Hack’ultivons notre jardin!

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Ce 8 décembre dernier, le GreenLab du PROTO204 accueillait, en association avec Zone AH!, diverses initiatives autour de l’agriculture urbaine. Une contribution apparemment modeste, en réalité plus que prometteuse, à la COP21, ouvrant de nouvelles perspectives au territoire de Paris-Saclay.

Et si, en plus d’être un cluster technologique, Paris-Saclay était le lieu d’expérimentation d’une agriculture urbaine sinon périurbaine ? La question n’a comme on le sait rien d’incongru. C’est d’ailleurs le cheval de bataille de Terre & Cité, qui veille depuis sa création, en 2001, à assurer la préservation d’activités agricoles et leur patrimoine sur le territoire de Paris-Saclay en mobilisant bien au-delà des seuls agriculteurs. Mais ce qui pouvait paraître encore comme une utopie a pris une étonnante consistance à l’occasion de la soirée organisée au PROTO204 à l’initiative de GreenLab, en partenariat avec Zone-AH!

Fondée par Bruno Vitasse, ingénieur agricole de formation, cette association loi 1901 œuvre pour la création, l’accompagnement et l’animation de tiers-lieux destinés au développement de l’agriculture urbaine, hybride et collaborative. Quant à GreenLab, inutile de le présenter plus longuement. Ceux qui fréquentent le PROTO204 connaissent bien cette étonnante déclinaison de l’esprit FabLab à l’univers du végétal et du jardinage. Lancée à l’initiative de Donna Enticott et de Mathilde Bryant, que nous avons déjà eu l’occasion d’interviewer (pour accéder à l’entretien, cliquer ici), il vise à fédérer des bonnes volontés autour d’un projet d’aménagement de la « terrasse » située à l’arrière du bâtiment du PROTO204. Que de chemin parcouru depuis le premier atelier de préfiguration organisé le 21 septembre dernier (et dont nous nous étions fait l’écho ; pour accéder au compte rendu, cliquer ici) ! Pour l’heure, il n’y a encore rien à voir. C’est que, à GreenLab, on prend le temps, celui de la germination. A l’occasion de cette nouvelle réunion de préfiguration, la 3e, GreenLab est donc parvenu à réunir pas moins d’une huitaine d’initiatives et, signe que le sujet intéresse, plus d’une trentaines de curieux. Toutes plus originales les unes que les autres, on se bornera à présenter ces initiatives en une phrase pour mieux renvoyer à leurs sites ou pages Facebook respectifs (que nous n’avons pas manqué de consulter) avant d’en dégager, ici, les points communs :

- Du Green Dans le Gris, le 1er concours de prototypes d’agriculture urbaine connectée organisé par La Fonderie, l’agence numérique d’Île-de-France ;

- Sitopia, un laboratoire d’innovations vers des modèles agroalimentaires, à la fois humaines, sociales et durables, en projet dans le parc d’un ancien château du côté de Nanterre ;

- La M[Y]NE – pour Manufacture des idées et nouvelles expérimentations -, un laboratoire ouvert pour la réappropriation citoyenne des moyens de faire de la recherche et d’expérimenter, conçu par La Paillasse Saône, un collectif d’étudiants en forme d’« éco-kacklab », installé à Lyon ;

- Vergers Urbains, un tout jeune collectif qui s’est fixé pour objectif de « rendre la ville comestible, partout où cela est possible : les rues, les trottoirs, les pieds d’immeubles, les toits, les friches, les balcons etc. » ;

- PMCLab, un FabLab associatif et coopératif visant à accompagner les étudiants scientifiques dans le développement de leurs projets. Géré par des étudiants et encadré par des enseignants-chercheurs des UFR de Physique et Chimie, il met l’accent sur « le partage des connaissances et des moyens de production ».

- Urbasense, qui propose une « gestion efficiente, écologique et partagée des espaces naturels et cultivés de ses clients ».

Preuve que les entreprises ne sont pas en reste, citons le jardin ouvert sur le site du Centre Daniel Carasso de Danone Nutricia Research, et présenté conjointement par Hervé Plessix, son directeur, et Erica Perrier (tous deux sur la photographie illustrant cet article). Une diversité d’initiatives, comme on le voit, qui n’en présentent pas moins des points communs. D’abord, une même volonté de réconcilier le végétal et la ville, dans ses marges ou ses espaces publics. Ensuite, une propension à faire bouger les frontières, les lignes, pour mieux croiser des univers qu’on n’a pas forcément l’habitude de voir ensemble : le jardinage, donc, mais aussi le design, l’architecture, l’urbanisme, la science… C’est dire si les démarches sont le plus souvent collectives et pluridisciplinaires. Dans le même ordre d’idée, relevons la créativité et l’innovation qui se manifestent jusque dans les dénominations et, bien plus, dans le modèle économique, l’invention de tiers lieux originaux.
Autre point commun : l’âge de nos « pionniers » (c’est ainsi qu’ils étaient annoncés dans le programme, une appellation tout sauf injustifée). Certes, l’ensemble n’avait pas prétention de constituer un échantillon représentatif, mais leur apparente jeunesse suggère qu’on est bien en présence d’une génération soucieuse, au-delà, de la réconciliation de la ville et du végétal, d’hybrider, de jouer collectif, de rendre les consommateurs (c’est à dire, vous, moi, nous…) plus acteurs de leur alimentation. Ecosystème, hybridation, jardinage, mais aussi collaboratif, synergie, expérimentation, tiers lieux,… Autant de termes revenus tels des leitmotivs. A l’évidence, les intervenants, fondateurs ou cofondateurs invités à témoigner en quelques minutes, parlaient à peu près le même langage.

Qualité des sols et modèle économique

Certains sont bien plus que des « signaux faibles » ou de simples initiatives en émergence : beaucoup ont déjà l’expérience de partenariat avec des entreprises et des collectivités et plusieurs projets à leur actif. Organisés en réseau sinon dans une logique rhizome, ils acquièrent un poids plus important qu’ils en ont l’air. On pense bien sûr à Zone AH! mais aussi à Urbasense.
A notre grande surprise, les porteurs de projet n’ont pas évoqué d’eux-mêmes deux questions qui nous semblent pourtant cruciales. Mais à l’évidence, elles sont évidentes pour eux, en tout cas assez pour ne pas leur faire éprouver le besoin de les énoncer explicitement.
La première concerne la qualité des sols : en milieu urbain, tous les terrains disponibles ne sont pas exploitables compte tenu de la pollution accumulée au fil du temps en centre-ville comme en banlieue. Des jardins partagés l’ont appris à leur dépens, contraints qu’ils ont été de devoir fermer ou aller cultiver ailleurs. Désormais, aucune initiative ne se lance sans se poser la question. C’est le cas de GreenLab dont Mathilde, géologue de formation, a d’ailleurs conclu la soirée en prodiguant des conseils sur la manière d’évaluer la qualité de son sol. Dans l’incertitude, les jardiniers en herbe ont toujours la possibilité de solliciter une analyse auprès d’un laboratoire. Moyennant des moyens financiers, car, bien évidemment, l’évaluation et surtout le traitement des sols, cela peut coûter cher et prendre du temps. Ce qui explique d’ailleurs que les initiatives se déploient le plus souvent sur des parcelles relativement réduites. Dans le cas du projet de Sitopia, le parti a été pris de n’exploiter que 1 000 m2 des 6 000 de l’exploitation. Ce qui est déjà beaucoup. A défaut de pouvoir investir, il y a des solutions : l’apport de compost pour enrichir la terre, des jardins hors-sol et/ou mobiles, etc.

Des initiatives bottom up, top down et collaboratives

La seconde question éludée par nos intervenants qui, il est vrai ne disposaient que de quelques minutes pour partager leur expérience, portait sur le modèle économique. Là encore, tous manifestent beaucoup de créativité pour subvenir à leurs besoins, mais en préservant leur autonomie. Plusieurs (PMCLab et Zone AH!) ont manifesté leur réticence à recourir aux subventions, en proposant des prestations aux collectivités et/ou aux entreprises.

A trop souligner les points communs, il ne faudrait pas escamoter les différences. Si des initiatives qui nous ont été données à découvrir sont pour la plupart bottom up, émanant d’initiatives collectives, ou s’inscrivent dans une logique collaborative, d’autres sont plutôt top down sinon institutionnelles ou encore « privées » (cas de Sitopia, par exemple), sans que cela n’enlève en rien à leur intérêt. Difficile cependant de mettre un mot, un même concept, sur ces initiatives si tant est que cela soit indispensable. D’ailleurs, à chacune son nom, son appellation bien spécifique comme pour se distinguer des autres, souligner sa singularité.
Observer cela ne revient pas à relativiser la portée du phénomène. Au contraire. Le monde des start-up nous l’enseigne assez : c’est la diversité des jeunes pousses qui fait la richesse d’un écosystème d’innovation, et garantit la possibilité même de success stories. Mais sans doute que l’heure est-elle venue de dresser une typologie pour mieux aider les porteurs de projet à se positionner et se compter pour commencer à se constituer en réseau et monter en généralité. Typologie ? A dessein, nous utilions ce mot. Le hasard a voulu que la veille, toujours au PROTO204, le sociologue Michel Lallement en ait proposé une pour aider à y voir plus clair entre les Hackerspaces, Makerspaces et autres FabLabs qui ont vu le jour en Californie (son terrain d’étude) et le reste du monde (dont Paris-Saclay !). De celle qu’il a proposée ressort des différences, au regard de l’inscription ou pas dans une logique marchande, le statut, sans oublier l’idéologie qui sous-tend le projet. Et le même Michel Lallement de suggérer que c’est précisément cette diversité qui nourrirait l’essor de ces tiers lieux, observé depuis quelques années. Sans doute que le même exercice serait aussi instructif dans le cas de nos initiatives en faveur de production urbaine de fruits et/ou de légumes.

Des initiatives de Paris-Saclay et d’ailleurs

Relevons encore que la plupart de nos porteurs de projets venus témoigner ce soir-là, sur le thème de l’agriculture urbaine, n’étaient pas de Paris-Saclay. Ce dont on ne s’offusquera pas non plus. Bien au contraire. Rappelons s’il en était besoin que Paris-Saclay est un cluster ouvert et que c’est précisément la vocation du PROTO204 que de favoriser les connexions entre les communautés d’entrepreneurs, de porteurs de projets innovants et étudiants, sans s’embarrasser du périmètre de l’OIN. Profitons quand même de l’occasion de rappeler que plusieurs initiatives en faveur de la réintroduction du végétal et du jardinage ne manquent pas sur ce territoire : Réseau Cocagne, Le Vivant et La Ville ou encore, du côté de la Communauté d’agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines, des actions en faveur d’une agriculture périurbaine menées dans le cadre de son Agenda 21 (et sur lesquelles nous aurons l’occasion de revenir prochainement).

Les atouts de Paris-Saclay

Est-il besoin de rappeler que Paris-Saclay est un territoire qui présente de précieuses caractéristiques pour le développement d’une agriculture urbaine/périurbaine : il a une forte composante agricole (qu’il est appelé à conserver, grâce à l’adoption de la Zone de protection naturelle, agricole et forestière). C’est ce qu’Emmanuel Vandame, agriculteur céréalier, présent ce soir-là, a, à juste titre, pris soin de souligner ne serait-ce que pour inviter les porteurs de projets à se rapprocher de lui et de ses autres collègues agriculteurs afin d’exploiter au mieux les parcelles dont ils disposeraient. Une invitation adressée tout particulièrement à Danone dont la parcelle se trouve avoir été exploitée en d’autre temps par la famille Vandame. Le même n’a pas manqué de manifester un certain dépit à l’idée que ces initiatives seraient en quelque sorte l’avant-garde appelée à se substituer aux agriculteurs du Plateau de Saclay. Ce sur quoi les porteurs de projet se sont empressés de le rassurer en rappelant que c’est en milieu urbain, dans les zones plus ou moins denses qu’ils entendent s’investir en valorisant délaissés, friches (urbaines) et espaces publics. Loin donc de s’opposer à l’agriculture, ils se veulent complémentaires moyennant cependant l’évolution de celle-ci vers des pratiques plus respectueuses de l’environnement.
Reste à savoir si on peut subsumer toutes ces initiatives sous l’appellation « agriculture urbaine ». A notre sens, c’est une erreur. Car si, dans cette appellation, il y a « urbaine », il y a aussi « agriculture », laquelle recouvre des compétences, des techniques et des savoir-faire différents que ceux requis pour le jardinage ou le maraîchage. L’appellation « agriculture urbaine » devrait donc être réservée aux pratiques agricoles rattrapées par la ville, sous l’effet de l’étalement urbain et de la périurbanisation, avec tous les conflits d’usage qui peuvent en résulter, mais aussi les opportunités en termes de pratiques en circuits courts.
Toujours est-il que nos porteurs de projets ont su parfaitement illustrer le fait que l’innovation n’est pas que technologique. Qu’elle peut être sociale, agricole, etc. sans craindre de relever du bricolage ou de l’artisanat. Y compris à Paris-Saclay qui dispose d’autres atouts de taille. D’une part, l’implantation de laboratoires de recherche de l’Inra et d’AgroParisTech. D’autre part, la présence d’étudiants qui viennent des quatre coins de France et du monde, et donc riches éventuellement d’expériences et de manières de faire spécifiques en matière de jardinage, de maraîchage et d’agriculture. Sans compter leurs compétences en ingénierie, sciences et techniques. A cet égard, les exemples de la Paillasse Saône et de PMCLab offraient une illustration de ce que pouvait donner l’élargissement de l’univers du jardinage à celui du monde estudiantin et vice versa. A quand donc l’équivalent sur le territoire de Paris-Saclay ?

Encore un grand merci à Hugo Noulin, d’Action Création, pour les photos illustrant cet article.

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