Jardins en politique (suite). Entretien avec Vincent Piveteau

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Suite de nos échos au colloque qui s’est déroulé du 1er au 8 août dernier au Centre culturel international de Cerisy, sur le thème « Jardins en politique, auprès de Gilles Clément » (au centre sur la photo), avec, cette fois le témoignage de Vincent Piveteau (à droite), directeur de l’Ecole Nationale Supérieure (ENSP) de Versailles, et codirecteur de ce colloque.

- Que fallait-il entendre par « jardins en politique » ?

Spontanément, quand on s’interroge sur les jardins dans leur rapport au politique, c’est pour rendre compte de la manière dont ils sont, dans leur conception même, une métaphore du pouvoir. Voyez « le jardin à la française » abondamment décrit comme l’expression d’une volonté de domination de l’homme sur la nature, exprimée par le pouvoir absolu du monarque.
A travers ce colloque, nous voulions nous intéresser aux nouvelles formes d’engagement que peut susciter l’espace du jardin, en tant qu’il est aussi le lieu du faire. A cette fin, plusieurs collectifs ont été conviés à témoigner soit dans le cadre de séances plénières ou de l’EFIM – l’Exposition Forum Initiatives (en Mouvement) -, un colloque parallèle conçu par des paysagistes issus de l’ENSP présents sur les sites de Versailles et de Marseille.

- Pourquoi « auprès de Gilles Clément » ?

En nous engageant dans cette réflexion sur les jardins en politique, nous avons, Patrick Moquay [à gauche sur la photo] et moi-même, très vite croisé celle développée par Gilles Clément, notamment dans son ouvrage L’Alternative ambiante [publié en 2014, aux éditions Sens & Tonka], qui reprend un article – très discuté – publié deux ans auparavant dans les Carnets du Paysage [Actes Sud / ENSP]. Sa leçon inaugurale au Collège de France, en février 2012 [pour y accéder, cliquer ici] nous avait déjà convaincu du fait qu’il avait largement anticipé notre questionnement et qu’il manifestait une forme de syncrétisme entre pratique jardinière et réflexion politique. Il était donc intéressant d’aborder les jardins en politique au prisme de ses expériences et de ses concepts (le « Jardin en mouvement », le « jardin planétaire », le « Tiers-Paysage » sans compter cette « Alternative ambiante »). Nul doute que, si nous nous étions bornés aux jardins en politique, cela aurait donné lieu à un tout autre colloque. De par ne serait-ce que sa notion de Jardin en mouvement, Gilles Clément nous offrait l’opportunité de sortir d’une vision par trop statique que l’on a du jardin quand on l’interroge au regard du politique (je pense une nouvelle fois au « Jardin à la française », censé être immuable). A l’issue du colloque, j’ignore si on peut invoquer une part d’anarchisme ou de pensée libertaire chez ce « jardinier paysagiste », ainsi qu’il se qualifie. Toujours est-il que sa vision est suffisamment novatrice pour nous faire sortir des sentiers battus.

- Comment le principe de ce colloque s’est-il imposé ?

Ce colloque s’inscrivait dans une continuité. En 2010, avait eu lieu un colloque dédié aux 100 ans de Pontigny-Cerisy, à l’issue duquel avait été pour la première fois évoqué un colloque sur le jardin, à la fois comme métaphore de ce qu’était Cerisy, mais aussi comme enjeu de société. Depuis lors, deux colloques ont été organisés : l’un, en 2012, sur le « renouveau » dont le jardin était l’objet (à travers l’essor des jardins partagés, collectifs, sociaux, etc.), l’autre, en 2014, sur « les nourritures jardinières dans les sociétés urbanisées ». A chaque fois, le jardin était abordé par le prisme de la « prospective du présent », une approche élaborée par Edith Heurgon, la directrice du CCIC. Concrètement, elle vise à porter l’attention sur les « signaux faibles » – des initiatives individuelles ou collectives, en émergence sur les territoires – et à ce qu’ils disent des transformations sociales, pour mieux, ensuite, réfléchir, à la manière d’en assurer une montée en généralité dès lors qu’ils se révèlent une réponse pertinente à un enjeu de société.
En plus d’interroger nos rapports à la ville, les nouvelles pratiques jardinières qui émergent ici et là, en milieu urbain, sont d’autant plus intéressantes à observer qu’elles manifestent des voies alternatives, en émergence, à la mondialisation économique qui s’impose par le haut. Elles sont propices à l’articulation d’actions in situ, au plus près du terrain, à des dynamiques à l’œuvre à une échelle territoriale plus grande. Autrement dit, beaucoup de ces initiatives, pour être locales, ne s’en inscrivent pas moins dans des réseaux nationaux ou même transnationaux.
Avec le recul, je me rends compte que ce colloque a fait aussi résonance avec un autre colloque de Cerisy, organisé au début des années 2000 (en 2002). Intitulé « Des “ Nous” et des “Je” : agir ensemble dans la cité », il portait déjà son attention sur les nouveaux collectifs en émergence, conciliant l’aspiration des individus à être reconnus dans leur singularité tout en s’engageant avec d’autres autour de problématiques communes. De mémoire, il n’y était pas question de jardins, mais le sujet de préoccupation était à peu près le même.

- Comment à partir de là s’est imposé le besoin de prolonger la réflexion à travers cet autre colloque « Jardins en politique, auprès de Gilles Clément » ?

En guise de réponse, je mettrais tout simplement en avant le lieu même de Cerisy, propice à la poursuite d’une réflexion dans la durée, à travers une communauté de participants (intervenants et auditeurs), se constituant au fil de colloques. C’est en tout cas ce qui s’est passé à l’issue des deux colloques consacrés explicitement aux jardins : la nécessité s’est fait sentir de poursuivre la réflexion, fût-ce avec de nouvelles personnes, y compris au niveau de la codirection. En cela, nous sommes bien dans une logique différente de celle qui préside aux colloques scientifiques classiques. D’autant que les colloques de Cerisy – et ceux que j’ai cités n’ont pas dérogé à la règle – sont l’occasion d’interroger tout autant des concepts et des théories que l’action elle-même. Les intervenants comptent autant d’universitaires que de praticiens, de professionnels ou d’associatifs.

- Comment expliquer cependant la surreprésentation de paysagistes ?

Le fait que Patrick Moquay et moi-même soyons de l’ENSP (moi comme directeur, lui comme professeur et comme directeur du Laboratoire de Recherche en Paysage, LAREP) n’y est sans doute pas étranger. Mais je crois que cela tient aussi au fait que la question des nouvelles formes d’engagement croise un fort besoin chez les jeunes paysagistes actuels de réfléchir sur leurs pratiques et leur positionnement par rapport à des enjeux, y compris de société. Cela étant dit, le colloque a réuni, dans l’esprit de Cerisy, des intervenants ou simples auditeurs d’horizons professionnels et disciplinaires très divers, y compris artistiques.

- Quels sont les principaux enseignements que vous tirez de ce colloque ?

De prime abord, je pense qu’il a permis de valider des hypothèses sinon des réflexions qui n’avaient été que pressenties au cours des deux précédents, tout en élargissant les catégories d’expériences et d’initiatives. Il aura permis d’avoir de vrais débats qui auront aidé à clarifier des positions sur un certain nombre de sujets.

Deux exemples à dessein contrastés pour illustrer mon propos. Le premier concerne celui autour des plantes invasives, introduit par l’intervention de Jacques Tassin (chercheur en écologie végétale au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement – Cirad) puis stimulé par plusieurs interventions. Celles de Gilles Clément et de Véronique Mure (botaniste et ingénieur en agronomie tropicale, qui a notamment participé à la conception du « Jardin des migrations », à Marseille), qui en font si ce n’est « l’éloge » du moins qui le prennent comme un « fait », et qui tentent d’en déconstruire l’image repoussoir, et celle de François Letourneux (ancien directeur du Conservatoire du littoral et représentant de la France de l’IUCN), très soucieux, lui, d’une vigilance face au phénomène.
L’autre débat a porté sur les institutions. Il a été nourri par les présentations d’actions collectives sur l’espace public (en particulier celles qui mobilisent l’acte jardinier), qui témoignent d’une relation à ces dernières, qui est souvent paradoxale. A la fois « contre », au sens de « en opposition », et « contre » au sens de « adossée à ». Et dans ce dernier cas, il y a souvent une extrême intelligence dans l’aptitude à récupérer et détourner (et donc sans doute aussi réformer) les institutions.
Il est cependant encore trop tôt pour tirer plus d’enseignements précis, faute de recul : le programme, organisé sur sept jours, a été particulièrement dense, avec en moyenne une demi douzaine de communications par jour !

- Quel autre enseignement en tirez-vous néanmoins au regard de la recherche elle-même ?

Ce n’est encore qu’un ressenti personnel, mais le fait est, j’en tire un enseignement plutôt positif sur les modalités de la recherche. Jusqu’alors, mon impression était que, depuis une vingtaine d’années, la recherche académique avait tendance à s’assécher, du moins dans le champ d’études qui est le mien : le territoire et le développement local. Et ce, du fait de l’effacement progressif d’une figure du chercheur engagé, dans lequel je me reconnaissais parfaitement mais qui, disons, a été comme systématiquement contre-sélectionné par le système de la recherche. Je pense à des personnalités très différentes comme les sociologues Bertrand Hervieu ou Paul Houée et à bien d’autres, qui n’ont jamais hésité à mener de front un engagement personnel sur un territoire ou dans une cause, tout en préservant le regard critique du scientifique (Il faut lire leurs travaux sur la ruralité, qui sont le fruit de leur observation participante, au fin d’analyses sociologiques très éclairantes sur les transformations de la société).
Malheureusement, des organismes de recherche ont, à mes yeux, procédé à un repli disciplinaire en exigeant de leurs chercheurs une prise de distance par rapport à leurs objets d’études et, pour tout dire, une approche plus clinique des choses. Au prétexte qu’un engagement serait contraire à la rigueur scientifique. Mes propos pourront paraître bien caricaturaux et je ne doute pas qu’ils le soient. Mais, fondamentalement, je crains que ce soit bien à un assèchement, même partiel, auquel on a assisté, a fortiori après le départ à la retraite de toute une génération de chercheurs.

- Une vision pessimiste que le colloque aura donc contribué à dissiper…

Oui. J’en ressors avec le sentiment d’avoir assisté à l’émergence d’une nouvelle génération de chercheurs. Je pense notamment à Sébastien Thiéry, coordinateur du Pérou (Pôle d’exploration des ressources urbaines), qui témoigne de la possibilité de concilier à la fois une démarche de chercheur (il est politologue) et un engagement mu par la volonté de réinventer une ville – Calais – confrontée à une problématique sociale majeure s’il en est (les flux de migrants). Je pense aussi à toutes ces expériences autour de solutions alternatives portées par nos jeunes paysagistes. J’ai été réjoui de voir que les doctorants que comptaient les « Jardiniers du futur » [ ces jeunes invités à assister au colloque pour en faire une restitution] n’ont pas hésité à renoncer à un discours théorique, en surplomb, pour se placer dans le registre de la performance : ils se sont notamment livrés à une lecture chorale de citations de communications ou d’échanges entre les participants. Autant de motifs d’optimisme.

- Vous avez évoqué l’enjeu des migrants, abordé au cours de ce colloque, à travers plusieurs interventions. Preuve s’il en était besoin que pour être à Cerisy, on n’en est pas pour autant coupé du monde…

Non, en effet. Le colloque a beau se dérouler dans un château du XVIIe siècle, perdu au fin fond du Cotentin, avec des connexions parfois difficiles pour ceux abonnés à certains opérateurs téléphoniques, il a pu traiter d’enjeux très actuels. Si un colloque de Cerisy fait penser à une retraite et est d’ailleurs ritualisé dans cet esprit, ce n’est pas au sens où il nous couperait des autres. Il s’agit au contraire d’être de nouveau en prise avec les grandes urgences du monde contemporain, en prenant le temps qu’il faut pour y réfléchir collectivement. Mais à la suite de Gilles Clément, on peut également dire que la question du jardin et la question du paysage permettent cette « prise » avec les enjeux locaux, comme avec les enjeux planétaires.

- Un mot sur la durée du colloque : sept jours…

Sept jours, en effet ! Cela peut paraître bien long de prime abord. En réalité, cette durée se révèle structurante. Un colloque de deux ou même trois jours ne permet pas de faire entièrement communauté. Il y a presque un abus de langage à dire qu’une communauté scientifique se retrouverait le temps d’un colloque « court ». C’est certes l’occasion pour des personnes qui se connaissent déjà, ou qui se sont lues, d’optimiser leurs interactions en se rassemblant dans un seul et même lieu. Pour autant, elles ne font pas entièrement communauté. Car il faut du temps pour aller au fond des choses, pour que les sujets émergent et que des doutes s’expriment. Des esprits ont besoin d’un peu plus de temps pour argumenter.
Un colloque de Cerisy laisse justement du temps à la parole et à l’échange, quand bien même le programme peut paraître dense, comme cela a été le cas du nôtre. A défaut de pouvoir étirer le temps du débat qui fait suite à chaque communication, on peut toujours poursuivre l’échange, de manière informelle, à l’occasion des repas que les participants prennent ensemble, qu’ils soient intervenants ou simples auditeurs.
Un luxe qui n’existe plus dans les colloques ordinaires où seuls les « first speakers » disposent d’un temps d’intervention plus ou moins raisonnable, en séances plénières. A Cerisy, on prend le temps de goûter à la diversité des points de vue. On peut même y éprouver de l’émotion là où un colloque classique procure tout au plus un sentiment de satisfaction.
J’ajoute encore qu’un colloque de Cerisy est autant un exercice spirituel qu’un exercice d’engagement. On ne fait pas que penser pour le plaisir de penser. On pense pour éclairer l’action, la sienne comme celle des autres. D’ailleurs, le colloque n’est pas fini : il se prolonge avec l’édition des actes, qui prennent ici toute leur signification. A travers ce travail d’édition, il s’agit de poser des « actes ».
Cerisy, c’est aussi une personnalité, Edith Heurgon, qui incarne bien l’autorité du lieu, en étant très présente de la phase de préparation jusqu’au déroulement du colloque (sans oublier l’édition des actes). Dans l’intérêt du colloque, ses codirecteurs sont poussés dans leurs ultimes retranchements !

 A lire aussi l’entretien avec Gilles Clément (pour y accéder, cliquer ici).

2 commentaires à cet article
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