« Jardins en politique (auprès de Gilles Clément) »

ClementCerisyPaysage
Tel était le thème du colloque organisé, du 1er au 8 août, au Centre culturel international de Cerisy, en présence du célèbre « jardinier paysagiste » (au centre, sur la photo). Lequel a bien voulu livrer ses premières impressions non sans revenir sur cette notion de « jardinier planétaire », et donner des nouvelles du « protocole de Saclay », l’expérience lancée en 2011.

- Si vous deviez présenter en quelques mots l’objectif de ce colloque sur les « Jardins en politique » (auprès de vous-même) ?

Ce colloque, dont l’initiative revient à Edith Heurgon [directrice du CCIC] et Vincent Piveteau [directeur de l’ENSP de Versailles] qui l’a codirigé avec Patrick Moquay [professeur au sein de cette même école], se proposait de montrer comment les jardins peuvent être des lieux d’invention de nouvelles formes d’engagement individuel et collectif et pas seulement une métaphore d’un pouvoir, comme on le pense en songeant au jardin à la française ou à l’anglaise. Ce lien entre jardins et politique était examiné à la lumière de mon propre travail que les intervenants étaient invités à analyser voire interpréter à l’aune de leur propre expérience des jardins. Le colloque fut ainsi l’occasion de revenir sur des notions comme le « Jardin en mouvement », le « jardin planétaire » ou encore le « Tiers Paysage » en montrant comment elles entraient en résonance avec d’autres notions ou d’autres expériences ayant à voir directement ou pas avec le jardin. Je pense en particulier au travail de Sébastien Thiéry, politologue et coordinateur de l’association PEROU (Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines), qui intervient à Calais auprès des migrants : à défaut de biodiversité, il y était question de «brassages humains».

- Qu’est-ce que cela fait-il d’entendre ainsi des intervenants parler de soi et de ses travaux ?

C’est une expérience particulière ! Plusieurs jours durant, des intervenants, de surcroit d’horizons professionnels ou disciplinaires très différents, parlent effectivement de vous et de votre travail en lui donnant un sens à lui comme à votre propre parcours, auquel vous n’aviez pas pensé ! Cela donne le sentiment de sortir de soi-même et de se regarder à distance, par le truchement des autres. C’est la première fois que cela m’arrive ! Loin d’être à sens unique, les interventions ont été l’occasion de mises au point, d’expliciter des idées que je n’avais fait qu’effleurer ou pas encore explicitées. Soit quelque chose qui va bien au-delà de la simple discussion autour d’une proposition et qui permet d’éviter le risque de l’auto-centrement.

Je me suis d’autant plus volontiers plié à l’exercice que le public comptait de nombreux jeunes, encore en cours de formation ou déjà engagés dans une activité professionnelle ou une expérience de terrain, et qui ont manifestement lu mes écrits, sans pour autant se limiter à eux. Mes mises ont point n’étaient donc pas destinées à approfondir un pur travail théorique. Elles répondaient au souci de leur être vraiment utile, de les aider dans leurs démarches respectives.

- Ainsi, le colloque a été l’occasion pour vous de mesurer la réception de vos travaux et de vos concepts auprès d’une grande diversité d’intervenants. Au final, quel est votre sentiment de ce point de vue ?

Je suis très agréablement surpris de la façon dont mes concepts ont été pris en mains. Il semble que le principe du « Jardin en mouvement » soit admis et compris. Les notions de « Jardin planétaire » et de « Tiers Paysage » sont, elles, plus discutées ou interprétées, peut-être parce qu’elles sont plus récentes, encore à l’état d’expérimentation dans la pensée comme dans l’action. Mais je n’ai rien entendu ni vu qui ait pu m’irriter ou me contrarier. Tout en plus une ou deux interventions ont-elles pu paraître en décalage, mais, après tout, pourquoi pas.

- Le colloque a été aussi l’occasion d’expliciter une notion qui coule de source, mais qui n’avait pas encore donné lieu à des écrits de votre part, à savoir celle de « Jardinier planétaire »…

En effet, jusqu’à présent, je m’étais borné à envisager la terre comme un « Jardin planétaire » pour sensibiliser à la nécessité de prendre soin aux ressources à commencer par celle de l’eau, qui, on l’oublie, a été déjà utilisée à plusieurs reprises avant d’être consommée par un individu. Mais dès lors qu’on a conscience de cela, on peut, me semble-t-il, être considéré comme un « jardinier planétaire ». Certes, plus ou moins bon ou mauvais selon les cas, mais un « Jardinier planétaire » quand même. Au-delà, parler de «  jardinier planétaire » est aussi une manière d’associer le jardin à de nouvelles formes d’engagement politique. En ce sens, la notion est en germe dans L’Alternative ambiante (éditions Sens & Tonka, 2014), de tous mes ouvrages, celui qui est peut-être le plus marqué par la pensée politique. J’y traite il est vrai des enjeux écologiques à l’échelle de la planète et formule des propositions sur l’économie et ce que pourrait être un gouvernement idéal. C’est d’ailleurs ce même ouvrage qui a motivé le thème du colloque.

- Un mot sur Cerisy : c’est la première fois que vous vous y rendiez. Quelles sont vos impressions ? Rappelons que le colloque a duré sept jours…

Cela ajoute au caractère particulier de l’expérience cerisyenne. Je n’avais jamais participé à un colloque aussi long ! Je ne vous cache pas d’ailleurs que j’en sors tout à la fois léger et fatigué. D’autant que le programme était riche. Nous n’avons pas chômé ! Même l’après-midi de pause a été l’occasion de visites à l’extérieur (l’île de Tatihou, notamment). Bref, c’était d’une intensité folle ! Cependant, la qualité des interventions, ajoutée à l’ambiance qui a régné tout au long du colloque – une ambiance empreinte de beaucoup de bienveillance – a fait du colloque une expérience unique.

Sans compter l’organisation même, rythmée au son des cloches qui battent le rappel pour les repas, que nous partageons ensemble, ou qu’on agite pour marquer la reprise des conférences, sans pour autant donner une allure universitaire au colloque. Les séances de communication ont été entrecoupées de séquences qui n’ont rien à voir avec ce qu’on peut voir dans un colloque scientifique : des visites du parc, des séances de cueillettes, des lectures, etc.

- Sans compter le site lui-même…

Oui, en effet. Un site plus que remarquable avec son vallonnement et  son patrimoine architectural : le Centre culturel international de Cerisy est abrité dans un château du XVIIe siècle avec ses anciens corps de ferme, réaménagés pour les besoins des communications et de l’hébergement des participants, le tout au milieu d’un magnifique parc, entretenu par un jardinier, Pascal, qui a d’ailleurs été de la partie. Bref, on se sent déconnecté, dans un ailleurs indéfinissable, quoique bien normand au plan météorologique – il a plu les premiers jours du colloque ! (rire). On se sent à l’écart, comme en résidence, ce qui d’ailleurs incite à rester avec les participants et à poursuivre les discussions de manière plus informelle et/ou en petits groupes, avant de se retrouver ensemble pour les repas ou les séances plénières.

- On est à l’écart, dites-vous. Pour autant on n’est pas coupé du monde…

Non, pas du tout ! Nous avons traité de sujets de portée planétaire, que ce soit le réchauffement climatique ou les migrants. Ceux-ci en particulier ont été évoqués à travers plusieurs interventions : outre celle de Sébastien Thiéry, déjà citée, je pense à celle de Frédéric Picard, qui occupe une friche dans le quartier des Lentillières, à Dijon, avec une cinquantaine de migrants ou de Roms. Ou encore à celle de Jacques Tassin, qui a fait une éclairante analogie entre nos rapports aux plantes invasives et celui aux migrants. Au-delà, on n’a eu de cesse de traiter de l’actualité dans toutes ses dimensions, humaine et biologique. Bref, si le cadre cerisyen donne l’impression d’être un peu à l’écart (ce qu’il est en termes d’accessibilité), il est propice à une vraie réflexion collective sur des enjeux contemporains.

- Permettez-nous de saisir l’opportunité de cet entretien pour avoir des nouvelles du projet mené à partir de 2011,  sur le Plateau de Saclay et qui avait été l’objet d’un entretien impromptu [ pour y accéder, clique ici] ?

Malheureusement, ce projet, appelé « le protocole de Saclay », est en panne. Il devait être mené sur une dizaine d’années, en accord avec l’Agence des Espaces Verts (AEV) d’Ile-de-France, sur une parcelle de 17 ha, mise à disposition par la Communauté d’agglomération de Paris-Saclay, et découpée en 16 parcelles correspondant à autant de propositions de méthodes de culture et de paillage. L’enjeu était de réintroduire de la vie organique dans des sols surexploités. 21 prélèvements devaient être effectués, deux fois par an, de façon à établir des comparaisons (entre les différentes méthodes mais aussi les parcelles où, à dessein, nous n’intervenions pas) et sélectionner au final la solution la meilleure et la plus rapide. L’humus ainsi reconstitué aurait été mis à disposition des agriculteurs, intervenant sur les 2 400 ha de la Zone de Protection Naturelle, Agricole et Forestière (ZPNAF), et qui seraient désireux de passer en bio. Nous souhaitions pour cela nous associer à un laboratoire, notre préférence allant pour celui de l’ingénieur agronome Claude Bourguignon. Malheureusement, il ne l’a pas souhaité en raison de sa dissidence avec l’Inra, qui avait travaillé sur ce terrain autrefois (il ne voulait pas se retrouver en situation de juger le travail de son ancien employeur). Finalement, l’AEV s’est de nouveau tournée vers l’Inra. Mes deux interlocuteurs étaient enthousiastes. Mais au bout d’un an, l’Inra a considéré qu’il ne pouvait pas poursuivre l’expérimentation sur cette parcelle-çi, au prétexte qu’elle était trop hétérogène. Contre mauvaise fortune bon cœur, nous en avons donc changé. Puis, j’ai été recontacté, cette fois pour m’informer du fait qu’il n’était pas question de renoncer à l’agriculture conventionnelle sur le Plateau de Saclay… A la question de savoir pourquoi, on m’a dit qu’on ne pourrait répondre aux besoins organiques de surfaces converties au bio, sauf à recourir aux déchets de la ville. Ce qui, en soi, n’était pas un problème. A la question de savoir pourquoi on ne chercherait pas à passer en bio, la réponse a été : « Parce que si on fait cela, des plantes pourraient pousser ». Invraisemblable ! Car, justement, moi, je cherche à ce que des plantes poussent, ne serait-ce que pour savoir comment vit le sol et quelles cultures on pourrait y faire.

Nous avons donc décidé de renoncer à travailler avec l’Inra et de nous tourner vers un laboratoire privé. Mais, entretemps, l’AEV a changé de direction, de sorte qu’on ne sait plus où on en est. Depuis le mois de février, je n’ai plus de contact.

- Espérons que l’appel sera entendu à travers cet entretien…

Espérons-le, en effet. En attendant, je m’empresse de préciser que la réponse que j’ai reçue de mon dernier interlocuteur de l’Inra, ne saurait refléter l’état d’esprit qui règne dans cet organisme de recherche, qui compte aussi, je peux en témoigner, des chercheurs de grande qualité. Je travaille d’ailleurs sur un autre projet, à Cargèse, avec une équipe de l’Inra et cela se passe très bien.

A lire aussi les entretiens avec Vincent Piveteau (à venir) et Patrick Moquay (à venir).

Crédit des photos illustrant cet article : Hervé et Frédérrique Sainct (photo du carrousel) et Véronique Mure (photos en page d’accueil petit format et illustrant cet article). Merci à eux.

2 commentaires à cet article
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