Faire rimer urbanité avec diversité, mixité et… sérendipité

La Maison de l'Habitat (Evry), abritant notamment le CAUE 91.
La Maison de l'Habitat (Evry), abritant notamment le CAUE 91.
A la tête de celui du CAUE de Essonne, Evelyne Lucas pose son regard sur le Plateau de Saclay en faisant part de ses réflexions sur la manière dont on peut créer de l’urbanité, en composant avec l’existant

- Rappelez-nous la vocation d’un CAUE 91

Institué par la loi de 1977, en principe dans chaque département, un Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement (CAUE) a trois missions principales : la première, conseiller les collectivités locales, sur leur projet d’urbanisme, d’aménagement, d’environnement, de paysage, mais aussi les particuliers sur leur projet de construction ; ensuite, sensibiliser et informer sur les exigences de qualité ; enfin, former les acteurs du cadre de vie y compris les élus. Depuis quelques années, l’accent est mis sur la dimension paysagère dans la mesure où elle permet de faire le lien entre les différentes composantes d’un territoire. Pour mener à bien ses missions, le CAUE peut s’appuyer sur une équipe pluridisciplinaire comprenant des architectes, des urbanistes, des paysagistes, et peut faire appel à des chercheurs en sciences sociales. Une quinzaine de personnes au total en comptant le personnel administratif, l’infographiste et le documentaliste, pour la plupart à temps partiel.

- Quand avez-vous rejoint celui de l’Essonne ?

J’ai rejoint le CAUE 91, il y a une vingtaine d’années, comme architecte conseil et en ai pris la direction en 2007. Auparavant, je travaillais en partageant mon temps, entre le CAUE et une agence parisienne. Je suis native de Seine-Saint-Denis et j’habite aujourd’hui à Massy. C’est dire si je connais bien la banlieue ! Les Parisiens devraient davantage traverser le périphérique. La banlieue est d’une richesse encore trop souvent méconnue. Certes, elle peut être le lieu de tensions voire de révoltes, mais au moins les exprime-t-elle. Et puis elle change.

 - Un mot sur le lieu qui vous abrite…

Nous étions autrefois dans la ferme du Bois Briard. Nous sommes depuis dans les locaux de la Maison départementale de l’habitat qui abrite aussi l’Adil 91, le Pact Arim Essonne et le Centre de Ressources Politique de la Ville en Essonne (CRPVE). Ce qui favorise des synergies.

- Et la maison des solidarités qui se trouve juste en face ?

C’est vrai que les synergies sont encore inexistantes.

Vous avez dit sérendipité ?

Ce terme issu de l'anglais serendipity désigne l'art de trouver ce qu'on n'a pas cherché mais qu'on était prédisposé à accueillir. Parmi les illustrations les plus classiques : la pénicilline découverte "par hasard" par Pasteur. Mais la sérendipité se manifeste dans bien des domaines : les techniques, l'art, la gastronomie (la tarte tatin…) où comme ici, l'urbain, à travers les rencontres fortuites ou les incidents heureux dont les citadins font l'expérience dans les métropoles.

Il est clair que la problématique de la précarité énergétique devrait amener à nous rapprocher. Le CAUE n’a certes aucune compétence dans le domaine social, mais il peut apporter des conseils pour réduire la facture énergétique.

- Venons-en au Plateau de Saclay. Comment le percevez-vous depuis Evry ?

Depuis cette ville nouvelle, qui n’est pas dans le périmètre de l’OIN, il paraît bien lointain ! D’autant que nous nous trouvons sur un autre Plateau, celui d’Evry Centre Essonne. Il ne s’agit pas de les opposer, bien au contraire. La coopération entre les CAUE de l’Essonne et des Yvelines se fait d’ailleurs naturellement, tout comme entre les acteurs économiques, par-delà les limites administratives. Les villes nouvelles ont été construites sur des plateaux. Ce serait une erreur d’en faire une autre sur le Plateau de Saclay.

- Davantage qu’une ville nouvelle, il s’agit de créer un cluster…

Gardons-nous de plaquer des concepts venus d’ailleurs. Etymologiquement, cela vient du mot cloître. J’apprécie ce genre de lieu, mais je doute que ce soit adapté au Plateau de Saclay… Partons plutôt de l’existant, caractérisé par sa grande richesse, toute sa richesse : ses laboratoires de recherche et ses grandes écoles, mais aussi ses habitants, ses agriculteurs…

- 2 300 ha ont été sanctuarisés…

Oui, et c’est une bonne chose. Mais allons au-delà de la sanctuarisation. Veillons à faire des agriculteurs des parties prenantes et non des indiens dans leur réserve. Les agriculteurs témoignent d’une capacité d’innovation qui devrait retenir l’attention des chercheurs, comme des entrepreneurs. Ils peuvent notamment contribuer à promouvoir de nouvelles formes d’énergie, de commercialisation, etc. L’existant, c’est aussi, sur le Plateau et sa vallée, des zones d’habitat divers, à la fois denses et périurbaines… Composons aussi avec cela, plutôt que de chercher à les opposer. Cultivons la diversité et la mixité. C’est ce qui fait l’urbanité. J’ajouterai : faisons une place au hasard. L’urbanité, c’est aussi la possibilité de rencontres fortuites, de choix multiples, de décisions de dernière minute. Ce qui suppose encore une fois de sortir d’une vision fonctionnelle de la ville comme des lieux qui la composent.

- Le Plateau, ce sont aussi des étudiants, avec une problématique de logement. Quels conseils peut prodiguer le CAUE 91 ?

Gardons-nous de penser systématiquement en termes de résidences universitaires. Diversifions les formes de logement, en exploitant les ressources existantes dans les communes de la vallée : Gif-sur-Yvette, Bures, Palaiseau, Massy, etc. Toutes ces communes peuvent héberger des étudiants. Ne limitons pas les besoins des étudiants aux logements. Les étudiants doivent pouvoir bénéficier des avantages de la ville. Il se trouve que j’ai trois enfants, tous étudiants. Je vois bien comment ils fonctionnent. Ils ne me semblent pas être différents des autres et ont les mêmes aspirations. Pour rien au monde, ils ne voudraient se retrouver isolés du reste de la ville. Ils ont besoin de sortir.

- Que pensez-vous de la logique de mutualisation cultivée par des projets menés sur le Plateau ?

C’est bien. Une cantine partagée permet aux élèves des grandes écoles et de l’université de se rencontrer. Mais allons plus loin en permettant d’aller déjeuner dans un bistro ou un restau, de faire ses courses, etc. Encore une fois, il faut créer les conditions d’une urbanité. Sortir d’une vision fonctionnelle des choses, en se préoccupant des conditions d’accueil. Nos territoires urbains sont loin d’être  hospitaliers. Pourtant, comment donner envie d’habiter un lieu s’il n’est pas accueillant ?

- Un mot sur les transports…

Ah ! Je vis ce problème au quotidien. J’habite à Massy… Impossible de faire le trajet jusqu’à Evry autrement qu’en voiture, sauf à perdre un temps précieux. Nous avons besoin de transports collectifs maillés, performants et économes… Cela fait beaucoup d’exigences certes, mais nous souffrons d’un tel retard, qu’il est important de commencer la ville par ce « pré-verdissement ».

- Quel rôle estimez-vous pouvoir jouer dans la dynamique du Plateau de Saclay ?

Le périmètre de l’OIN se trouve pour partie dans l’Essonne. Le CAUE 91 est donc concerné. Nous travaillons de concert avec nos collègues des Yvelines. Devons-nous nous engager plus loin ? Notre conseil d’administration s’est un temps posé la question. Si on estime que nos conseils peuvent être utiles, on peut nous solliciter. Etant entendu que nous regardons aussi vers l’est, le Plateau d’Evry Centre Essonne.

 - Que suggériez-vous pour éviter cette approche fonctionnelle que vous craignez ?

De prendre le temps d’échanger, de croiser les regards, les expériences des architectes, des urbanistes, des paysagistes et des autres acteurs des villes et des territoires. C’est au fond la démarche qui a présidé à l’organisation des Universités de la ville et de l’urbanité mises en place avec le CRPVE, dans l’esprit des universités populaires pour proposer sur ces questions un enseignement, gratuit et ouvert à tous les publics. Pourquoi ne pas imaginer un dispositif dans cet esprit ?

En guise de conseil, j’ajouterai le fait de  prendre le temps d’arpenter le Plateau dans l’esprit des Promenades urbaines du regretté Yves Clerget. Appréhender le territoire au rythme de la marche est toujours instructif, en offre une autre vision.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>