Il était une fois Soleil. Rencontre avec Michel Bessière

Le synchrotron Soleil
Synchrotron soleil
Après avoir débuté sa carrière au LURE, il a participé à l’aventure du Synchrotron Soleil dont il dirige aujourd’hui la Division des Services Techniques et de la Valorisation auprès des entreprises. Récit

Diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure de Chimie de Paris (ENSCP), en 1974, Michel Bessière s’est ensuite engagé dans la physique des matériaux à travers une thèse d’Etat sur les rayons X, soutenue dix ans plus tard. Dès sa sortie de l’Ecole, il intègre le CNRS comme ingénieur de recherches en développant un diffractomètre de laboratoire adapté aux mesures de diffusion diffuse. « Pendant ma thèse, le patron de mon laboratoire a été appelé à la direction de la chimie. » Sous sa houlette, celle-ci a investi dans le Laboratoire pour l’Utilisation du Rayonnement Electromagnétique (LURE), créé quelques années plus tôt, en 1973, à Orsay. « Constitué d’une suite de petits accélérateurs dont le DCI et ACO, il est l’ancêtre de Soleil ». Mais avant la construction de ce dernier, il y aura eu SuperACO.

Les années DCI, ACO et SuperACO

Lui-même a construit au sein de DCI et en partenariat avec une équipe de bio-physiciens, une ligne de lumière dédiée aux mesures de diffraction et diffusion. Jusque vers le milieu des années 90, en tant qu’ingénieur de recherche, il exploite cette ligne de lumière, fait de la recherche et accueille des utilisateurs. En 1996, il est nommé directeur d’un département d’instrumentation scientifique. « Dès cette époque, il était question de doter la recherche d’un nouveau synchrotron, car on avait conscience que SuperACO allait devenir obsolète. » La direction du LURE engage donc avec l’appui du CNRS et du CEA une réflexion à travers une succession de commissions. Mais plusieurs années s’écouleront encore avant le lancement effectif du projet et la décision finale de l’implanter sur le Plateau de Saclay.

En avril-mail 1997, le Ministre chargé de la recherche – François d’Aubert – était sur le point de signer le decret. Le projet devait alors voir le jour à Bordeaux. Puis… Patatra. Le Président de la République avait dissout l’Assemblée avec le résultat que l’on sait. Le nouveau Ministre en charge de la Recherche, Claude Allègre, gèle le projet. D’autres pays européens projetaient de construire un synchrotron ; autant mutualiser, estime-t-il, en substance.

L’apprentissage du lobbying…

Levée de bouclier des chercheurs français, qui estiment au contraire que le pays doit disposer de son propre synchrotron nouvelle génération. C’est le début d’une mobilisation à laquelle Michel Bessière prend une part active. Avec d’autres collègues du Lure, il participe à ce qu’il reconnaît être des actions de lobbying auprès des parlementaires. C’est à cette occasion que l’ingénieur dit avoir aussi découvert le milieu des médias. Et Michel Bessière de citer des noms de journalistes devenus depuis des amis.

Lui et ses collègues finissent par convaincre le nouveau Ministre de la recherche, Roger-Gérard Schwartzenberg (2000-2002), de relancer le projet. Restait à décider du lieu d’implantation. Dès 1998, l’« Avant Projet Détaillé » (APD) qui fait suite à l’ « Avant Projet Sommaire (APS) et précède les phases d’études et de construction, avait fixé un cahier des charges et identifié quelques sites possible. Michel Bessière et ses collègues battent le pavé pour obtenir l’installation du futur synchrotron sur le Plateau. Dans un large sourire, il se souvient des tee shirts arborés avec ses collègues, au couleur de l’astre. « Ce n’était pas pour autant l’affaire des seuls chercheurs, tient-il à préciser. La mobilisation était générale : l’intersyndicale était en phase avec la direction du CNRS, les politiques locaux, de droite comme de gauche, nous soutenaient. Nous ne manquions pas d’arguments. » A commencer par la proximité du site. « Le synchrotron était censé accueillir des centaines de chercheurs français et étrangers. Il fallait donc un lieu central, pas trop éloigné de Paris. » Et puis le Conseil Régional d’Ile-de-France s’était dit prêt à participer au financement du projet.

Des arguments qui ont fini par convaincre. En 2000, le choix est arrêté en faveur du Plateau de Saclay. Michel Bessière se souvient précisément de la date : le 11 septembre, un an jour pour jour avant l’événement que l’on sait…

Une équipe de direction de projet est mise en place. Michel Bessière en fait partie. « L’organisation reposait sur un Mac (un Machine Advisory Comittee) et un Sac (Scientific Advisory Comittee), lequel comptait une quinzaine de personnes, françaises et étrangères chargées de conseiller les décisionnaires. »

Lui forme un binôme avec le chef de projet accélérateur. « Etant scientifique de formation et de métier, j’étais à l’interface des collègues et des maîtres d’œuvre, pour traduire les besoins des premiers auprès des seconds ». Le mot d’ordre : la qua-li-té ! « Les bâtiments, à commencer par le vaisseau amiral, se devaient de respecter des contraintes drastiques. » L’équipe de projet n’hésitera pas d’ailleurs à faire une reprise d’APD avec un bureau d’ingénierie et des architectes. « Nous n’avons rien lâché quitte à prendre du retard. »

… et de nouveaux métiers

Les travaux démarreront ainsi en septembre 2003 et dureront près de quatre ans. Entre-temps, il y aura l’apprentissage et la découverte de nouveaux métiers et domaines, comme… le génie civil. « Instrumentaliste physicien de formation, je me suis retrouvé du jour au lendemain représentant du maître d’ouvrage, à traiter de questions de construction, avec des professionnels du bâtiment, des architectes, des bureaux d’études, des maîtrises d’œuvres… » Non sans humour, il rappelle l’heureuse expérience que fut… la construction de son propre pavillon, dans la vallée, au début des années 1980. « Certes, c’était à une tout autre échelle. Mais cela m’appris à traiter avec des professionnels du bâtiment ! »

Cette fois il s’agit de représenter une institution et non des moindres puisqu’il s’agit du CNRS associé pour la circonstance au CEA. « Il me fallut apprendre à maîtriser sa parole et bien connaître le dossier, au risque sinon de me discréditer auprès de mes interlocuteurs du BTP. » Et le même de prodiguer un premier conseil : « Il est important de bien s’entourer ! ».

L’aventure est aussi pour lui l’occasion de faire connaissance avec les collectivités territoriales et les arcanes de la vie politique locale. « L’obtention du permis de construire de Soleil fut un parcours du combattant. Heureusement, nous avons été aidés par la Direction Départementale de l’Equipement (DDE). » Parmi les autres surprises que réserve un chantier de cette envergure : l’obligation de fouilles préventives… A quoi se sont ajoutées les négociations avec les mairies qui craignaient les nuisances…

Naturellement, on ne participe pas à une telle aventure sans connaître des hauts et des bas. « Il y eut des années un peu dure, des réunions tendues, des nuits blanches… » Pour expliquer comment il a pu relever le défi, Michel Bessière met en avant sa formation d’ingénieur et son travail de thèse. « On est formé à apprendre et à conceptualiser. Faire une thèse est une école d’apprentissage d’une certaine rigueur, d’un sens de l’organisation, du travail de longue haleine. Dommage que les entreprises comme la Haute Fonction publique ne l’aient pas encore assez intégré. » Et Michel Bessière d’entonner la défense et l’illustration des thésards. « Que l’Etat commence par donner l’exemple ! En France, on accorde encore trop la préférence aux personnes issues d’écoles d’ingénieurs. Dans d’autres pays, on n’hésite pas de recruter des docteurs pour des postes à responsabilité dans l’administration publique ou privé. »

Un héritage d’origines aveyronnaises

Mais sa propre formation ne saurait tout expliquer. Mener un tel projet suppose une aptitude à discuter avec des parties prenantes très diverses, ne pas craindre d’aller à la rencontre des gens. Une aptitude qu’il met sur le compte de ses origines… familiales et aveyronnaises. « Mes parents étaient de petits commerçants. J’ai été le premier de la famille à faire des études supérieures. Jusqu’à 25 ans, j’ai vécu derrière un comptoir de bar. J’ai acquis très tôt l’habitude de discuter avec des gens, de tout horizon et de tout âge. » Et le même de conclure : « Cela a les défauts de ses qualités, mais cela peut expliquer des choses ».

L’inauguration officielle du nouveau synchrotron Soleil intervint dès décembre 2006, de façon à permettre au futur ex-président, Jacques Chirac, d’y assister. L’ouverture effective aux utilisateurs aura lieu plus tard, en 2008, le temps de régler les machines. Et Michel Bessière de se souvenir avec émotion du premier faisceau émis par Soleil. Depuis, il y eut bien d’autres faisceaux et lignes de lumière. Pour autant, le travail est tout sauf routinier. « Chaque ligne de lumière qui s’ouvre, c’est quand même un petit coup au cœur. »

Division des services techniques… et de la valorisation

En plus de la direction de la Division des services techniques, Michel Bessière a obtenu de pouvoir s’occuper de la valorisation de l’équipement auprès des entreprises. Une fonction à laquelle il se dit prédisposé. « J’avais déjà une expérience ancienne dans l’instrumentation scientifique et sa valorisation. Au cours de ma thèse, j’ai construit des instruments en relation avec des industriels. Travailler avec eux m’a toujours plu. J’estime que, si on fait de la recherche, c’est pour améliorer les connaissances, mais aussi contribuer à renforcer leur compétitivité. »

Qui plus est, il connaissait bien le nouvel équipement. « Pour avoir suivi de près les travaux de conception et de construction, j’ai perçu très tôt ce que nous pouvions valoriser, les savoir-faire que nous pouvions transférer. » Il confie à son équipe le soin de prospecter les salons professionnels, pour vendre aux entreprises des heures de faisceau pour les différentes lignes de lumière. Des efforts dont il a depuis récolté les fruits. Soleil reçoit régulièrement la visite d’industriels.  « A l’interface de l’industrie et de la recherche, nous les mettons en contact avec les chercheurs à même de résoudre leur problème. »

Les prestations sont payantes. Ce que Michel Bessière considère comme un juste retour des choses. « Les industriels n’ont pas souhaité participer au financement du projet. Il est normal qu’ils paient un droit d’accès comme un automobiliste le fait pour rouler sur autoroute ! »

Et le même de rappeler : Soleil est d’abord un outil dédié à la recherche. « Naturellement, les chercheurs qui ont besoin d’y faire des expériences ne paient pas. Ils ont juste à soumettre leur demande à un comité de programme. Les entreprises peuvent en faire autant, à la condition de publier les résultats. »

Cinq ans après l’inauguration, Soleil peut se prévaloir de chiffres en progression. En plus de la vente de faisceaux, l’équipe de Michel Bessière encourage le transfert technologique des instruments conçus, à travers le dépôt de licences. Soleil est à cette fin impliqué dans le projet d’AATT (Association d’Accélération de Transfert Technologique) de la future Université Paris-Saclay. Il est par ailleurs question de soutenir la création de start-up. Une option qui ne recueille pas forcément à tout coup le suffrage de Michel Bessière. « Il faudrait plutôt soutenir des PME existantes notamment dans le domaine de l’instrumentation, auquel le transfert technologique permettrait d’accélérer le développement. Nous en connaissons plusieurs, avec lesquelles on travaille déjà, à travers la France. »

Regard sur le cluster et l’Idex

Et les projets de cluster et d’Idex, qu’en pense-t-il ? Naturellement, Michel Bessière a un avis sur la question. Sur le principe même du cluster, il se dit plus que favorable. « Oui au cluster, oui à la mutualisation, oui au développement économique. Cette idée de cluster est ancienne. On en parlait déjà au début des années 2000. J’ai toujours milité pour. Soleil y a d’ailleurs contribué. Son l’implantation a eu un effet d’entraînement. De là à déménager tous les équipements de la vallée sur le Plateau, c’aurait été une aberration sur laquelle nous sommes d’ailleurs revenus. Il importe de veiller à ce que chaque nouvelle implantation ou déménagement ait une valeur ajoutée, et ne soit pas un effet d’aubaine. »

Même approbation à l’égard de l’Université Paris-Saclay : « Ce qui a été fait en faveur du rapprochement des Universités Paris-Sud et de Versailles-Saint-Quentin, d’une part, et des grandes écoles, d’autre part, est remarquable. Et c’est un ancien d’une grande école de chimie qui le dit ! »

Fort de son expérience du synchrotron Soleil et de sa construction, il entend cependant mettre en garde contre l’insuffisante implication des personnels concernés. « Je pense maintenant savoir comment mener un projet de grande envergure, l’organiser, évaluer le temps nécessaire et les compétences à mobiliser. Avant toute chose, ces projets de ce genre sont des aventures humaines. Si on ne convainc pas les personnes concernées, on va droit au mur. Si nous avons réussi dans le cas de Soleil, c’est parce qu’en plus des financements, le personnel avait été convaincu de l’intérêt du projet. »

Et le même de souligner encore : « Au prétexte que l’on œuvrerait au service de la science et de l’innovation, il ne faudrait pas oublier qu’il y a des hommes et des femmes qui ont des préoccupations en termes de cadres de vie et de conditions de travail. Certains seront amenés à déménager. On ne les convaincra pas de la nécessité de le faire pour une meilleure place dans le classement de Shanghai. Il faut accepter d’en débattre dans le cadre d’un dialogue social, entre syndicats et employeurs.

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