Rencontre avec Floris Alkemade, rijksbouwmeester des Pays-Bas

Floris - paysage
Membre du groupement d’architectes et d’urbanistes en charge de l’aménagement de Paris-Saclay, Floris Alkemade a été nommé rijksbouwmeester (maître architecte) des Pays-Bas. Une fonction instituée il y a plus de deux cent ans. En plus de nous expliquer en quoi elle consiste, il nous fait la primeur de ses ambitions pour l’adapter aux défis de notre temps.

- Vous avez été nommé Rijksbouwmeester (Maître Architecte), dans votre pays, les Pays-Bas. En quoi cela consiste-t-il ?

C’est une fonction qui existe déjà depuis plus de deux siècles. Je suis la 30e personne à l’occuper depuis sa création. Les premières avaient le titre d’architecte du Roi. Elles étaient en charge de la construction de palais ou de tout autre projet royal. Puis, avec le temps, le Maître Architecte s’est vu confier l’ensemble du patrimoine de l’Etat. Il donne un avis sur tous les projets portés par les ministères – de construction ou de transformation, quels qu’ils soient – qu’il s’agisse de bâtiments administratifs ou de casernes, de prisons, etc. Soit quelque 13,3 millions de m2. Mais le Maître Architecte a aussi son mot à dire sur les projets de portée nationale, que l’Etat y soit impliqué ou pas. Ses avis peuvent être formulés sur demande ou à sa propre initiative. Ce n’est pas tout : il prend part à l’élaboration de la stratégie de l’Etat en matière d’architecture, à la définition des grandes orientations dans ce domaine, en réponse aux enjeux contemporains.

- Par exemple ?

La grande question du moment est, pour les Pays-Bas comme pour le reste de l’Europe, celle des migrants. Je compte donc la mettre dans l’agenda de l’action publique…

- Quel lien avec l’architecture ?

Les villes du Pays-Bas disposent d’un riche patrimoine et de quartiers soignés pour accueillir des populations étrangères : des hommes d’affaires, des personnels diplomatiques (notre pays abrite plusieurs institutions onusiennes ou autres comme le Palais de la Paix – le siège de la Cour permanente d’arbitrage – à la Haye). Tout est fait pour faciliter leur accueil et leur mobilité. Mais quand il s’agit de migrants, de réfugiés, tout est fait au contraire pour les dissuader de venir ou de rester. Leurs conditions de vie s’en trouvent être d’autant plus déplorables. Ce qui ne me paraît pas digne d’un pays comme le nôtre.

Loin de moi, en disant cela, de vouloir m’en tenir à des réponses simplistes comme celle qui veut que les flux de migrants sont a priori une bonne chose pour l’économie et la démographie du Vieux Continent. C’est un sujet autrement plus complexe. Reste que je suis frappé par les conditions d’accueil réservées aux étrangers selon leur statut. Non seulement je doute qu’on puisse s’honorer d’une telle attitude, mais encore que ce soit un bon calcul. Le mieux à faire est de les intégrer. Comment ? C’est là que l’architecte a son mot à dire. Aux Pays-Bas comme en France, de nombreux bâtiments, et de bureaux en particulier, sont vides. Comment les transformer en lieu d’accueil ? C’est précisément la réflexion que je souhaite engager, en restant conscient de la complexité du problème. Il ne faudrait pas en effet transformer ces bureaux en ghettos…

Comme vous l’aurez compris, cette problématique des migrants s’inscrit dans une question beaucoup plus vaste : celle du bâti existant et sa transformation pour d’autres usages que ceux auxquels il était prévu initialement. Une perspective que je trouve a priori plus stimulante que celle consistant à repartir de zéro, c’est-à-dire la démolition pour la construction de bâtiments flambant neuf.

Un autre enjeu que je souhaite mettre à l’agenda de l’action publique et des architectes, concerne la diminution de population que connaissent certaines viles – soir le phénomène des shrinking cities. Cela constitue un vrai défi pour la planification urbaine habituée jusqu’à présent à programmer de nouveaux équipements dans un contexte de croissance démographique. En somme, il s’agit d’une planification « inversée », au sens où elle consisterait à anticiper la baisse de population et donc les problèmes de surcapacité en termes d’équipements et de réseaux d’approvisionnement.

Comme vous pouvez le constater, ma nouvelle fonction permet d’aborder un large spectre de problématiques, les unes touchant à des projets précis, les autres à des questions d’ordre plus stratégique.

- Est-ce à dire que vous souhaitiez la faire évoluer ?

Oui, mais pas au sens où je voudrais rompre avec une vision qui aurait été passéiste. En réalité, l’institution que j’ai l’honneur d’incarner a toujours su évoluer avec son temps et c’est ce qui en a fait justement tout l’intérêt.

- Avait-elle intégré la problématique du développement durable ?

Oui, bien sûr. Je continuerai dans cette voie, mais en la traitant davantage de manière transversale et non plus comme une thématique parmi d’autres. Je souhaite aussi prendre davantage en compte les enjeux du paysage urbain, y compris en lien avec les questions énergétiques et des énergies renouvelables, en particulier. L’institution est indépendante du gouvernement. Je peux émettre des avis, indépendamment de considérations budgétaires.

- De quels moyens disposez-vous pour mener à bien cette fonction ? Avez-vous une équipe avec vous ?

Oui, je ne suis pas seul ! Je peux m’appuyer sur une équipe d’une trentaine de personnes – des architectes, des urbanistes, des ingénieurs, des spécialistes de patrimoine historique et de sa rénovation, de l’art - aux Pays-Bas, 1% d’un budget public doit être dédié à un projet artistique [ comme en France, avec le « 1% artistique » ]. Nous disposons d’un budget pour solliciter d’autres personnes et faire réaliser des études. C’est indispensable pour garantir des avis aussi éclairés que possible.

- Y a-t-il des équivalents en Europe, en France ?

Je n’en connais pas. Hormis peut-être en Belgique où notre institution a servi de modèle, il y a une quinzaine d’années. J’ai moi-même été sollicité par la Suède, qui serait intéressée d’en créer une selon les mêmes principes. A défaut d’avoir une fonction similaire, la France dispose d’outils de planification, digne d’intérêt. Je pense en particulier à celui des Opérations d’Intérêt National (OIN), qui, comme leur nom l’indique, témoignent de la volonté de mener des projets utiles à l’ensemble du pays. A bien des égards, cela recoupe les fonctions de Maître Architecte, à ceci près que celui-ci offre l’avantage de lui donner un visage, de l’incarner. Ce qui change pas mal de choses. En tant que Maître Architecte, je peux participer directement à des projets qui me tiennent à cœur, pour en améliorer la qualité. Ce dont je ne compte pas me priver.

- En France, l’OIN est d’abord un acronyme…

Ah, les acronymes ! Le moins qu’on puisse dire est que cela n’aide pas a priori à incarner un projet.

- Vos nouvelles fonctions vous laisseront-elles du temps pour continuer à suivre l’OIN Paris-Saclay ?

Oui, ma fonction ne me prendra que deux à trois jours par semaine, ce qui me laissera du temps pour me consacrer à mes propres projets. Du moins ceux auxquels je participe à l’étranger. Pour d’évidentes raisons liées aux risques de conflits d’intérêt, je m’abstiendrai d’en mener dans mon propre pays. En revanche, je ne demande qu’à poursuivre l’aventure de Paris-Saclay, à laquelle je participe depuis maintenant six ans. C’est un projet que j’apprécie tout particulièrement, car c’est l’un des rares menés à cette échelle, en Europe. Le contexte de crise a eu pour effet de réfréner la volonté des Etats. Même aux Pays-Bas, je constate un certain attentisme. Avec Paris-Saclay, la France est un des rares pays à continuer à assumer des projets de cette envergure…

- Non sans difficultés…

Quoi de plus normal ! Le contraire serait plutôt étonnant et même fait pour me déplaire. Vous ne menez pas un tel projet sans souffrir un peu ! La seule chose qui m’importe, c’est ce qui se traduit en acte. Or, ce que je vois, c’est un projet en train d’émerger, avec la construction de nouveaux bâtiments, l’aménagement de moyens de transport supplémentaires, etc. Bref, après une phase de réflexion, nous sommes passés à l’action. Et ce malgré la crise. Il n’y a qu’en France qu’on peut vivre un projet de cette envergure, avec autant d’énergie. Et quel potentiel ! Nul doute que cette concentration d’établissements d’enseignement supérieur et de recherche dans un environnement à la fois urbain et rural en fera un des lieux les plus attractifs. Et nous ne sommes encore qu’au début d’une aventure. D’ailleurs, je le cite à chaque fois que j’ai besoin d’illustrer ce que peut être le rôle de l’Etat en temps de crise.

- Est-ce à dire que Paris-Saclay peut vous servir de référence dans le cadre de votre nouvelle fonction ?

Oui. Y compris pour ce qu’il comporte de typiquement français : à savoir le poids du politique dans les choix d’orientation des projets architecturaux et urbanistiques. En France, ceux-ci seront moins jugés pour leurs propres mérites que pour des considérations politiques, y compris locales. On peut le regretter. Pour ma part, je considère que cela a une contrepartie, plutôt heureuse, celle d’inciter les politiques à se positionner sur les enjeux architecturaux et urbanistiques, en prenant leur part de responsabilité. Tout le contraire de ce qu’on observe ailleurs en Europe, où les élus rechignent à prendre position pour ne pas avoir à en assumer les erreurs…

- En quoi un projet à cheval sur un plateau et des vallées peut-il être une référence dans un pays comme le vôtre…

(Rire) Evidemment, la morphologie particulière de Paris-Saclay rend la transposition difficile. Je pense néanmoins que c’est précisément la force de l’Europe : faire coexister des situations extrêmement diverses, qui n’en donnent pas moins lieu à des stratégies qu’on peut comparer. J’ajoute qu’à Paris-Saclay, le défi est de créer de l’urbanité dans un territoire à dominante rurale. A ce titre, il peut intéresser un pays comme les Pays-Bas où se pose aussi la question de la coexistence entre l’urbain et le rural.

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