Jacare Technologies ou de l’art d’entreprendre en observant

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« Dans cinq ans, je créerai mon entreprise ». Finalement, il faudra juste quelques années de plus à Arnaud Bingono, pour donner naissance à une start-up, Jacare Technologies. Actuellement hébergée au sein d’IncubAlliance, elle est en passe de rendre plus intelligent l’affichage publicitaire en donnant les moyens d’en savoir plus sur ceux qui stationnent devant les panneaux ou les écrans.

Ingénieur de formation, avec une double compétence en électronique et en informatique, Arnaud Bingono est diplômé en 2005 de l’ex-IFITEP, aujourd’hui école Polytech Paris UMPC (Université Pierre et Marie Curie). Il s’en est fallu de peu qu’il ne fasse ses études à Polytech Paris-Sud (ex-NFIO). « Quand j’ai postulé en école d’ingénieur, j’y avais été accepté mais pour des études orientées vers l’optronique [« Une technique permettant de mettre en œuvre des équipements ou des systèmes utilisant à la fois l’optique et l’électronique (en associant) généralement un capteur optique, un système de traitement d’images, un système d’affichage ou de mémorisation », d’après Wikipédia ]. Sauf que cela paraissait être un domaine trop pointu ; je craignais de réduire le spectre de mes employeurs potentiels, à Thales ou Sagem. »
Il n’en a pas moins des attaches anciennes avec le territoire de Paris-Saclay. « Par le plus grand des hasards, j’ai travaillé à Massy. » Dans une société qui faisait de… l’optronique. Il y restera sept ans, de 2006 et 2012, en tant qu’ « ingénieur commercial grand compte ». Auparavant, il aura travaillé comme ingénieur informaticien chez GOSS international (concepteur de rotatives offset automatisées), puis chez Alten (une société d’ingénierie et de conseil en technologie). Soit une dizaine d’années de salariat.

Un jour, je serai chef d’entreprise

Comment a-t-il sauté le pas de l’entrepreneuriat ? « J’ai toujours eu envie de créer mon entreprise. Dès que je suis entré en école d’ingénieur, je savais qu’un jour je serais chef d’entreprise. Dans quoi ? Je ne le savais pas, si ce n’est que ce devait être dans un domaine technique. »
L’école d’ingénieur l’avait-elle disposé à cela ? « Sincèrement, non. Elle formait avant tout des ingénieurs d’application, spécialistes dans leur domaine, mais sans fibre business. » Inutile d’aller voir du côté des parents pour trouver une cause si ce n’est indirecte. « Mon père me titillait souvent sur ma scolarité et mon avenir professionnel. » Et Arnaud Bingono de relater ce souvenir, du genre de ceux qui marquent durablement, bien au-delà de ce qu’on imagine dans l’instant. « Un jour, j’avais ramené une mauvaise note de l’école. Je n’avais que dix ans. Plutôt que de se mettre en colère, il m’avait désigné une personne qui passait au même moment à la télé : ‘ tu vois, lui, il a réussi dans la vie : c’est un ingénieur informaticien qui a créé sa propre société.’ Depuis ce jour-là, je m’étais dit plus ou moins consciemment que s’il suffisait de cela pour faire plaisir à mon père, un jour, je deviendrais donc ingénieur informaticien et créerais ma propre société. » Et le même d’exprimer dans un éclat de rire la reconnaissance à son paternel : « Si j’en suis là aujourd’hui, c’est un peu à cause de/grâce à lui ».
Il n’ignorait pas que l’entrepreneur dût avoir une fibre business. « C’est précisément cela qui me plaisait. » Ce dont il se rend compte lors d’une rencontre fortuite, au temps où il travaillait chez Alten. « J’étais alors en mission dans une société située à Marly-le-Roy. Un jour, un commercial de la future société pour laquelle j’allais travailler était venu en présenter des produits. En échangeant avec lui, j’ai appris qu’elle recherchait des commerciaux avec un profil ingénieur, ses produits ayant une forte composante technique. » Arnaud Bingono postule à tout hasard. Aussitôt recruté, il y restera donc une huitaine d’années.

A quel moment précis s’est-il décidé à créer sa société ? « En fait, dès mon entretien d’embauche, on m’avait demandé où je me voyais dans un horizon de cinq ans. Je me souviens d’avoir répondu au tac au tac que je serais entrepreneur ! » Il ne se sera donc trompé que de trois ans. Explication de ce retard tout relatif : « Chez cet employeur, nous étions sur des marchés longs à développer. Je ne me voyais pas partir avant d’avoir pu profiter des fruits de mon travail et d’établir, enfin, une vraie relation de confiance avec le client, qui attend d’ailleurs de voir l’aboutissement de sa collaboration avec vous pour ouvrir son carnet d’adresses. » Lequel est, comme chacun sait, l’un des principaux nerfs de la guerre pour tout entrepreneur en herbe.

Du salariat à l’entrepreneuriat

Preuve en tout cas qu’on peut le devenir après une période de salariat plus ou moins longue (sans exclure la possibilité d’y revenir, d’ailleurs, comme bien des personnes interviewées pour le Média Paris Saclay ont pu en témoigner). « Rien ne sert de se presser. Il ne faut se lancer comme entrepreneur qu’une fois qu’on le sent. » Et le même de pointer l’erreur commise par des entrepreneurs autoproclamés : « Parce qu’ils sont de bons commerciaux ou managers, ils imaginent qu’ils sont prêts à devenir des entrepreneurs. Or, un bon commercial ou même un bon manager ne fait pas systématiquement un bon entrepreneur. » Et vice versa : « Un bon entrepreneur ne fait pas forcément un bon commercial ou manager. » Bref, les compétences ne suffisent pas : « Il faut que cela vienne des trippes. Etre un bon entrepreneur, c’est être multitâche et donc avoir suffisamment d’assurance pour résister à la pression, combler ses lacunes, tout en sachant déléguer. »
La société voit le jour en mars 2014. Son nom appelle d’emblée un double commentaire : d’abord, il se prononce Djacaré. Ensuite, il désigne un reptile du genre Caïman de la famille des Alligators. Prêt à croquer le moindre concurrent qui se mettrait au travers de sa route ? interroge-t-on. « Non, rassure Arnaud Bingono, juste un peu surpris par ce qu’il évoque d’emblée chez nous. C’est davantage en référence au temps que ce reptile passe en immersion et en phase d’observation, sans qu’on puisse en soupçonner la présence. » De fait, c’est une métaphore pertinente de la technologie mise au point par la jeune start-up consistant à qualifier en temps réel les personnes qui stationnent devant un panneau ou un écran publicitaire, non sans permettre d’ajuster en conséquence et toujours en temps réel les annonces (lire la suite pour en savoir plus). « Désormais, les annonceurs pourront disposer d’une connaissance plus fine des flux et optimiser l’emplacement des panneaux ou écrans, tout en adaptant le contenu. » Toute proportion gardée, Jacare est à l’affichage digital ce que Criteo est à la publicité sur le net. Ni plus ni moins.
Le choix du nom Jacare a une autre explication, qui en dit long sur l’ambition de son fondateur : « Nous avons vocation à nous développer à l’international, aux Etats-Unis, puis au Japon, les deux marchés les plus porteurs actuellement. Ce qui supposait d’avoir un nom facile à prononcer pour les Anglo-saxons ou les Japonais. Ce qui est effectivement le cas avec Jacare. » Paradoxalement, il n’y aurait que les Français pour le prononcer à la manière des métiers Jacquard ! Optimiste, Arnaud Bingono l’est d’autant plus que le marché de l’affichage numérique qu’il investit a le vent en poupe depuis l’évolution des technologies d’affichage.

L’incubateur, la version moderne du garage

Comme bien d’autres créateurs de start-up, il a fait le choix de l’incubation. « Il nous paraissait indispensable d’être accompagné car, aujourd’hui plus que jamais, il est illusoire d’entreprendre seul. Ensuite, un incubateur, c’est en soi un écosystème dans lequel on va pouvoir rencontrer des entrepreneurs qui sont confrontés aux mêmes problématiques que les siennes, sans compter ceux qui sont passés en post-incubation, qui sauront dire les erreurs à éviter. » Sans compter non plus les formations dont on peut y bénéficier.
Et Arnaud Bingono de résumer par une formule dont il a le secret : « Un incubateur, c’est la version moderne du garage. » Où on peut accueillir des clients dans un environnement professionnel, un autre atout non négligeable. « Qu’on le veuille ou non, l’image de la société, c’est important. Si vous avez une technologie innovante, c’est bien, mais si vous recevez vos clients potentiels dans le salon de votre F2, ça ne le fait pas. »
Soit, mais pourquoi IncubAlliance ? On s’attend à ce qu’il mette en avant le cadre, l’environnement arboré, la superficie des espaces de travail. Ce qu’il fait volontiers, en rappelant qu’à IncubAlliance, il n’y a pas d’espace de coworking où on est les uns sur les autres, chaque start-up disposant de ses locaux en propre, en plus des espaces communs. Ce qui est appréciable pour une start-up comme Jacare qui, à compter de septembre prochain, en sera déjà à un effectif de sept personnes (son fondateur et dirigeant compris). Cela étant dit, il tient à souligner le caractère public de l’incubateur. Avec ses avantages – des infrastructures gratuites, « un plus pour des sociétés comme la nôtre, qui n’ont pas encore beaucoup de fonds de départ » – et ses contreparties, qu’il estime cependant légitimes, à savoir : devoir rendre des comptes sur l’avancement de son projet entrepreneurial, le respect des démarches à remplir. Au-delà, il y a l’implantation d’IncubAlliance à proximité de centres de recherches, de grandes écoles et d’une université réputée (Paris-Sud). Et tout le travail qu’effectue cet incubateur pour faciliter la mise en contact entre ses entrepreneurs incubés et les partenaires potentiels. Un autre de ses atouts, aux yeux d’Arnaud Bingono, qui estime que « la vraie clé de réussite d’une start-up, c’est son écosystème. »

Des mondes à rapprocher

Sauf qu’IncubAlliance est située dans la vallée de l’Yvette, et les principaux établissements de recherche sur le plateau… Une objection qu’Arnaud Bingono balaie de la main : « Rien de plus facile que de se rendre à l’Ecole polytechnique, au CNRS, etc. » Fût-ce, il est vrai, en voiture. Quand bien même nous n’avons pas rencontré d’entrepreneurs se plaignant de leur apparent isolement, on insiste donc. La réponse fuse : « Comment les startuppers font-ils quand ils doivent rendre visite à leurs clients ? Ils ne sont pas tous à proximité. Il faut donc bien qu’ils prennent leur voiture. » CQFD.
S’il devait apporter un bémol, il concerne le rapport avec le monde académique. « On n’a pas les mêmes temporalités : un chercheur travaille dans la longue durée là où le startupper a vocation à accélérer la valorisation d’une technologie ». Mais le même se dit confiant : « Les chercheurs comprennent bien l’intérêt de s’associer à un entrepreneur quand il s’agit de faire du business. » A fortiori quand ce dernier est lui-même issu d’un établissement d’enseignement supérieur ou de recherche de Paris-Saclay. « Au début, ce peut-être un peu plus difficile quand vous venez de l’extérieur. » « Et encore », admet-il. « Tout le mérite d’IncubAlliance et de l’écosystème de Paris-Saclay en général, est justement de faire tomber les barrières, de cultiver les synergies, en créant les conditions d’échanges informels, de rencontres interpersonnelles. »

Pour accéder à la suite de la rencontre avec Jacare Technologies, cliquer ici.

Légende photo (en Une, grand format) : de gauche à droite : Henri Pollet (CTO), Mabrouk Aljane (Data Scientist), Arnaud Bingono (CEO) et Arnaud Piot (Ingénieur Logiciel)

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