« Ici, on ne parle pas d’échecs, mais d’erreurs ». Rencontre avec Jean-Louis Martin

Jean-Louis Martin, directeur général de l'Institut d'Optique Graduate School
Jean-Louis Martin Paysage
Directeur de l’Institut d’Optique Graduate School (IOGS), depuis 2006, Jean-Louis Martin revient sur la Filière Innovation - Entrepreneurs (FIE), sa genèse et ses innovations sur le plan pédagogique. L’occasion aussi pour lui de souligner les nouvelles perspectives offertes par l'environnement de Paris-Saclay.

 Pour accéder à la visite du 503, cliquer ici.

- Avant d’en venir à l’IOGS que vous dirigez depuis 2006, un mot sur le Laboratoire d’optique et biosciences, créé en 2001 et dont vous assumez aussi la direction, à l’Ecole polytechnique…

Comme son nom l’indique, il est à l’interface de l’optique et de la biologie. En cela, il correspond parfaitement aux deux pôles d’intérêt qui ont sous-tendu mon activité de chercheur depuis quelques décennies, quitte à déplacer le curseur vers l’une ou l’autre, selon les exigences des questions biologiques et des projets à conduire. De tout temps, elles ont ainsi constitué mon biotope. Et c’est en me situant à leur carrefour que j’ai trouvé matière à découvrir de nouvelles questions et des personnalités de cultures scientifiques différentes. Tant et si bien que lorsqu’on m’a proposé de prendre la direction de l’IOGS, j’ai accepté à la condition de pouvoir continuer à assumer la direction de ce laboratoire qui a obtenu des succès remarqués dans la compréhension de mécanismes biologiques avec un impact en santé humaine à travers l’utilisation du laser et de l’optique. Je tenais à garder le contact avec cette recherche associant problématiques « amont » et innovation technologique.

 - Venons-en à l’IOGS. Comme le caractériseriez-vous ?

C’est une école d’ingénieurs de taille modeste, en termes d’effectifs, mais reconnue au plan national et international, et qui, comme toutes les grandes écoles, demande une mobilisation totale. Pourquoi donc avoir accepté de la diriger, me direz-vous.

D’abord, parce que IOGS forme des ingénieurs à la photonique, un vecteur d’innovation important s’il en est. Même la commission européenne le dit à travers un rapport récent qui la place parmi les six « key enabling technologies ». De fait, la photonique est désormais présente à peu près partout. Elle se situe au carrefour de la recherche scientifique et du développement technologique.

On en vient à une autre caractéristique importante de cette école d’ingénieurs qui a traditionnellement intégré la recherche dans la formation. Plus d’un tiers de nos élèves ingénieurs font une thèse. Le nombre de brevets déposés par les anciens – les «  Supopticiens » – est 4 fois plus important que la moyenne des autres écoles d’ingénieurs françaises. Cette tradition prédispose à l’entrepreneuriat et, au-delà, à un mariage heureux entre, d’une part, une recherche de grande qualité, d’autre part, l’innovation entrepreneuriale.

Tout cela faisait de bonnes raisons d’accepter la direction de cette école, tout en continuant à assumer celle d’un laboratoire de recherche de Polytechnique.

- Vous continuez par ailleurs à enseigner à l’Ecole polytechnique…

J’ai toujours accordé une grande importance aux contacts avec les étudiants. Il se trouve que j’ai passé plusieurs années aux Etats-Unis, en Californie et à Boston. Chaque fois que je revenais en France, j’étais frappé par le contraste entre l’enthousiasme qui se dégage des universités et des laboratoires américains que j’ai connus, et les messages dissuasifs adressés, en France, aux jeunes étudiants. On passe son temps à leur dire en substance qu’il leur est inutile d’explorer cette voie-ci ou cette voie-là au prétexte que cela aurait été déjà fait ou que ce serait trop compliqué pour eux. On passe ainsi plus de temps à les inhiber qu’à les encourager que ce soit dans la recherche ou l’innovation.

Résultat : si nos jeunes savent modéliser, formaliser et maîtriser les concepts – de ce point de vue, ils sont même plus affûtés que leurs homologues américains – en revanche, ils sont nettement moins enclins à prendre des risques dans le choix de leur thème de recherche ou la création d’entreprises innovantes. Cela tient moins à des différences de personnes qu’à des différences d’environnements pédagogiques plus ou moins inhibant.

- Comment en êtes-vous venu à créer la filière FIE ?

Au préalable, il convient de rappeler qu’avant mon arrivée à la tête de l’IOGS, des personnes s’étaient déjà employées à introduire des enseignements à l’entrepreneuriat. C’est sur cette base que j’ai pu à mon tour proposer de développer une filière complète de formation dans ce domaine, à travers la FIE, sous le responsabilité de François Balembois et de Frédéric Capmas, les véritables chevilles ouvrières de cette aventure.

La création d’une telle filière n’est cependant pas allée de soi. Quand en 2006, j’en ai soumis le projet au conseil d’administration de l’IOGS – lequel, je le précise, compte presque autant d’industriels que d’académiques – curieusement, la réaction des premiers a été plutôt contrastée. En particulier, les industriels qui avaient fait une carrière dans de grands groupes considéraient qu’il fallait d’abord avoir cette expérience avant que de se lancer dans un projet de création d’entreprise. Nos élèves, âgés de 21-22 ans, étaient – à leurs yeux- trop jeunes pour se lancer dans un tel projet, même dans le cadre d’une formation pédagogique.

Fallait-il donc qu’ils aient une expérience professionnelle préalable ? C’est précisément le genre de question qu’on ne se pose pas aux Etats-Unis ! Dans ce pays, on crée des entreprises à tout âge !

J’ai donc proposé de faire, comme pour toute innovation, une preuve de concept, quand bien même s’agissait-il d’une innovation pédagogique. A cette fin, nous avons pris toutes les précautions, en faisant en sorte que les élèves qui expérimenteraient la filière, aient au terme de leur scolarité le même diplôme et donc la même valeur sur le marché du travail, voire un peu plus : nous faisions l’hypothèse qu’ils acquerraient de toute façon un peu plus d’épaisseur grâce justement à cette initiation au monde de l’entreprise et de l’innovation.

- Quels sont les résultats, sept ans plus tard ?

Il s’agit toujours d’une formation sur deux ans. Les premières entreprises en sont sorties en 2008-2009. Nous n’avons donc qu’un recul de quatre ans. Mais les premiers résultats sont plus qu’encourageants. Les élèves qui sont passés par la FIE ont totalisé un peu plus d’une quarantaine de prix et de récompenses. Pour certains d’entre-eux, à défaut d’avoir pu faire aboutir leur projet de start-up, ils savent tous ce qu’est le monde de l’entreprise et de l’innovation.

- Un mot sur le bâtiment 503…

Il contribue largement à la réussite de la FIE, si j’en juge par l’atmosphère qui y règne et que tout visiteur peut d’ailleurs percevoir. Mais rien n’était écrit à l’avance ! Lors de la construction du nouveau bâtiment de l’IOGS, il n’était pas envisagé de rester dans le précédent. L’IOGS disposait du 503 dans le cadre d’un bail emphytéotique avec l’Etat qui courait encore une quarantaine d’années. Mes prédécesseurs pensaient le quitter avant échéance.

Pour la mise en place de la filière, nous bénéficiions de nombreux partenariats avec Scientipole, HEC, Altran, ainsi que du soutien des conseillers du commerce extérieur, de la Chambre de Commerce et d’Industrie de l’Essonne, sans oublier le premier de nos soutiens : le Conseil général de l’Essonne dont le vice-président de l’époque Thierry Mandon a parié sur la réussite d’une telle filière.

Mais cette stratégie d’alliance ne suffisait pas. Il nous fallait un lieu dédié à cet enseignement. C’est ainsi que j’ai défendu l’idée de conserver le 503 et d’en faire l’outil majeur de déploiement de la FIE.

- Enseigner l’entrepreneuriat et l’innovation, comment vous êtes-vous laissé convaincre que c’était possible ?

Etait-ce seulement possible ? Nous nous sommes naturellement posé la question. La réponse n’est pas simple. Si vous me permettez cette métaphore, je dirai que c’est comme le goût : cela s’éduque, et dès que possible. Si vous n’éduquez pas suffisamment tôt le palais de vos enfants, je crains que ce ne soit perdu, du moins difficile à leur inculquer plus tard. Pour l’entrepreneuriat et l’innovation, c’est pareil : le réflexe d’innover, de prendre les bonnes décisions au bon moment, cela s’acquiert aussi tôt que possible. A 20 ans, l’âge de nos élèves de première année, il est encore temps de le faire. Mais ce réflexe ne s’impose pas sans une atmosphère propice. Le fait de se retrouver au milieu d’autres entrepreneurs, c’est important, stimulant. Cela participe de la pédagogie par l’exemple.

Nous avons donc construit une pédagogie innovante, fondée sur les possibilités d’interaction entre les élèves, mais aussi entre eux et des entrepreneurs ayant déjà une certaine expérience. Au sein de la FIE, les élèves ne sont donc pas seulement des récepteurs, mais des acteurs dans le processus de formation et, à travers lui, de la chaîne qui va de la découverte au produit commercial. Nous les considérons même comme des courroies de transmission entre le monde de la recherche où ils peuvent puiser leurs idées, et celui de l’entreprise. A force de côtoyer des chercheurs et des entrepreneurs, ils finissent par manifester une certaine aisance dans le contact et la prise de parole devant un public, qui ne manque pas de nous surprendre.

Cette innovation pédagogique – je tiens à le rappeler – correspond à l’une des missions d’un établissement d’enseignement supérieur et de recherche. La recherche en pédagogie manque peut-être de visibilité, elle est loin d’avoir les honneurs de la publication dans les grandes revues scientifiques. Elle est pourtant essentielle, en tout cas dans l’entrepreneuriat où la pédagogie ne peut se faire autrement que par l’exemple.

Pour commencer, nous avons donc fait venir quatre-cinq entreprises qui présentaient toutes les étapes de création à 6 mois, un an et deux ans. Aujourd’hui, nous avons la preuve qu’il est possible d’enseigner le réflexe entrepreneurial, moyennant cette pédagogie par l’exemple. Au-delà, la vocation du 503 est de désinhiber les élèves, de laisser libre cours à leur créativité.

- Comment expliquez-vous le succès de ce bâtiment, pourtant obsolète dans sa conception ?

De fait, son architecture laisse à désirer. Mais ce n’est pas dans lieux les plus cliquant ni les plus modernes qu’on innove le plus, qu’on trouve les innovations les plus intéressantes. Ce n’est pas parce que la façade brille que des projets brillants en jailliront. De ce point de vue, nous sommes bien servi : la façade du 503 est loin de briller ! En revanche, c’est à l’intérieur que cela brille, foisonne d’idées et d’enthousiasme. Et cela semble plaire aux visiteurs américains de passage qui disent apprécier ce côté « garage ». Certes, ce n’est qu’une image, car nous disposons quand même d’une superficie autrement plus importante. Mais le fait est, le lieu a été approprié par ses occupants, qui le modèlent à leur goût et selon leurs besoins, en s’investissant collectivement dans les travaux de rafraîchissement. Tous les occupants ont donné de leur temps pour repeindre les couloirs et aménager la cantine. Une nouvelle séance est prévue pour poursuivre ce travail de rafraîchissement. Des entrepreneurs disposent des bureaux soigneusement aménagés, par eux-mêmes. Nous nous sommes bornés à mettre à disposition des locaux et un peu d’huile de coude.

Ce bâtiment devient ainsi une œuvre collective. Beaucoup reste à faire pour le rendre moins énergivore. Nous avons pour projet de faire du 503 un démonstrateur d’innovation en matière d’efficacité énergétique. Nous sommes en discussion avec un certain nombre d’industriels pour réduire la déperdition thermique. Nous procéderons cependant petit à petit. Naturellement, nous tirerons profit de l’optique, qui, désormais, concourt à l’optimisation de la consommation d’énergie dans les bâtiments. Il en existe dans les vitrages photo-actifs, les dispositifs de régulation de la qualité de l’air, etc.

- Un mot sur le Photonic FabLab et le prototypage…

Ce FabLab a été créé à l’instigation de François Balembois et de Frédéric Capmas. Il permet à nos élèves de tester une idée, transférée éventuellement d’un laboratoire scientifique des alentours, en construisant eux-mêmes leur prototype et ce, dans des délais record et à moindre coût, grâce à des équipements sophistiqués que l’entrepreneur n’a pas possibilité d’acquérir, comme l’imprimante 3D, par exemple. Au sortir de leurs études, nos élèves sont ainsi prêts à lancer sur le marché un produit déjà fiable et bien designé, pour une demande solvable. A défaut d’une rupture technologique, ils peuvent procéder à une transposition technologique dans d’autres domaines.

- Certains rencontrent cependant des échecs…

Ici, on ne parle pas d’échecs ! Plutôt d’erreurs, en considérant que celles-ci n’hypothèquent pas les chances de réussir un jour. Au contraire. Tout le monde commet des erreurs, pourquoi un entrepreneur ne pourrait-il pas en faire ? On touche-là une autre différence culturelle avec les Etats-Unis, où l’erreur est reconnue comme un élément du processus itératif de l’innovation entrepreneuriale.

- Entrepreneuriat : ce mot est d’un usage relativement fréquent en France. Comment l’expliquez-vous ?

Pourquoi le pays a-t-il été si longtemps rétif à l’entrepreneuriat, notamment dans le domaine de la recherche ? Peut-être avons nous, par le passé, commis des erreurs, justement. A commencer par celle consistant à vouloir faire des chercheurs bons dans un domaine de la recherche fondamentale, des innovateurs entrepreneurs ou de les engager dans la recherche appliquée. C’est une erreur ! Il faut laisser le chercheur continuer à faire de la recherche amont si telle est sa vocation. En revanche, il faut créer chez lui le réflexe entrepreneurial. Comme le palais qui détecte le bon vin, on peut lui apprendre à détecter les bonnes idées susceptibles d’être valorisées au plan technologique, et à passer le relais à un entrepreneur. Ce qui suppose de lui proposer un environnement approprié aux transferts. C’est ce que fait la FIE à sa manière. Parmi les projets de nos étudiants, certains découlent d’idées sorties du CEA ou d’autres laboratoires du Plateau de Saclay. Le chercheur est impliqué comme tuteur. A ce titre, il pourra suivre le processus d’innovation, si cela l’intéresse. Eventuellement, il pourra y trouver son compte : par exemple, un produit qu’il pourra intégrer dans son laboratoire.

- Au final, diriger une école comme l’IOGS et son bâtiment 503, fait de vous un homme heureux…

Je ne vois pas pourquoi je m’en cacherais ! Comment pourrais-je verser dans le pessimisme ambiant ? J’ai plaisir à éprouver l’atmosphère qui règne dans ce bâtiment, l’enthousiasme qu’on peut y détecter au moindre étage et au seuil de chaque bureau. On vit, dit-on, dans une période difficile. Ce n’est pas le message que délivrent nos apprentis entrepreneurs. Ceux que je croise me disent plutôt « Je reviens de Dallas » sinon de Californie, de Shanghai, « Nous avons vendu ceci ou cela », etc. Par pudeur, je me garderai d’insister. De nos jours, il nous faut être discret, sans quoi cela peut paraître suspect.

Disons que le challenge initial a été atteint. Certes, il y a aussi des difficultés, ne serait-ce que pour maintenir à l’équilibre la gestion d’un tel bâtiment, construit avant le premier choc pétrolier.

- « Atmosphère », le mot revient plusieurs fois dans vos propos. Il évoque la théorie de l’économiste Alfred Marshall qui l’utilise pour caractériser la notion de district industriel… Au-delà du bâtiment, le projet de Paris-Saclay est-il propice à favoriser cette atmosphère nécessaire au développement d’une dynamique entrepreneuriale et d’innovation ?

Tous les acteurs de ce bâtiment le disent : le territoire de Plateau de Saclay offre des opportunités sans équivalent, du fait de la proximité avec des centres de recherche académique ou de R&D. Ils ont pu s’inspirer et développer des brevets en valorisant des travaux de recherche fondamentale. Mais de ce point de vue, le 503 pourrait être considéré comme l’arbre qui cache la forêt. Car, au vu de la puissance de recherche concentrée sur le Plateau, du nombre de publications, nous sommes encore, à l’évidence, très nettement en dessous de ce qu’on pourrait escompter, comparé à ce qu’on observe ailleurs : aux Etats-Unis, mais aussi en Angleterre, au Canada… Dans le premier document que j’ai été invité, comme les autres directeurs d’Etablissements, à produire sur ma vision stratégique par rapport à ce qu’on n’appelait pas encore l’Idex, j’ai d’emblée mis l’accent sur l’innovation entrepreneuriale. C’était et c’est encore, selon moi, l’enjeu majeur. Depuis, du chemin a été parcouru, mais il en reste encore à faire. Ce diagnostic n’est peut être pas popularisé, mais il est clairement partagé.

- La création de l’Idex ne change-t-elle pas la donne ?

Indéniablement. Le projet de l’Université Paris-Saclay, par les occasions de rencontres qu’il a permis entre les différents acteurs concernés, nous a fait passer d’un climat de suspicion réciproque à un climat de compréhension et connaissance mutuelle. Nous avons passé beaucoup de temps dans la structuration institutionnelle de l’Idex. Cette étape est désormais dernière nous. Il faut juste espérer qu’elle n’ait pas produit une feuille de plus au millefeuille institutionnelle.

Après le temps de la structuration, est venu celui des alliances stratégiques, lesquelles ne devraient pas systématiquement engager l’ensemble des parties prenantes. Tous les projets ne nécessitent pas, en effet, la mobilisation de tous. L’innovation entrepreneuriale est un des enjeux majeurs autour duquel doivent se construire ces alliances stratégiques.

A venir : la suite de la visite du 503 à travers des portraits d’entrepreneurs.

3 commentaires à cet article
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