Il était une fois les « brassages planétaires ». Entretien avec Sylvie Mombo

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Nouvel écho au colloque sur les « brassages planétaires », qui s’est déroulé au début du mois d’août dernier, au Centre culturel international de Cerisy, avec le témoignage de la conteuse (et palaisienne) Sylvie Mombo, qui y intervenait à travers plusieurs racontées.

- Comment vous êtes-vous retrouvée à participer au colloque sur les « Brassages planétaires » ?

J’ai été sollicitée par les organisateurs, qui souhaitaient entendre le point de vue d’une conteuse sur les brassages planétaires, en un sens large, puisqu’ils concernaient aussi bien les plantes et les animaux que les humains, à travers notamment la question des migrants. Je m’y suis sentie d’autant plus à ma place que les contes sont, par nature, le fruit de brassages, à partir d’interrogations communes. Sous toutes les latitudes, les contes questionnent notre lien à l’univers : l’origine du soleil ; ce qu’il advient une fois la nuit tombée… Ils se jouent des frontières entre l’humain, l’animal et le végétal, en mettant en scène des personnages plus ou moins imaginaires.

- Mais si le conte a quelque chose d’universel, comme vous le suggérez à l’instant, jusqu’à quel point peut-on parler de brassages le concernant ?

Le fait qu’il y ait quelque chose de susceptible de parler à tous les humains, quel que soit leur pays d’origine, ne doit pas empêcher de penser le conte comme le fruit de brassages. On peut même dire que s’il a une portée universelle, c’est précisément parce qu’il ne cesse de se nourrir d’autres contes. En circulant d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre, un conte évolue, s’enrichit de l’interprétation qu’en fait chaque conteur, à l’aune de sa propre expérience, mais aussi de la manière dont le public le reçoit. Prenez un conte où il est question d’une guerre. A tel ou tel, celle-ci pourra évoquer la guerre mondiale de 1914-18 ou celle de 1939-45, à tel autre, une guerre de décolonisation, une guerre civile, une guerre inter-ethnique ou même une guerre de gang ! Bref, le conte fera résonance avec le vécu et le parcours propre à chacun. Des personnes se trouveront émues, emportées par un même récit, mais pour des raisons différentes, qui, parfois, ne manquent pas de surprendre le conteur lui-même. Vous ne pouvez imaginer les retours que l’on me fait après une racontée ! A se demander si c’est le même conte qui a été entendu. Sans que cela me contrarie pour autant. Au contraire ! Tout se passe comme si le conte avait été… [Sylvie Mombo fait des mouvements avec ses bras), façonné, malaxé… Brassé !

- Je peux témoigner de la diversité des réactions du public présent à Cerisy, mais aussi du sentiment que les contes que vous nous avez donnés à entendre avaient été transformés au fil du temps…

La vocation du conteur n’est pas simplement de transmettre des récits, aussi scrupuleusement que possible. Il raconte forcément à sa façon, avec son vécu, en interprétant, en s’adaptant aussi au contexte, au public… En ce sens, un conte est quelque chose de vivant et c’est bien à ce titre qu’il est propice aux brassages, sinon aux mélanges, aux hybridations, aux métissages… Tant est si bien qu’il est vain de s’appesantir sur ses origines ou de chercher à en fixer une fois pour toute la narration.

- Vous me donnez l’impression de parler des contes comme le jardinier paysagiste Gilles Clément [également présent au colloque] parle des « vagabondes », ces plantes qui voyagent sous différentes latitudes (sous l’effet d’actions humaines), mais sans chercher à vivre à demeure là où elles arrivent….

Ce parallèle fait tout à fait sens pour moi. Il m’apparaît évident après la lecture de son livre [Eloge des vagabondes, 2002] et surtout au terme de ce colloque ! Un conte est par nature vagabond !

Cerisy Sylvie Mombo par Hervé Sainct- Pouvez-vous revenir sur les contes que vous avez racontés au cours de ce colloque et sur ce qui a présidé à vos choix ?

Avant de venir à Cerisy, j’avais rassemblé plusieurs contes sur la base du magnifique inventaire des plantes et des essences qu’on peut trouver dans le parc du château où se déroulait le colloque – inventaire établi par Véronique Mure [codirectrice]. Dans l’un, il était question de la naissance de fraises, dans un autre, d’un poirier enchanté… [crédit de la photo ci-contre : Hervé Sainct].
Finalement, au moment de faire une première racontée, un conte s’est imposé. Un conte que je raconte depuis plusieurs années et que j’aime beaucoup. Intitulé « Le Guerrier d’ébène », il met en scène une jeune fille, qui rencontre un ébénier avec qui elle se lie d’amitié avant qu’ils ne tombent amoureux l’un de l’autre. Un brassage singulier s’il en est, entre l’humain et le végétal, que seul le conte peut s’autoriser à faire. Face aux interdits exprimés par les villageois et en particulier les sœurs de la jeune fille, l’arbre se résout à changer de nature, en se métamorphosant en jeune homme. Malheureusement, cela ne suffira pas. Comme si les hommes ne s’en tenaient qu’au critère des origines pour décider de qui peut vivre avec qui…

- Qu’en est-il des autres contes ? Ce sont-ils aussi imposés à vous ?

Oui, d’une certaine manière, puisqu’ils m’ont été inspirés par l’environnement, à commencer par les arbres, si nombreux et si divers, dans ce parc de Cerisy. Certains avaient des brèches dans leur tronc, parfois suffisamment grandes pour y faire entrer une partie de son bras voir de son corps. Un espace à la fois plein et vide, fermé et ouvert… Cela ne pouvait que parler à la conteuse que je suis et qui n’aime rien tant que d’explorer le dedans des choses et des corps, jusqu’au ventre d’une baleine ou de tout autre animal de ce genre… Cela a fait resurgir l’histoire du lièvre et du baobab, lequel recèle de quoi manger… Bien me prit d’ailleurs de la raconter car ce fut l’occasion d’apprendre, de la bouche d’un colloquant, que ce type d’arbre était en réalité plein d’eau, et qu’on pouvait donc y voir aussi une source de vie !
Enfin, la dernière soirée, j’ai proposé d’autres contes, dont celui où il est question d’un jeune homme, qui cherche à quitter son village natal d’Afrique, non pas sous le coup de quelque contrainte, pour fuir la faim ou la guerre, mais tout simplement par curiosité, par soif de connaître le monde, d’éprouver l’altérité. Une invite au brassage par le voyage, en somme. Par une sorte de mise en abyme, j’en ai débuté le récit par celui de mon propre départ pour Cerisy, depuis Palaiseau où je réside. Enfin presque, car je devais rater mon RER (une illustration au passage de la souplesse du conte qui peut s’adapter aux circonstances…). L’attente du suivant justifiait cependant une rêverie autour de mon apprenti voyageur…

- Qu’est-ce que cela vous a-t-il fait d’intervenir auprès d’un public composé exclusivement d’adultes dont plusieurs universitaires…

(Rire) Si votre question est de savoir si j’appréhendais l’exercice, la réponse est bien évidemment oui (même si le terme est un peu fort !). J’avais tout de même conscience d’intervenir devant un parterre de personnes aux têtes bien faites, qui avaient fait des communications toutes plus brillantes les unes que les autres sur des sujets souvent pointus. Forcément, cela impressionne et le moins qu’on puisse dire est que j’ai été impressionnée. Mais, une nouvelle fois, j’ai pu constater que le conte est quelque chose de suffisamment puissant, par lui-même, pour toucher chacun, quel qu’il soit. Finalement, le public a fait bien plus qu’accueillir les contes. Il était même en attente – à plusieurs reprises, des participants me demandaient quand allait intervenir la prochaine racontée ! Leur attention était telle que j’ai eu le sentiment que la moindre réserve ou réticence, que le moindre scepticisme, s’était comme dissout, que chacune chacun s’était abandonné.e aux récits, les avait laissés cheminer en elle, en lui.
Cela me conforte dans l’idée qu’il faut faire absolument confiance au conte ! Un conte sait ce qu’il a à faire ! Par son déroulement même, il invite tout un chacun, quel que soit son bagage culturel, intellectuel, à un lâcher prise. Chacun.e y trouve de quoi nourrir son imaginaire, sa réflexion. Forcément, cela aide à affronter un public, quel qu’il soit.

- Quels enseignements tirez-vous du colloque lui-même, au delà de l’apport du conte et de sa réception ?

J’en retire de nombreux tant les communications et les échanges ont été riches, stimulants. Le principal, en tout cas celui qui me vient spontanément à l’esprit, c’est la nécessité de croiser les regards, d’être à plusieurs pour réfléchir bien, avec intelligence, de ne pas craindre de confronter nos points de vue et nos différences (de genres, de parcours, de générations…) pour aborder des enjeux aussi importants et graves que la question des migrants. Et c’est précisément ce qu’a permis de faire ce colloque. Le brassage n’était pas simplement un objet de discussion. Il était en acte par la possibilité d’éprouver une altérité multiple, s’exprimant au travers de registres de discours très divers.
Plus prosaïquement, j’en repars en ayant appris aussi beaucoup de choses en botanique, notamment sur les arbres… Sans oublier les tomates dont le paysagiste Yann Lafolie nous a présenté des dizaines et des dizaines de variétés, cultivées aux quatre coins du monde. Sans doute me faut-il encore un peu de temps pour « digérer » tout cela !
J’ai juste regretté l’absence de représentants des diasporas. C’eût été l’occasion, pour le Centre Interculturel International de Cerisy, non seulement d’entendre des voix rendues silencieuses, mais aussi de faire le fameux pas de côté. Celui qui permet de nous soustraire, au moins pour un temps, de notre vision européo-centrée.

- Et de voir dans quelle mesure la notion de diaspora est elle-même questionnée par les « brassages planétaires ». Venons-en au cadre dans lequel s’est déroulé le colloque : que vous a-t-il inspiré ?

Au cours du colloque, quelqu’un a parlé du lieu comme d’un creuset d’alchimiste. On ne saurait mieux dire. Tout concourt à croiser les points de vue, pour faire émerger quelque chose de nouveau. Et puis, c’est un lieu bien plus ouvert que je ne le pensais. Pour tout dire, l’évocation d’un château m’avait fait craindre un certain enfermement, une perspective inquiétante pour quelqu’un comme moi qui aime tant prendre le temps de marcher. En réalité, j’ai trouvé tout l’espace où me déployer. Cerisy est un bout du monde dans lequel on se retrouve ensemble et peut-être aussi soi-même, le temps d’un colloque. Tant et si bien qu’au final on a quelque peine à le quitter !
Mais davantage que le lieu, c’est à la directrice du centre culturel, Edith Heurgon, que je veux rendre hommage. Dans un conte de fée, elle serait certainement la marraine, avec cette manière sans appel qu’elle a de régenter le colloque et le lieu, et sans laquelle l’alchimie que j’évoquais ne se produirait pas.

- Et Paris-Saclay ? Dans quelle mesure ce colloque vous a-t-il convaincue de l’appréhender au prisme des brassages planétaires ?

Avant tout chose, ce colloque m’aura convaincue de la nécessité de prendre le temps, dans tout ce que nous entreprenons. Pour vivre depuis de longues années à Palaiseau, je peux témoigner des changements intervenus en l’espace de quelques années sur le Plateau de Saclay et ses environs. Les bâtiments qui sont sortis de terre ont modifié le paysage. Et cela continue, à un rythme rapide. Même si je conçois que les étudiants, chercheurs et enseignants que l’on attire ici doivent pouvoir se loger, étudier, travailler dans de bonnes conditions, on gagnerait à inverser parfois la tendance, à prendre le temps de la réflexion, à créer des espaces de décélération pour mieux « penser avec ensemble » selon la formule de Paul Desjardins [le grand-père d’Edith Heurgon, à l’origine des décades de Pontigny, dont sont issus les colloques de Cerisy].

- Quand aura-t-on le plaisir de vous revoir ? Quels sont vos projets ?

Cette année, deux projets me tiennent particulièrement à cœur.
Le premier va m’amener à raconter dans une autre langue et, donc, une autre sonorité, une autre prosodie, celle de l’anglais en l’occurrence, une langue que j’aime particulièrement. Une vidéo en forme de teasing est accessible sur mon site [pour y accéder, cliquer ici]. J’ai déjà eu l’occasion de raconter devant des élèves d’une école d’Ely, dans le Comté du Cambridgeshire, en mars dernier. L’accueil qui m’a été réservé(e) m’encourage à poursuivre ce projet. J’envisage de ré-intervenir en Angleterre, dans une médiathèque. Je raconterai « Forest » à L’American Library, le 15 septembre prochain.
L’autre projet répond à mon besoin de transmettre l’art du conte. Il s’agit d’intervenir auprès d’apprentis comédiens, dans le cadre d’un module de formation, au sein du Conservatoire Paul Dukas [XIIe arrondissement de Paris] J’interviens déjà dans le cadre de cessions de formation et de stage. C’est important pour moi car cela me permet de prendre un peu de recul sur ma propre pratique. Cette formation-ci m’offrira en plus l’opportunité d’intervenir auprès d’institutions partenaires de ce conservatoire – écoles, médiathèques,…
Bref, des projets qui ouvrent sur la perspective de nouveaux brassages !

A lire aussi :

- l’entretien avec Patrick Moquay, Délégué scientifique de l’Ecole nationale supérieure du paysage (ENSP) de Versailles, et codirecteur du colloque sur les « brassages planétaires » – pour y accéder – cliquer ici.

- le premier entretien que nous a accordé Sylvie Mombo sur le parcours l’ayant conduite à devenir conteuse – cliquer ici.

Un grand merci à Véronique Mure et Hervé Sainct pour les photos qui illustrent cet entretien.

 

 

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