Gilles Clément et le Protocole de Saclay

Gilles Clément. Crédit : Didier Michel, S[Cube]
Gilles Clément. Crédit : Crédit : Didier Michel, S[cube]
Parmi les « artistes » conviés aux Artscienfactory Days, le paysagiste et jardinier Gilles Clément qui présentait une série de propositions pour « revitaliser » un site de plusieurs hectares exploité en agriculture conventionnelle et intensive. Il a bien voulu répondre à nos questions, à l’occasion du vernissage organisé à la Ferme des Granges.

- Pouvez-vous nous rappeler dans quel cadre vous êtes intervenu sur le Plateau de Saclay ?

Il y a maintenant trois-quatre ans, la Caps m’a demandé de réfléchir à une intervention sur le Plateau de Saclay associant l’art et la science dans l’esprit d’Artscienfactory qui venait d’être mis en place. J’ai fait alors la proposition d’une intervention sur trois parcelles différentes – sans préjuger de quelles parcelles précisément je disposerais : l’une dédiée à la diversité naturelle, indigène et exogène ; une 2e aux insectes et en particulier aux abeilles, dont on sait combien elles sont fragilisées par l’usage d’insecticides ; enfin, une 3e parcelle consacrée, elle, à la revalorisation d’un sol réduit à l’état de substrat après plusieurs années d’exploitation agricole conventionnelle et intensive.

- Où en êtes-vous ?

Pour la première proposition, nous disposions d’une pépinière, sur laquelle je suis déjà intervenue avec le collectif Coloco. Malheureusement, nous avons dû suspendre nos activités, car nous y avons trouvé de l’amiante. Quant à la parcelle de la 2e proposition (relative aux insectes), elle n’est pas encore disponible. On sait cependant qu’il s’agira d’une clairière dans un bosquet issu d’un délaissé d’une cinquantaine d’années, situé près de Palaiseau.

- Qu’en est-il de la 3e  proposition ?

Une parcelle de 17 ha (dont 14 en terres et 3 boisés), située à Palaiseau, sur le territoire de l’Agence des espaces verts de l’Ile-de-France, a bien été mise à disposition. Cette parcelle a été soumise à une agriculture conventionnelle et intensive durant 20 ans qui a, comme ailleurs, transformé les sols en simples substrats neutres ou stériles. D’où le recours aux intrants chimiques mais aussi aux pesticides, au prix d’une altération non seulement de la vie dans le sol, mais dans tout l’environnement proche à travers la pollution des sols et de l’eau.

L’enjeu de l’expérimentation est donc de remettre en équilibre biologique le sol de cette parcelle. Avec le concours de chercheurs, nous avons établi à cette fin ce que nous avons appelé, en référence au protocole de la recherche scientifique, le Protocole de Saclay.

- En quoi consiste-t-il ?

Concrètement, nous procèderons à 19 pratiques différentes. A cette fin, nous avons divisé la parcelle en 16 lanières ou 16 carrés d’une surface de 1000 m² en y ajoutant une aire d’agroforesterie (noyers et céréales) disposé en U, une large haie forestière-fruitière le long de la voirie, une parcelle témoin où aucune action n’est menée hormis une fauche annuelle ou bisannuelle. Les expérimentations se feront à partir de cultures ou de paillages ou d’une combinaison entre les deux. Pour mémoire, les paillages sont des couvertures du sol qui le protègent en réintroduisant progressivement la biodiversité, les éléments fertilisants et l’humus qui constitue son équilibre. Les légumineuses seront choisies pour leur aptitude à régénérer les sols par enfouissement ou pour leur capacité à fixer l’azote dans le sol. Nous procèderons par ailleurs à des analyses pédologiques à raison de deux relevés annuels, sur chaque composante de la parcelle.

- Quand prévoyez-vous les premiers résultats ?

Nous pensons qu’il nous faudra attendre trois années pour recueillir les premiers résultats et de l’ordre de 5 à 7 ans pour être sûrs de ce que nous avançons. Etant horticulteur de formation, et non agriculteur, je souhaite soumettre les résultats à des techniciens dont c’est le métier.

Ces résultat seront rendus publics : ils seront affichés devant chaque parcelle et aussi sur la plate-forme d’un belvédère qui sera aménagé de façon à voir l’ensemble d’un seul regard. Le public pourra y accéder par le chemin piéton qui joint Palaiseau à Saclay le long de la rigole ou bien à partir d’un parking situé en bordure de voirie.

- N’est-ce pas une démarche qui tranche par rapport à vos interventions précédentes ?

C’est effectivement une démarche nouvelle pour moi dans la mesure où c’est un terrain sur lequel je ne m’étais jamais aventuré : il est au carrefour de l’agronomie, de l’agriculture biologique et des techniques de récupération des sols. J’interviens d’ordinaire en horticulture et en maintenance de jardinage. C’est la première fois que je suis sollicité sur des problématiques qui touchent à l’agriculture et sur des surfaces aussi grandes. J’y suis venu par le hasard de la commande, mais d’autant plus volontiers que c’est un sujet brûlant, très actuel puisqu’il concerne l’agriculture urbaine et périurbaine.

Je ne suis cependant pas le seul ni le premier. De plus en plus de paysagistes sont sollicités à travers la France et dans le monde. Au-delà des besoins alimentaires, cette agriculture urbaine ou périurbaine est un moyen de contenir l’envahissement du bâti et d’autres oblitérations stérilisantes des territoires pourtant utiles sur le plan agricole.

- Vous travaillez avec des chercheurs, des agronomes. Quid des agriculteurs eux-mêmes ?

C’est une autre facette du problème. Tous ne sont pas encore prêts à changer de pratiques. Par chance, l’exploitation qui se trouve à proximité de la parcelle est en passe d’être transmise, probablement à une jeune agricultrice, impliquée sur le Plateau de Saclay, et qui est intéressée par notre expérimentation, dans la mesure où elle peut déboucher sur une vraie production. Que ce soit une femme est une bonne chose : d’expérience, j’ai pu constater que les agricultrices sont plus enclines à faire évoluer les pratiques.

- Votre nom est associé au « jardin en mouvement » et au « jardin planétaire ». En quoi cette expérimentation est-elle susceptible de nourrir d’autres notions ?

Elle est une contribution au jardin planétaire dans la mesure où elle engage une réflexion sur le savoir-vivre dans le respect de la diversité dont nous dépendons, pour soi et pour les autres, en France et dans le reste du monde. Au-delà de l’usage d’autres variétés que celles homologuées par le marché et du renoncement aux intrants chimiques, elle soulève des questions politiques touchant au gouvernement idéal et au modèle économique dont nous voulons.

- Connaissiez-vous le Plateau avant d’y intervenir dans le cadre d’Artscienfactory  ?

Oui, je le connaissais pour avoir enseigné à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles (ENSPV), et y avoir mené des études de terrain avec des élèves. Bien que réputé comme étant vide, j’ai toujours considéré qu’il ne l’était pas autant que cela, qu’il était plutôt consistant et constitutif de paysages dignes d’intérêt. A l’ENSPV, un laboratoire en avait fait un terrain d’étude pour une agriculture urbaine et ce, dès les années 80-90. Cela dit, je ne le connaissais que superficiellement jusqu’à l’investir dans le cadre de mes expérimentations actuelles.

- Un mot sur le projet de cluster ? Que vous inspire-t-il ?

Ce genre de projet est a priori intéressant dans la mesure où il ouvre des perspectives nouvelles quant à la manière de vivre sur ce Plateau et dans ses vallées. Cependant, concernant les terres agricoles qui s’y trouvent, on commet une erreur, me semble-t-il, en s’en tenant à vouloir les « sanctuariser ». Il importe au contraire de maintenir une dynamique de production vivrière en rapport à son environnement. Sans quoi, on est dans la muséification. Le projet de cluster a des implications en termes de logement, d’habitat, de mobilité… Comment y parvenir tout en maintenant une production agricole qui satisfasse des besoins alimentaires locaux ? Tel est le défi qui me semble intéressant à relever. Il revient ni plus ni moins à replacer l’humain et l’humus au cœur des préoccupations. Quoi d’étonnant à cela ? Comme vous le savez, humain et humus sont deux notions, qui partagent la même étymologie !

Pour découvrir l’œuvre de Gilles Clément, nous vous invitons à consulter son site : cliquez ici.

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