« Il n’a pas de déterminisme qui condamne à un parcours linéaire ». Rencontre avec Loïc Devilliers

Essouriau2019-1Paysage
Suite de nos échos au forum des anciens élèves de la CPGE du lycée de l’Essouriau, organisé le samedi 9 novembre dernier, à travers le témoignage de ce professeur de mathématiques (à gauche sur la photo).

- Quel cursus vous a conduit à devenir professeur de mathématiques au lycée de l’Essouriau ?

Après trois années de classe prépa, je suis allé à la fois à l’université et à l’ENS de Cachan [aujourd'hui Paris-Saclay] où j’ai préparé l’agrégation de mathématiques. Puis j’ai fait une thèse sous une triple tutelle – Inria de Sophia Antipolis, l’ENS Cachan et l’École polytechnique. C’est à l’issue de cette thèse, que j’ai déposé un dossier de candidature pour enseigner en classe prépa. Résident à Bures-sur-Yvette, j’avais demandé comme premier vœu à être affecté dans un lycée du secteur. Je savais qu’il y avait une classe prépa à l’Essouriau, mais j’étais loin d’imaginer qu’un poste se libérerait. Suite au départ d’un des enseignants, c’est moi qui y ai été nommé. J’ai donné mes premiers cours de septembre à décembre 2018, aux élèves de 2e année.

- Comment avez-vous vécu vos premiers mois d’enseignement ?

A la suite de ces  premiers mois, j’ai confié ma classe à mon collègue Fabien Délen, mais sans trop savoir quoi penser de leur niveau faute de disposer encore de recul sur les promotions précédentes. Si, moi, je suis particulièrement intéressé par les maths, ce n’est pas le cas de tous les élèves, y compris en classes prépas – certains peuvent avoir plus d’appétence pour la physique et/ou la chimie.
Cependant, j’ai pu continuer à suivre mes premiers élèves à travers les colles que je donnais. Ils avaient progressé ! A la fin de l’année scolaire, au moment des oraux blancs, ils possédaient des connaissances encore plus solides. Même si rien n’est acquis, j’avais finalement l’intuition que les résultats allaient être au rdv. Ce fut le cas avec des surprises agréables : si tel ou tel avait bien décroché une bonne école, d’autres avaient su tirer leur épingle du jeu. En l’espace de deux ans, on pouvait mesurer le chemin parcouru, entre les premiers mois de la première année, durant lesquels les élèves ne prennent pas forcément la mesure de l’effort à consentir, et les derniers mois, à mesure qu’approchent les concours.

- Pourquoi avoir opté pour l’enseignement alors que vous auriez-pu évoluer dans le monde de la recherche ?

Effectivement, j’aurais pu essayer de continuer dans la recherche, mais encore fallait-il qu’il y ait des postes. Malheureusement, ils sont peu nombreux. Et puis, depuis mes années de lycée, j’entretenais l’idée de devenir professeur de mathématiques. J’ai aussi gardé un bon souvenir des enseignements que je donnais à l’ENS Cachan, durant ma thèse.
De plus, quand on est enseignant-chercheur, on enchaîne des enseignements de trois à quatre heures par semaine, en amphi, devant différentes promos de centaines d’étudiants, qu’on ne peut connaître vraiment. En classe préparatoire, un professeur suit normalement une et une seule classe pendant l’année (la CPGE de l’Essouriau étant particulière : mon collègue de mathématiques et moi échangeons les classes au mois de janvier, ce qui nous permet de suivre les deux). Nos deux classes sont d’une trentaine d’élèves chacune, soit un effectif suffisant pour pouvoir échanger avec chacun d’eux, bien les connaître. Or, ce contact direct, c’est ce que j’aime dans l’enseignement. Certes, on n’a pas les mêmes affinités avec chaque élève, mais au moins a-t-on la possibilité de les suivre tous, dans la durée, et de faire en sorte qu’ils réussissent au terme de leurs années d’études passées ici. Un élève rencontre-t-il des difficultés ? Est-il sur le point de renoncer ? On peut s’en apercevoir et intervenir à temps pour lui remonter le moral. Alors qu’en fac, plusieurs étudiants renonceraient-ils à leurs études, en cours de route, que je ne m’en apercevrais pas forcément !
Bien sûr, il ne s’agit pas de critiquer un système et d’en défendre un autre, car les deux systèmes sont, à mon avis, complémentaires. Disons que l’un d’eux me correspond un peu plus.

- Ce que vous nous dites de votre classe prépa est à rebours de l’image qu’on s’en fait encore, à savoir : des usines à intégrer de grandes écoles, dans un esprit de compétition…

Je crains que des classes prépa, on ne voie que le sommet de l’iceberg : les grandes prépas parisiennes ou de villes de province, avec leurs effectifs nombreux (près d’une cinquantaine d’élèves par classe) et où peut effectivement régner un esprit de compétition. C’est en tout cas l’image qu’en renvoient les médias, soit pour encenser ce modèle, soit pour le porter aux gémonies.
Or, les classes prépas, ce sont aussi toutes celles de lycées de banlieue ou de villes moyennes. Des classes rarement médiatisées au prétexte qu’elles n’ont pas les résultats de celles de Louis-le-Grand et d’Henry IV. Mais elles n’en font pas moins un travail de fond en permettant à des élèves d’intégrer des écoles d’ingénieurs elles aussi moins médiatisées, alors qu’elles aussi offrent de vrais débouchés professionnels. Un de nos élèves intégrerait-il Polytechnique, peut-être que cela susciterait plus la curiosité des médias pour notre lycée !

- Pourtant les résultats sont déjà là…

En effet, la plupart de nos élèves intègrent une école d’ingénieur ou poursuivent à l’université. Et cela n’est pas propre à l’Essouriau, mais le fait de toutes ces classes prépas que j’évoquais, qui ont juste la faiblesse d’être en banlieue ou dans des villes moyennes. C’est en tout cas le message positif que j’aimerais faire passer à tous ceux qui hésiterait encore à faire une classe prépa : la grande majorité des élèves qui en font une, intègrent une école voire font un double cursus. Ils ont en outre la possibilité de rejoindre l’université pour y poursuivre des études, qui leur permettront par la suite d’intégrer une école en 2e ou 3e année, en admission parallèle.
Même un faible niveau dans une matière scientifique n’est pas rédhibitoire. Quitte à prendre le temps nécessaire, et moyennant du travail, on peut intégrer une école correspondant à ses ambitions. Tous les élèves ne sont pas condamnés à suivre le même cursus. A chaque étape, d’autres opportunités peuvent se présenter. Certes, intégrer une grande école comme Polytechnique vous assure sûrement d’avoir une carrière toute tracée. Mais il n’y a pas de déterminisme qui condamne à poursuivre un parcours linéaire. D’autres parcours sont possibles. Ce dont je peux témoigner !

- De même que ce forum des anciens…

En effet, les parcours de nos anciens sont très divers, en plus d’être riches.

- Le lycée est inscrit dans l’écosystème de Paris-Saclay. Quel lien continuez-vous à entretenir avec lui ?

Personnellement, je reste en lien avec une de ses grandes écoles : l’ENS Paris-Saclay, qui vient de connaître sa première rentrée, sur le Plateau de Saclay. Je vais d’ailleurs participer durant quelques heures à la préparation au concours de l’agrégation de mathématiques. Quant à la CPGE, elle est déjà engagée dans un partenariat avec l’Université Paris-Saclay : certains cours y sont assurés par ses enseignants. Par ailleurs, notre lycée fait partie des nouveaux laboratoires de mathématiques, prévus par le plan Villani-Torossian. Dans le cadre d’un partenariat récent entre le lycée de l’Essouriau et l’Université Paris-Saclay, quatre-cinq professeurs de mathématiques du lycée (dont moi) et de collèges des alentours peuvent travailler sur certaines thématiques avec un universitaire. Enfin, chaque année, le lycée organise un jeudi par mois, des conférences de physique, de chimie ou de science de l’ingénieur, assurées par des chercheurs de cette même université. Cette année, il n’y en a pas de programmée en mathématiques, mais je compte bien solliciter des collègues de l’ENS Paris-Saclay !

A lire aussi les témoignages :

- d’autres enseignants de la classe préparatoire : Fabien Délen, professeur coordinateur (pour y accéder, cliquer ici) ; Antoine Morin, professeur en physique-chimie (cliquer ici) et Nicolas Schneider, professeur de physique-chimie (cliquer ici).

- d’anciens élèves : Guillem Khaïry, qui a intégré l’Ecole centrale de Nantes, après une première année à Polytech Paris-Sud (mise en ligne à venir) ; Marc Daval, élève de l’ENSMA-ISAE (mise en ligne à venir) ; Matthieu Dumas, élève à l’Ecole des Ingénieurs de la Ville de Paris, EIVP (mise en ligne à venir) ; Mélanie Co Tan et Augustin Huet, respectivement à l’ESIGELEC et à l’ENSEIRB-MATMECA (cliquer ici) et Paul Didiez, qui a fait le choix d’un double cursus à l’ENSIL-ENSCI puis à l’ISAE-ENSMA (mise en ligne à venir).

- de Marie-Ros-Guézet, qui participait au forum au titre du dispositif « Ingénieurs pour l’école », dont elle vient de prendre la responsabilité au plan national (mise en ligne à venir).

2 commentaires à cet article
  1. Ping : Apprendre dans l’optique d’enseigner… Entretien avec Antoine Morin | Paris-Saclay

  2. Ping : Des nouvelles de la classe prépa du Lycée de l’Essouriau. Rencontre avec Fabien Délen | Paris-Saclay

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