« La contrainte libère l’imagination », la preuve par le palindrome… Entretien avec Jacques Perry-Salkow (2e partie)

Entretien JPS 2020 - 2Paysage
Suite de notre entretien avec Jacques Perry-Salkow, qui revient ici sur la genèse de Sorel Éros, un texte palindrome (il se lit dans les deux sens…) de plusieurs milliers de lettres, dont la composition réserve bien des surprises numériques… De là à ce que les algorithmes puissent parvenir à la puissance créative de l’écriture sous contraintes…

- Poursuivons notre entretien en nous attardant sur l’autre opus que vous avez publié et qui donne à voir une autre corde à votre arc : l’art du palindrome. À quand remonte ce projet éditorial ?

L’aventure de Sorel Éros a débuté précisément le 20/02/2002, date de ma rencontre avec Frédéric Schmitter, le coauteur. C’était à l’occasion d’une fête du palindrome, à Lille. Ce jour-là, nous avons décidé de défier le maître : Georges Perec, auquel on doit un palindrome de 5 566 lettres, publié en 1969, le plus long jamais réalisé alors en langue française.
Notre aventure devait s’achever dix-huit ans plus tard, le 02/02/2020, date de la préface de Paul Fournel, ancien président de l’Oulipo. Comme vous pouvez le constater, c’est deux dates sont deux palindromes de chiffres. Le plus incroyable, c’est qu’entre ces deux dates, 6 556 jours se sont écoulés, soit un autre palindrome, mais aussi l’anagramme de 5 566, le nombre de lettres du palindrome de Perec… Bien évidemment, ce n’est pas volontaire de notre part. C’en est que plus extraordinaire. Précisons qu’entre-temps, Frédéric et moi avions publié Les Dessous des jeux d’amour. 100 énigmes, anagrammes et jeux de mots (Points-Seuil, 2012).

- Je découvre par la même occasion qu’en plus de jouer avec les mots, vous jongler aussi avec les chiffres…

Oui, et on pourrait en dire encore beaucoup plus à sujet. Pour en revenir aux 5 566 lettres du palindrome de Perec, ce nombre se trouve être le produit de 11 x 23 x 2 x 11, encore un palindrome… Notre Sorel Éros, quant à lui, comporte 10 001 lettres, et c’est le produit des deux nombres premiers 73 x 137…

- Je mesure en découvrant ces palindromes et anagrammes numériques votre capacité à articuler une langue toute en poésie à une autre, mathématique ; deux langues que tout oppose a priori

Les nombres restent pour moi secondaires. Certes, ils ont quelque chose de troublant, mais je n’en tire aucune vanité. Avec Frédéric, nous nous sommes très vite aperçus que le véritable défi n’était pas tant de battre le record numérique. Le compte de 10 001 lettres a même été atteint très vite. Non, l’enjeu était d’ordre poétique. Nous voulions « de la musique avant toute chose ». Toujours Verlaine ! C’est pour cela que l’écriture de Sorel Éros nous a pris autant de temps. Le texte reste une divagation, mais une divagation dont nous avons soigné la lisibilité, la langue.

Sorel Éros 1- Le résultat, c’est de fait un texte organisé en plusieurs brefs chapitres qui, autant le préciser, ne se lisent pas comme un roman…

En effet. Encore une fois, il s’agit d’une divagation poétique avec, néanmoins, des personnages récurrents qui introduisent un sentiment de narration.

- Comment procède-t-on pour construire un palindrome aussi long ? Quelle a été votre méthode si tant est qu’il y en ait une ?

Le texte devant se lire dans les deux sens, toute la difficulté est de gérer dans le même temps l’endroit et l’envers, et de progresser ainsi vers le centre – un défi s’il en est au regard du sens habituel de l’écriture. La lecture s’achève bien à la fin du livre, mais l’écriture, elle, s’achève au centre… C’est un cas unique.

- Voilà des formulations vertigineuses qui bousculent l’ordre habituel des choses… Comment avez-vous procédé concrètement ?

Quelques jours après la fête de Lille, Frédéric Schmitter m’envoie les premiers mots du texte : Un autre vaste maël[strom], soit, lus à l’envers, Léa met sa vertu à nu. Autrement dit, en même temps qu’il m’adressait le début, il m’adressait la fin… Au commencement était le dénouement ! Une belle allégorie des causes qui se mêlent aux effets, et vice versa.
À partir de là, j’ai commencé à rallonger la première phrase en faisant en sorte que, lue à l’envers, elle puisse enchaîner avec la dernière, puis Frédéric a repris la main, et ainsi de suite, jusqu’à ce que nous arrivions au centre. Comme pour l’anagramme, il faut se laisser porter par les mots eux-mêmes si bien que les véritables auteurs, ce sont peut-être eux d’abord. Pour le dire autrement, tout se passe comme si le palindrome se pensait tout seul, se générait lui-même, à la manière de quelque monstre, hydre de Lerne… Certes, Frédéric et moi étions là pour accompagner cet auto-engendrement, faire des choix. Faut-il aller vers tel mot ou tel autre ? C’est le genre de questions que nous nous sommes posées. Parfois, nous étions engagés dans un cul-de-sac. Il nous fallait alors rebrousser chemin.

- Notons au passage que vous travaillez rarement en solo. La plupart de vos publications sont cosignées…

En effet, je travaille le plus souvent en tandem. Naturellement, dans le cas de Sorel Éros, il est difficile de discerner l’apport de l’un et de l’autre. Et pourtant, on nous pose parfois la question de savoir qui a écrit quoi. Nous nous amusons alors, Frédéric et moi, à répondre : l’un a écrit la première partie, l’autre la seconde, ce qui revient à dire que le second n’a rien foutu ! (Rire)

- (Rire) Rappelons que vous aviez déjà publié un recueil de palindromes, mais en solo, pour le coup…

En effet, il s’agit du Vivarium de palindrome, publié en 2017 chez Fayard. Entre autres palindromes, on peut y découvrir :

Rue Verlaine, génial rêveur
Elle ramassa pas à pas sa marelle.

Ou encore :

Sévère, dissuasive, je vis aussi de rêves.

Ce dernier me fait penser à Baudelaire, au vers qui ouvre le poème « La Beauté » : « Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre ». Pourquoi « Vivarium », me direz-vous ? C’est un clin d’œil au poète argentin Darío Lancini, lequel apparente le palindrome à un serpent à deux têtes, se contemplant depuis ses deux extrémités. Une métaphore bien plus juste que celle de l’ouroboros, le serpent annulaire qui se mord la queue, emblème de la nature toujours une, sous le fond mobile des apparences..

École Francois Clouet- Revenons à Sorel Éros et à son centre, qui réserve une surprise…

En effet, en guise de lettre-pivot ou lettre-miroir, nous avions choisi la lettre W, en hommage encore à Perec et à son W ou le Souvenir d’enfance (publié en 1975). Le plus surprenant n’est pas dans cette apparente prouesse, mais dans la suite : la découverte d’un portrait d’Agnès Sorel (la maîtresse officielle de Charles VII), dû à François Clouet et exposé au Logis royal de Loches. J’en ai aussitôt envoyé une copie à Frédéric. En nous amusant à zoomer sur les mains, quelle n’a pas été notre surprise de découvrir que l’index de la main gauche pointait le centre d’un livre tandis que les doigts de la main droite figuraient un… W ! Nul doute, ce tableau avait été peint pour nous ! C’est pourquoi nous avons tenu à jalonner notre livre de plusieurs détails picturaux.

- Et le tableau figurant en couverture ?

Il s’agit encore d’Agnès Sorel, représentée cette fois sous les traits d’une Vierge à l’Enfant entourés d’anges. Le tableau, dû à Jean Fouquet, se trouve au musée royal des Beaux-Arts d’Anvers, dans un état de conservation incroyable – les couleurs sont flamboyantes, au point qu’on pourrait croire qu’il a été peint la veille. Notre choix est tout sauf fortuit. D’abord, parce que le nom de Sorel est apparu au cours de la construction du palindrome. Ensuite et surtout, parce qu’il en va des deux pans du palindrome comme des seins de la vierge allaitante : l’un est découvert tandis que l’autre est voilé…

- Là encore, il faut souligner la qualité du travail éditorial…

Oui, et nous sommes d’autant plus reconnaissants aux éditions Rivages que nous avions essuyé plusieurs refus d’éditeurs. Finalement, c’est l’éditrice Émilie Colombani, qui a eu l’audace de publier cet OLNI (objet littéraire non identifié), de surcroît sous la forme d’un livre précieux, avec de magnifiques reproductions en couleur.

- Revenons-en à la préface et son auteur, Paul Fournel, ancien président de l’Oulipo. Signifie-t-elle que vous vous réclamez de ce groupe/mouvement de littérature ?

Je ne suis pas à proprement parler un Oulipien. Disons que je suis un oulipote (sourire). Je n’en suis pas moins très sensible à l’une des devises de l’Oulipo : « La contrainte libère l’imagination. » Une de ces contradictions apparentes qui fait pleinement sens pour moi. J’en vérifie d’ailleurs la justesse à chaque palindrome, chaque anagramme. Ce qu’il y a d’intéressant dans un cas comme dans l’autre, c’est que loin de nous restreindre, les contraintes nous amènent à explorer des terres vierges de l’écriture, à écrire des choses qu’on n’aurait jamais pu imaginer écrire sans elles. Prenez l’épigraphe palindrome sur laquelle s’ouvre Sorel Éros :

Le rose de ma lèvre serpente sur ces appas écrus et ne préserve l’âme de Sorel.

Quelle chance cette phrase aurait-elle eue de voir le jour si son auteur ne s’était soumis à la contrainte préalable ? Aucune. Même le plus grand des hasards s’y serait cassé les dents.

- Dans le précédent entretien, je vous avais interrogé sur l’apport possible de l’IA dans la révélation d’anagrammes. Je vous repose la question à propos des palindromes : pourrait-on imaginer un algorithme à même de générer des palindromes automatiquement ?

Il m’est difficile de répondre à cette question ! Je n’ai aucune aptitude particulière dans le domaine de l’IA. Pour en avoir parler avec Aurélie Jean, scientifique numéricienne, des générateurs de palindromes et d’anagrammes ne sauraient être dotés, en l’état actuel de leur développement, d’une intelligence poétique. Prenez par exemple les mots suivants : Aurore Dupin, baronne Dudevant, alias George Sand. Soumettez-les maintenant à un générateur. La machine saura-t-elle trouver : Valsera d’abord au son du piano d’un génie étranger ? Certes, elle pourrait avoir connaissance de l’amitié qui lia la célèbre romancière à Frédéric Chopin. Mais – et c’est là le hic – saurait-elle l’évoquer avec autant de poésie ?
Finalement, le recours à un générateur pourrait avoir plus d’inconvénients que d’avantages, tout simplement parce qu’il vous coupe de l’inspiration. Il vaut mieux être seul avec soi-même, sa propre sensibilité, et goûter au plaisir d’être parvenu à révéler une belle anagramme.

- À se demander, en vous écoutant, si la première vertu de l’anagramme, du palindrome et de l’écriture à contraintes en général n’est pas de mettre en lumière ce qui demeure irréductible aux algorithmes, à l’IA…

En effet, pour que l’écriture algorithmique engendre quelque chose de poétique, encore faut-il qu’on soit capable de lui insuffler du goût, celui de la langue, des mots : quelque chose d’irremplaçable, le fruit de toute une vie, d’une longue éducation. Ce que dit bien d’ailleurs une des anagrammes du boudoir :

Langue de Molière
Le génie de l’amour

Tout est dit !

Pour accéder à la première partie de l’entretien, cliquer ici

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