Good Bye Iéna. Rencontre avec Frank Zschiegner

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Depuis près d’une dizaine d’années, il met ses compétences au service de l’aménagement et du développement économique de collectivités du sud-ouest francilien. Au printemps dernier, il intégrait la Direction de l’aménagement et du développement économique de la Communauté d’agglomération de Versailles Grand Parc, comme responsable économie territoriale. Retour sur le parcours de ce quarantenaire qui a vécu son adolescence en… ex-RDA.

Malgré son impeccable maîtrise du français, Frank Zschiegner ne peut empêcher son interlocuteur de deviner des origines toutes germaniques : outre son patronyme, il a conservé un léger accent. En revanche, avec son air juvénile, le même interlocuteur ne peut imaginer qu’il ait vécu jusqu’à l’adolescence en ex-RDA. On résiste d’autant moins à lui demander ce qui a bien pu l’amener à vivre en France. La réponse fuse : « L’amour ! » En l’occurrence, pour une Française rencontrée sur les bancs de l’Université d’Iéna, qui le convaincra de faire le chemin en sens inverse, le temps d’une année d’échange dans le cadre du programme Erasmus. C’était au début des années 2000.

Avant et après la Réunification

Voilà pour la version romantique et néanmoins authentique du parcours. A quoi s’ajoute une autre rencontre, celle de l’histoire personnelle avec l’Histoire, le h en majuscule, à l’occasion de la chute du mur de Berlin, qui lui permit de voyager en Europe avant une installation en France.

Devant le témoin direct d’un régime disparu, on ne résiste pas non plus à la tentation de lui demander de témoigner de sa propre expérience de la phase de « transition » : « C’est bien simple : jusqu’alors nos existences étaient en grande partie dictées par l’Etat. Du jour au lendemain ou presque, nous nous retrouvions à devoir décider par nous-mêmes. »
« Dictées par l’Etat », la formule est tout sauf abusive. « Dans l’ex-RDA, tous les enfants étaient scolarisés de 6 à 16 ans. Seuls les deux premiers de la classe avaient le droit de poursuivre des études au lycée. Leurs parents recevaient alors un document officiel attestant de cette possibilité. La suite de leur orientation était fonction des besoins fixés par le Plan, en termes de compétences professionnelles… » Frank faisant partie des heureux « élus », ses parents reçurent le fameux courrier. C’était en 1989, quelques semaines avant la chute du mur… « Ce fut le dernier document officiel que ses parents ont hérité de l’ancien régime. Ils l’ont d’ailleurs conservé comme une ultime relique. »

L’apprentissage de la liberté de choisir

Bien plus que son cursus proprement dit, c’est dans les années consécutives à la Réunification, que Frank Zschiegner voit sa véritable école d’apprentissage de la vie. « Les années 90, en Allemagne de l’Est, c’était quand même quelque chose ! Du jour au lendemain, ou presque, mes compatriotes et moi découvrions que nous devions faire des choix, que l’Etat n’était plus là pour nous les imposer… » Une liberté nouvelle à laquelle Frank se dit avoir été prédisposé. « J’étais issu d’une famille qui avait su conserver une indépendance d’esprit. Quitte à jouer avec le feu, elle m’a élevé dans l’idée que j’étais Allemand, tout court. » Et le même de reconnaître cependant : « C’était une chose d’être indépendant d’esprit, c’en était une autre que d’être autonome dans la vie sociale. »

A nous, l’Europe !

Avec d’autres étudiants, il met à profit le nouveau contexte pour voyager à travers l’Europe. « Pour les vacances de mars, nous prenions la direction du sud, pour celles de l’été, la direction du nord, vers les pays scandinaves. Nous chargions de vivres une voiture et nous partions. Nous étions juste curieux de voir comment on vivait ailleurs. » Quand ce n’était pas en voiture, c’était en vélo… « C’est par ce moyen que j’ai découvert la Hongrie, le sud de la France, la Sardaigne… » A partir du milieu des années 90, il pousse les frontières de son champ d’exploration jusqu’aux Etats-Unis, le temps d’un stage et d’apprendre l’anglais. « Et de traverser les Rocheuses en vélo… » 
Et son impeccable français, comment l’a-t-il appris ? « Du temps de la RDA, le Russe était la langue étrangère obligatoire, mais les élèves étaient fortement incités à choisir le Français comme deuxième langue vivante. » Pour des raisons historiques, mais aussi géopolitiques. « Suite à l’arrivée de Mitterrand au pouvoir, la France était un des rares pays du camp occidental à compter des ministres communistes dans son gouvernement… » De là à faire des jeunes Allemands de l’Est de bons francophones… « Mon prof de français était une Russe qui n’avait jamais mis les pieds en France. Cette langue, je ne l’ai donc véritablement apprise qu’à l’occasion de mes voyages. »
On a beau vouloir tirer le fil de son parcours, lui s’attarde sur ces années 90 qu’il considère comme autrement plus déterminantes que celles passées sous l’ancien régime. « Outre les voyages, je m’investissais dans la musique. Avec des copains, on montait des concerts. » Pour autant, il ne renonce pas à ses études. Il opte même pour un cursus en géographie, à Iéna dont l’université était en plein renouveau. « Située depuis toujours au cœur de la ville industrielle, elle en impulsait le développement économique. » Au plan des enseignements, elle se dota d’un institut de géographie, organisé en trois filières : la géographie physique, la géographie sociale, enfin, une 3e dédiée aux SIG, un domaine en pleine émergence. « L’université d’Iéna ne formait pas tant des techniciens que des personnes capables de bien interpréter les données dont cette technologie permettait le croisement par superposition de cartes. » Et Frank d’expliquer encore : « Un SIG n’est pas une simple retranscription de la réalité. Elle en est déjà une vision parcellaire, du fait de la réduction d’informations opérée en amont. Tout l’art du géographe est donc de savoir l’interpréter. »

Malgré son intérêt pour les SIG, Frank opte, en 3e année, pour la géographie sociale, laquelle traite autant de la dimension sociologique que de la dimension économique d’un territoire. Un choix personnel, qui ne l’empêche pas de faire par ailleurs l’expérience du poids croissant de la pression sociale. « De celle qui vous oblige à faire des choix ». Si son éducation lui permet d’y résister, elle n’empêche pas, en revanche, d’éluder « la » question, qu’on ne manque pas de se poser, à l’approche de la trentaine : « Que voulais-je faire exactement de ma vie ? »

Les années d’études en France

Nous sommes en 2000. Il décide de donner un coup d’accélérateur en se consacrant davantage à ses études pour entrer au plus tôt dans la vie professionnelle. On connaît la suite de l’histoire, au plan personnel : sa rencontre avec sa future femme sur les bancs de l’université d’Iéna.
Le choix de s’installer en France découle aussi d’un échange universitaire effectué dans le cadre du programme Erasmus. « J’avais opté pour Sciences Po. » Le séjour qui ne devait durer que le temps d’une année de « programme international », se prolonge au-delà. « A la fin de cette même année, j’ai réussi un examen qui me permit d’intégrer un master de Sciences Po. » Il sourit à l’évocation des deux autres années supplémentaires, jusqu’en 2006, qui ne firent que retarder un peu plus son entrée sur le marché du travail. Sans regret. « J’ai fait partie de la première promotion à bénéficier d’un enseignement sur les stratégies territoriales urbaines. » Lequel était assuré conjointement par le sociologue Laurent Davezies et un certain Pierre Veltz (devenu depuis PDG de l’EPPS). « Leur cours était d’autant plus passionnant que tous deux visaient le même objectif, mais sans emprunter le même chemin ! »

Première expérience professionnelle à Massy

Son diplôme en poche, il décide de rester en France pour y trouver son premier emploi. Ce sera au service des relations avec les entreprises de la ville de Massy. Une première expérience d’un an. « Cette ville avait projeté de transférer ses compétences en la matière au sein de la nouvelle Communauté d’agglomération Europ’Essonne, et ne voyait donc pas l’intérêt de prolonger mon CDD. » Un mal pour un bien : il retrouvera un emploi dans une autre agglomération, celle d’Evry Centre Essonne. Une expérience à peine plus longue – un an et demi – qu’il juge cependant autant si ce n’est plus enrichissante : « Je changeais d’échelle, en intégrant de surcroît une direction dédiée au développement économique, qui avait mis en place des outils innovants comme, par exemple, un observatoire de la vie économique. C’est là que j’ai découvert le “ dévéco ” dans ses aspects les plus opérationnels et techniques comme, par exemple, la procédure de viabilisation d’un terrain. » Expérience qu’il aurait pu prolonger si, en 2009, son ancienne directrice de Massy ne reprit contact avec lui pour l’inviter à rejoindre la nouvelle équipe qu’elle montait à Vélizy.

Un développement « endogène »

« Le genre de proposition qu’on ne rejette pas facilement. » Il dira donc « oui ». « Il y avait une claire volonté politique de doter la ville d’une vraie équipe dévéco. » Au service, de surcroît, d’un développement « endogène ». « Plutôt que de consacrer notre énergie à faire de la prospection, pour attirer de nouvelles entreprises sur le territoire, nous nous employions à améliorer l’existant en “ chouchoutant ” celles, petites et grandes, qui y étaient déjà implantées. » Concrètement, le service dévéco multiplie les initiatives aussi bien en direction des employeurs que des salariés. Des premiers, en veillant à satisfaire leurs besoins en termes de compétences, d’immobiliers professionnels, à renforcer leur maillage, à simplifier leurs démarches administratives ou autres, par la mise en place d’un guichet unique, etc. Aux seconds – les salariés – en améliorant l’accessibilité des sites, l’offre de services, la présence de commerces, etc. « Si je devais résumer d’une phrase, je dirais que l’enjeu était d’améliorer la rentabilité du site des entreprises. »
Un résumé qui sonne étrangement dans la bouche d’un ancien citoyen de l’ex-RDA, comme on ne manque pas de le lui faire observer. « La rentabilité des entreprises, précise-t-il donc, ne m’intéresse que dans la mesure où elle rejaillit sur le territoire. » On aura reconnu le géographe formé aux enjeux d’une économie territoriale et donc de l’aménagement. « C’est que tout se tient : si vous améliorez les conditions de transport et de logement des salariés, l’offre de services, etc., vous améliorerez leur bien-être et donc la performance de l’entreprise. Et des entreprises bien portantes, c’est naturellement un plus pour un territoire, car cela se traduit par des retombées fiscales, qui permettent de financer de nouveaux projets d’équipements ou autres. Bref, une spirale vertueuse. » On aura reconnu, cette fois, l’ancien élève de Laurent Davezies qui, dans ses travaux (cf notamment La République et ses territoires. La circulation invisible des richesses, Seuil, 2008 ; ou La Crise qui vient : la nouvelle fracture territoriale, Seuil, 2012), a montré que les territoires qui résistent le mieux à la crise sont ceux qui parviennent à un juste équilibre entre le maintien d’un système productif et une économie résidentielle, liée aux diverses allocations (familiales, vieillesse, chômage…) dont bénéficient leurs résidents.
Frank n’en reste cependant pas moins lucide : « Je paraîtrais bien naïf si je prétendais que les actions publiques peuvent décider de tout. Nous n’agissons qu’à la marge. » De fait, les entreprises sont soumises aux décisions de leurs sociétés-mères respectives. « Dès lors que l’une d’elles décide de délocaliser, nous sommes bien conscients que ce n’est pas le club d’entreprises, ni les liens noués avec la Chambre de Commerce et d’Industrie (CCI) qui la dissuaderont de le faire. » Et le même de récuser tout fatalisme : « Nous avons néanmoins des moyens pour faire en sorte que l’entreprise se sente bien sur notre territoire et avons des arguments pour convaincre ses éventuels actionnaires.»
Cinq années durant, il poursuit ainsi ce travail avec la même énergie. Jusqu’à ce qu’en mai 2014, la direction de l’aménagement et du développement économique de la Communauté d’Agglomération de Versailles Grand Parc, ne le convainque de la rejoindre comme responsable économie territoriale. « C’était l’opportunité d’un changement d’échelle qui ne pouvait que me séduire. » Il accepte donc, non sans mal cependant. « Cela signifiait quand même la fin d’une collaboration fructueuse avec celle la-même qui m’avait mis le pied à l’étrier, cinq ans plus tôt. » Et puis au fil du temps, des liens solides avaient été noués avec les entreprises. Tant et si bien que Frank a très vite acquis une réputation de « facilitateur ».
Un imbroglio politico-administratif dont le millefeuille à la française a le secret devait achever de le convaincre de répondre favorablement à l’offre de Versailles Grand Parc. En bon géopoliticien des territoires, il résume comme suit la situation : « Vélizy, que la loi contraignait à intégrer une Communauté d’agglomération, avant le 1er janvier 2014, avait fait le choix de Grand Paris Seine Ouest (GPSO). Or, si ce choix avait sa cohérence au regard des dynamiques socioéconomiques (les flux d’échanges de Vélizy sont clairement orientés vers les pôles de cette agglomération : Boulogne et Issy-les-Moulineaux), il l’était moins du strict point de vue administratif : Vélizy est, comme Versailles Grand Parc, située dans les Yvelines. Toutes tournées soient-elles vers les Hauts-de-Seine, ses entreprises dépendaient donc des institutions de ce département. » La suite lui donnera raison : depuis les dernières élections municipales (avril 2014), la ville a demandé à quitter GPSO pour rejoindre VGP…
Ce que Frank dit avoir anticipé. Ce qu’on veut bien croire au vu de sa parfaite connaissance des subtilités du paysage administrativo-politique français. « La loi relative à Paris Métropole prévoyait la possibilité pour les collectivités de la seconde couronne de se retirer des communautés d’agglomération intégrées dans Paris Métropole. Ce qui rendait réversible l’intégration de Vélizy dans GPSO… »

Versailles Grand Parc et Paris-Saclay

A peine arrivé au sein de Versailles Grand Parc, Frank est déjà en mesure d’annoncer un événement majeur dont la communauté est partenaire « premium » : le Smart Manufacturing, qui se déroulera en novembre de cette année. « Organisé à Versailles, il contribuera à asseoir notre réputation d’acteur du développement économique. » Quelques centaines de personnes sont attendues. « De quoi laisser espérer des retombées économiques directes pour le territoire. »
Pour raisonner en référence à VGP, Frank ne perd pas pour autant de vue son inscription dans la dynamique de Paris-Saclay. « Il est clair que cette dynamique est un plus pour VGP : elle assurera à ce territoire un rayonnement mondial qui ne peut que souligner les forces de notre propre agglomération, qui compte des écoles d’ingénieur, une université, des laboratoires… » Mais si Paris-Saclay sert la cause de VGP, l’inverse est vrai aussi : « A la différence du Plateau de Saclay, VGP a l’intérêt d’être déjà aménagé aussi bien en termes d’infrastructures de transports que de logements ou de parcs d’activités. Autant d’atouts qui ne peuvent que faciliter la venue des compétences dont la dynamique de Paris-Saclay a besoin. » Sans compter les compétences de VGP dans l’accompagnement du développement territorial. « Les entreprises qui nous sollicitent pour s’implanter sur notre territoire disposent d’un éventail d’options leur permettant de trouver des bureaux, des locaux d’activité ou du foncier pour construire. »
S’il manifeste un regret, il tient au fait qu’on n’insiste pas assez à son goût sur la composante « versaillaise » de Paris-Saclay. Non qu’il envisage le territoire comme un ensemble homogène. « L’idée de cluster peut aussi suggérer l’idée de polarités. » Ce que ne démentirait pas son autre ancien professeur, Pierre Veltz qui, dès 1996, dans son ouvrage sur Mondialisation, Villes, Territoires (réédité depuis, en 2005) défendait l’idée d’une « économie d’archipel », organisée autour de plusieurs pôles.

Légendes photos : le Palais des Congrès de Versailles (en Une, grand format) et la pépinière de Versailles Grand Parc (en illustration de cet article).

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