Future@SystemX 2015. Rencontre avec Eric Perrin-Pelletier

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Dédié à l’ingénierie numérique des systèmes du futur, SystemX est un des huit Instituts de Recherche Technologique (IRT) labellisés en 2012 dans le cadre du programme d’investissement d’avenir pour renforcer l’attractivité du territoire français. Seul IRT d’Ile-de-France, il compte parmi ses membres plusieurs entreprises et organismes de recherche de Paris-Saclay. Eric Perrin-Pelletier, son CEO, nous en donne des nouvelles dans la perspective de la 3e édition de Future@SystemX, qui se tiendra le 12 mars prochain.

- Un mot pour commencer sur votre parcours professionnel : en quoi est-il lié à Paris-Saclay ?

J’ai un parcours industriel, qui s’est ancré progressivement sur le territoire de Paris-Saclay. J’ai été en charge de la recherche au sein d’Alcatel-Lucent et impliqué très tôt dans la création du pôle de compétitivité Systematic. J’ai également participé à la création de l’Université Paris-Saclay, à travers Supélec dont j’ai été en charge de la stratégie. Depuis sa labellisation, en février 2012, j’assure la direction de l’IRT qui compte plusieurs partenaires aussi bien industriels et académiques implantés sur le territoire de Paris-Saclay.

- SystemX a plus de deux ans d’existence. Est-ce que cela « marche » ?

Oui, SystemX marche bien sur ses deux jambes. Certes, il est encore trop jeune pour courir, mais il aborde la fin de sa phase de maturation dans les délais que nous avions prévus. Il compte à peu près 70 permanents – ce qui est significatif, surtout dans notre domaine – auxquels s’ajoutent les quelque 200 collaborateurs que nous accueillons régulièrement, tous issus de nos partenaires (une soixantaine d’industriels et une quinzaine d’institutions académiques), dont une bonne partie sont des membres de l’Université Paris-Saclay.
Les actions sont organisées à travers deux programmes de recherche finalisées, l’un sur les technologies nécessaires à la maîtrise des systèmes et à leur ingénierie, l’autre sur les outils d’aide à la décision dans la conception, l’optimisation et la gouvernance de ces systèmes.

- En quoi, selon vous, cet IRT constitue-t-il un plus dans l’écosystème de l’innovation ?

Vous faites bien de parler en termes de « plus ». L’IRT n’a pas vocation à se substituer à quelque chose d’existant, mais à combler un vide. Jusqu’à présent, nous disposions de trois manières de procéder à de la R&D : 1) en interne ; 2) en collaboration avec un laboratoire académique, à travers un laboratoire commun, ou encore 3) par une approche plus collaborative avec des partenaires aussi bien industriels et académiques, autour de projets de type ANR (Agence Nationale de la Recherche) ou FUI (Fonds unique interministériel), par exemple. Dans ce cas-ci, la relation est moins intégrée que dans les deux premiers cas de figure, mais au moins permet-elle de mettre en commun des intérêts et d’avancer dans une même direction et de manière collégiale. Ce qu’apporte l’IRT, c’est de mixer à la fois le laboratoire commun et la démarche collaborative. Il constitue en somme un laboratoire multipartenaire qui permet de colocaliser l’ensemble des ressources de manière à mener une recherche intégrée et finalisée vers les problématiques soulevées par les industriels. L’impact est d’autant plus fort que les personnes se retrouvent non pas en pointillé ou en Conf’ Calls, mais côte à côte et dans la durée, en travaillant concrètement à la manière d’adapter des technologies à des cas d’usage de sorte qu’elles trouvent un débouché sur les marchés.

- A quoi la réussite de votre IRT tient-elle ? Aux vertus de l’IRT en général ou au fait que les parties prenantes se connaissent déjà pour faire partie de Paris-Saclay ?

SystemX partage deux caractéristiques communes avec les autres IRT : il s’inscrit dans un écosystème industriel avec une forte dominante académique, ensuite, il mobilise ses partenaires autour d’une thématique clairement identifiée. En l’occurrence, pour ce qui nous concerne, il s’agit de l’ingénierie numérique des systèmes. C’est dire si nous sommes dans un champ particulièrement transverse. Il est clair que l’existence d’un écosystème est une condition nécessaire au bon fonctionnement d’un IRT. Un tel dispositif ne peut prétendre créer de lui-même un écosystème ex-nihilo. Il doit pouvoir s’appuyer sur un noyau d’acteurs qui se connaissent déjà. D’ailleurs, tous les IRT qui ont labellisés sont adossés à un pôle de compétitivité. Dans le cas de SystemX, il s’agit de Systematic.

- Comment le choix de l’ingénierie numérique s’est-il imposé ?

Tout simplement parce que celle-ci était déjà fortement présente en Ile-de-France et tout particulièrement à Paris-Saclay, ne serait-ce qu’à travers le Réseau thématique de recherche avancée (RTRA) Digiteo, créé dès 2004 (et devenu depuis le premier parc de recherche français dans les STIC), sans oublier, outre Systematic, déjà cité : Inria ou l’Institut Mines Télécom. L’Université Paris Saclay comportera d’ailleurs un important département STIC, constitué pour l’essentiel à partir de Digiteo.

- Comme vous l’avez rappelé, vos collaborateurs sont « colocalisés » dans un bâtiment [situé à proximité de celui de Systematic]. Comment expliquez-vous que la logique de cluster, avec tout ce qu’elle implique en termes de proximité, se justifie même quand il s’agit de travailler sur l’ingénierie numérique ? Au risque d’avoir une vision étroite du numérique, ne suggère-t-il pas des possibilités de travail à distance…

De fait, il y a une ambiguïté qu’il convient de lever. Au prétexte que nous disposerions de moyens de télécommunication à distance, il ne serait plus utile de se rencontrer autant que par le passé. Les possibilités de télétravail rendraient inutiles une localisation d’équipes dans un seul et même endroit. Le travail collaboratif pourrait lui-même s’envisager à distance. En réalité, la colocalisation revêt deux aspects qui se révèlent décisifs : d’abord, elle permet aux collaborateurs de se consacrer à temps complet à leurs projets et d’y travailler dans la durée. Ensuite, elle permet de surmonter les différences de culture qui peuvent exister entre eux. Un ingénieur, un industriel et un chercheur ont beau avoir des connaissances scientifiques, ils ne partagent pas forcément le même langage. Même chose entre PME et grands groupes industriels : les manières de faire des premières ne correspondent pas à la logique des grandes organisations. Il importe donc que les uns et les autres se rencontrent aussi souvent que possible pour ne serait-ce que mieux se comprendre, partager un vocabulaire commun, dissiper d’éventuels malentendus. L’ingénierie numérique de systèmes est par définition transversale : les technologiques qu’elle recouvre sont utilisées aussi bien dans le secteur de l’aéronautique que celui de l’automobile, pour ne prendre que ces exemples. L’un comme l’autre sont confrontés au même titre par les enjeux de sécurité. Les milieux professionnels et disciplinaires n’en ont pas moins leur propre culture et leur propre état de l’art. Ceux qui développent les technologies du numérique doivent donc prendre le temps d’appréhender les cultures propres à d’autres secteurs, à d’autres marchés. Et ce n’est pas en travaillant à distance que vous y parvenez ! Encore moins en vous bornant à échanger des documents par e-mail. Il faut se rencontrer et travailler ensemble dans la durée. De plus, cela permet une vrai mutualisation et la consolidation pérenne, autour de plateformes, des résultats. C’est précisément le principe de la colocalisation.

- Sans exclure la possibilité d’inventer des modes de travail à distance, surtout dans un territoire comme Paris-Saclay où les problématiques de transport peuvent justifier le recours à la visioconférence aussi bien dans les entreprises que dans les labos et les établissements d’enseignement supérieur…

Je pense qu’avant d’en venir à la visioconférence, il importe que les collaborateurs apprennent à se connaître et prennent donc le temps de se rencontrer. Ce n’est qu’une fois qu’on a intégré la culture de l’autre, cerné les compétences de ses interlocuteurs, qu’on peut optimiser les modes d’échange à distance. Quant bien même le numérique offre des possibilités, il y a besoin de connaître son environnement au-delà du périmètre de son entreprise, de sortir du pré-carré.

- Venons-en à Future@SystemX qui illustre à sa manière ce besoin pour les acteurs de se rencontrer…

C’est la 3e édition. Organisée chaque année, elle vise à démontrer à nos partenaires, mais aussi à d’autres industriels ou académiques, les défis industriels qu’on parvient à relever dans nos différentes actions de recherche. Cette 3e édition sera l’occasion d’expliciter ce qu’est l’ingénierie numérique de systèmes à travers cinq de leurs principales caractéristiques, à savoir: la résilience, l’adaptabilité, l’interopérabilité, l’autonomie et l’ergonomie.
D’un système de systèmes, on attend en effet qu’il soit résilient (autrement dit qu’il puisse avoir un fonctionnement en mode dégradé lui permettant de résister à des défaillances, lesquelles ne manquent pas de se produire puisque nous sommes dans des environnements complexes) ; adaptable (on ne peut pas concevoir un système figé, il importe qu’il puisse évoluer en termes de fonctionnalité tout en restant fonctionnel) ; interopérable (il doit pouvoir s’interfacer avec d’autres systèmes, son périmètre fonctionnel étant amener à s’enrichir), autonome (sa complexité ne permet pas un management simple : il doit pouvoir avoir un degré d’autonomie à certains niveaux), enfin, ergonomique (son interface avec l’humain doit être conçu en amont intégré dans son fonctionnement). Nos visiteurs auront le loisir de découvrir différentes démonstrations qui aideront à mieux comprendre ce qu’est un système de système et en quoi l’ingénierie numérique peut aider et permettre leur conception.

- Il est intéressant de voir dans quelle mesure vos défis font échos à ceux des urbanistes qui considèrent la ville comme un système complexe qui appelle en conséquence une démarche aussi ouverte que celle que vous évoquez.

Sans être urbaniste, je reconnais volontiers des points communs à commencer par cette démarche itérative que doit emprunter l’innovation, y compris en ingénierie numérique.

- Le rendez-vous est-il appelé à se pérenniser ?

Oui, bien sûr. Même si notre démarche s’inscrit dans la durée, nous avons besoin de faire régulièrement le point avec nos partenaires, de recueillir leurs avis et commentaires sur les projets que nous menons, bref, de justifier les choix de recherche et ce, de manière aussi directe que possible. Un événement comme celui-ci permet de le faire. L’échéance annuelle est a priori un bon rythme. Je saisis l’occasion de préciser que SystemX participe au Forum des IRT, qui se déroule en seconde partie d’année (9 octobre en 2015) et au cours duquel l’ensemble des IRT sont invités à montrer l’état d’avancement de nos travaux.

- Quels changements avez-vous éventuellement introduit par rapport à l’édition précédente ?

Cette année, nous avons pris le parti de réduire le temps des tables rondes pour laisser davantage de place aux démonstrations. Néanmoins, plusieurs personnalités nous font l’honneur de venir : Louis Schweitzer, Commissaire Général à l’Investissement ; Patrick Godfrey, professeur en ingénierie des systèmes à l’University de Bristol, par ailleurs membre de notre conseil scientifique et technologique ; Gérard Berry, Professeur au Collège de France, en charge de la chaire Algorithmes, machines et langages, et titulaire de la médaille d’or du CNRS 2014, qui expliquera « Comment faire réaliser nos idées intelligentes par nos ordinateurs stupides ? »; sans oublier Pascal Cléré, Président de l’IRT SystemX, qui clôturera la journée.

En illustration : des photos de la précédente édition.

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