Pierre Veltz de rappeler au-delà de la réfection des trottoirs – « difficile à financer » – que les transports constituaient « une question de vie ou de mort » pour l’avenir du Campus et du cluster Paris-Saclay. A quoi s’ajoutent des problématiques de logement. « Des entreprises se plaignent de ne pouvoir attirer de jeunes salariés faute d’offres locatives suffisantes. »

Les jeunes, justement : le même a tenu à rappeler l’importance des étudiants dans la dynamique d’innovation ouverte et la nécessité de leur donner davantage leur chance. « On ne fait pas assez confiance à la créativité des jeunes. Après tout, des stars du net comme Google sont sortis de l’imagination d’étudiants. »

Voilà pour un aperçu d’un riche débat dont on pourra retrouver une restitution sur le site du CGSP.

Sur la photo en Une (petit format) : Jean Pisani-Ferry et Pierre Veltz ; sur la photo illustrant l’article : les deux pré-cités et Sabine Enjalbert (au centre).

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