Entreprise à mission ou comment transformer le monde en innovant. Entretien avec Kevin Levillain

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Suite de nos échos au colloque « Entreprise, responsabilité, civilisation », qui s’est déroulé au Centre Culturel International de Cerisy, du 27 mai au 3 juin, avec le témoignage de cet enseignant-chercheur du Centre de Gestion Scientifique (CGS) de Mines ParisTech, qui en a assuré la codirection.

- Si vous deviez présenter en quelques mots les enjeux de ce colloque ?

Ce colloque s’inscrit dans le prolongement d’un cycle de recherche qui a démarré il y a plus de dix ans, en partant d’une autre interrogation – « A qui appartiennent les entreprises ? ». Car si on a tous une représentation de ce que peut être une entreprise, force a été de constater que celle-ci est restée un impensé du droit comme des sciences sociales et humaines. Avec pour résultat de laisser penser qu’elle appartient nécessairement à ses actionnaires, qu’elle n’a pour toute finalité que de maximiser leur profit. Au terme d’un premier cycle de recherche, nous en étions arrivés à la conclusion que l’entreprise est en réalité quelque chose de très particulier, qui a émergé à un moment donné dans l’histoire, en l’occurrence dans la seconde moitié du XIXe siècle, avec pour ambition de rendre possible une « création collective » à travers l’intégration de la science, le développement de nouveaux savoirs et de nouvelles méthodes, donc de l’innovation. Dit autrement, l’entreprise consiste à créer les conditions pour apporter des solutions inédites à des problématiques régulièrement renouvelées et ce faisant, à transformer le monde. Ce premier cycle avait, précisons-le, nourri la réflexion devant déboucher sur la loi Pacte promulguée quelques jours avant l’ouverture du colloque, et qui reconnaît, entre autres dispositions, le principe d’entreprise à mission.

- Comment en êtes-vous venus à introduire la notion de civilisation ?

Dès lors que l’entreprise a vocation à transformer le monde, ne serait-ce que par la manière dont elle influence nos manières de nous alimenter, de nous habiller, de nous déplacer – bref, tout ce qui participe de nos modes de vie – on peut admettre qu’elle fait œuvre de civilisation. Reste à préciser comment caractériser ce rôle civilisationnel, qu’on le juge positif ou nocif, mais aussi la responsabilité qui en résulte pour l’entreprise. C’était tout l’enjeu de ce colloque. Aussi discutable qu’il puisse être, ce terme de civilisation offre l’avantage d’éviter l’ambiguïté du mot « société » qui sert tout à la fois à désigner un type d’organisation que « la » société, de rappeler aussi que l’entreprise ne se résume pas aux liens à des parties prenantes ou constituantes (salariés, syndicats, collectivités…), qu’elle est aussi productrice de biens et de services, qui gouvernent nos existences.

- Il reste que le mot civilisation connote négativement, en faisant penser au « Choc des civilisations », la formule popularisée par Samuel Huntington. Qu’est-ce qui vous a incliné à remettre malgré tout cette notion au premier plan ?

Reconnaissons que le choix de ce terme n’est pas allé de soi. Il n’a pas manqué de susciter des réserves et des critiques. D’aucuns nous ont mis en garde contre les risques de confusion avec, justement, les problématiques du choc des civilisations. Le choix n’a cependant pas été arbitraire. Nous en avons longuement discuté avec les intervenants de façon à ne pas orienter les discussions dans cette direction. Ce n’était pas à notre sens le propos. Encore une fois, notre préoccupation était de souligner combien l’entreprise, tout en faisant œuvre de civilisation, pouvait avoir pris des formes différentes voire très différentes selon les contextes historiques et culturels où on se situe. C’est du moins ce que nous voulions vérifier en sortant d’une perspective occidentalo-centrée. De là la sollicitation de Joël Ruet et de Hamid Bouchikhi, pour des éclairages sur des situations en dehors de l’Europe, respectivement en Chine et au Maroc.

- Nous réalisons l’entretien au terme de ce colloque. Quels sont les premiers enseignements que vous en tireriez ?

Je ressors de ce colloque conforté dans l’idée que la question du rôle civilisationnel de l’entreprise mérite bien d’être posée. Car force est de reconnaître que peu de disciplines ont véritablement travaillé sur ce lien entre entreprise et civilisation dans le sens que j’évoquais plus tôt. Et il semble que nous l’avons d’ores et déjà suffisamment creusée, sous des angles très différents, pour dégager de nouvelles pistes de recherche. J’en retiendrai deux. La première, suggérée par Pascal Le Masson, concerne la capacité de l’entreprise à mettre d’autres acteurs en situation de transformer eux-mêmes le monde, à commencer par l’Etat, les collectivités locales, mais aussi le droit (Armand Hatchuel parle à ce propos de « droit conceptif »). Autant de parties prenantes qu’on a tendance à appréhender comme des acteurs figés sinon stables mais qu’un second cycle pourrait contribuer à appréhender comme des réalités elles-mêmes plus évolutives qu’on ne le pense.
La seconde piste est liée à la précédente. Elle concerne la manière dont devrait être envisagée une mission. Pour nourrir la pratique de l’entreprise à mission telle qu’elle vient d’être reconnue par la loi Pacte, il conviendrait en effet de réfléchir à la manière dont l’entreprise peut donner à d’autres – à ses parties prenantes et constituantes – la capacité de poursuivre leur propre mission, d’explorer leur propre inconnu désirable, plutôt que de chercher à imposer le sien. Une piste que je trouve des plus stimulantes et que je ne demanderais qu’à creuser…

- Mais ce que vous dites-là ne militerait-il pas pour reconnaître le principe d’« écosystèmes à mission » ?

Si, justement. D’ailleurs, avec Blanche [Segrestin], nous avions commencé à réfléchir à la question de la co-construction d’une mission. En nous rapprochant d’investisseurs et d’ONG, nous avons pu voir à quel point, dans certaines situations, des acteurs se partagent une mission en nouant des alliances. Pour en revenir à cette idée d’écosystème à mission, que je trouve effectivement intéressante, la question se pose de savoir dans quelle mesure il serait possible de faire émerger de nouvelles missions, au-delà des seules entreprises, en étendant la logique de « création collective » à de nouvelles figures d’acteurs.

- Un tel écosystème présenterait un autre intérêt : définir la raison d’être d’un écosystème d’innovation autrement qu’en termes d’« attractivité », de « compétitivité » ou d’« excellence mondiale », des termes dont on peut douter qu’ils soient à même d’en motiver les parties prenantes et/ou constituantes ?

Force est de reconnaître la pauvreté du vocabulaire utilisé pour caractériser la raison d’être d’écosystèmes d’innovation. Des termes comme compétitivité, attractivité, excellence, etc. n’aident pas à désigner de nouveaux inconnus communs désirables. Ils tendent à soumettre le projet à des critères exclusivement quantitatifs, au détriment de critères plus qualitatifs, touchant aux conditions de travail et de vie des chercheurs, étudiants, entrepreneurs… On peut cependant en avoir une vision plus positive en y voyant aussi la volonté des pouvoirs publics d’inciter ces acteurs à définir eux-mêmes leurs agendas de recherche et d’innovation « désirables ».

- Un mot encore sur le cadre dans lequel s’est déroulé le colloque…

Pour traiter toutes les questions que nous avons évoquées, il faut du temps. Or, du temps, nous en avons disposé – le colloque a duré pas moins d’une semaine ! Certes, nous avons eu, Blanche, Stéphane et moi, parfois le sentiment d’être un peu perdu et craint que la question initiale ne fût trop large et ne nous fasse partir dans trop de directions. En fait, il faut juste admettre de devoir prendre le temps d’en aborder toutes les facettes, quitte à sembler parfois un peu hors sujet, car c’est ainsi qu’on peut reconstruire quelque chose qui fait sens.
Reconnaissons encore que Cerisy, notamment en présence de personnalités comme Armand Hatchuel ou François Ewald, donne aisément le sentiment d’être comme assis sur l’épaule des géants. Sans compter tous ceux qui nous ont précédés et dont on peut voir les photos dans le hall ou des couloirs du château. Et de ce fait, on s’y sent d’autant plus autorisé à utiliser de grands mots, à dire des choses qu’on ne formulerait pas forcément comme cela devant une assemblée « académique » – où la tendance est de s’appuyer sur les cadres de référence reconnus par les disciplines, au risque de ne pas être entendu de ses pairs ni publié…. A cet égard Armand [Hatchuel] a su donner le ton : il a débuté sa conférence en affichant le fait qu’il prenait le risque d’explorer des hypothèses nouvelles, et que s’il le prenait, c’est précisément parce qu’il était à Cerisy !

- Une autre particularité des colloques de Cerisy traitant d’enjeux de société, étant de mêler des points de vue d’académiques à ceux de praticiens, professionnels, d’institutionnels, d’associatifs ou encore d’acteurs du territoire…

C’est effectivement le parti que nous avons pris et qui correspond au demeurant à ce qu’on est en droit d’attendre d’un chercheur en sciences sociales. Nous considérons en effet qu’il y a des questions touchant à des enjeux contemporains, qui ne sont pas encore traitées au plan théorique ou même inscrites dans l’agenda de la recherche, mais qui n’en sont pas moins pertinentes. D’un point de vue pratique, nous ne pouvons prétendre pourvoir nos interlocuteurs en cadres théoriques, si nous ne nous employons pas à comprendre leur manière d’appréhender le monde et, donc, à prendre le temps de les écouter et d’échanger avec eux.

* « Entreprise, responsabilité et civilisation : un nouveau cycle est-il possible ? », sous la direction de Kevin Levillain, Blanche Segrestin, Stéphane Vernac, du 27 mai au 3 juin, au Centre culturel international de Cerisy.

A lire aussi les entretiens avec :

- les deux autres codirecteurs du colloque : Blanche Segrestin, professeur à Mines ParisTech (pour y accéder, cliquer ici) et Stéphane Vernac, spécialiste de droit du travail et de droit des sociétés, enseignant-chercheur du Centre de droit privé et de Sciences criminelles d’Amiens – Ceprisca (mise en ligne à venir) :

- Jean-Philippe Denis, Professeur de sciences de gestion de la Faculté Jean Monnet de l’Université Paris Sud, par ailleurs directeur de la Revue Française de Gestion (cliquer ici).

2 commentaires à cet article
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