Entre science et débat, la Revue Française de Gestion. Entretien avec Jean-Philippe Denis

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Suite de nos échos au colloque « Entreprise, responsabilité, civilisation », qui s’est déroulé au Centre culturel International de Cerisy, du 27 mai au 3 juin, avec le témoignage de ce Professeur de sciences de gestion de la Faculté Jean Monnet de l’Université Paris Sud, par ailleurs rédacteur en chef de la Revue Française de Gestion. Il explique ce qui l’a motivé à participer à ce colloque.

- Vous enseignez les sciences de gestion à la Faculté Jean Monnet, située à Sceaux et relevant de l’Université Paris-Sud, membre fondateur de l’Université Paris-Saclay. Dans quelle mesure celle-ci fait-elle sens pour vous ?

Non seulement l’Université Paris-Saclay fait sens pour moi, mais encore j’en suis un fervent partisan. Car, j’en suis convaincu, elle permettra de faire sauter de ces verrous institutionnels qui empêchent la circulation des idées, cette interdisciplinarité dont nous avons tant besoin. Naturellement, cela engage notre propre responsabilité – pour reprendre une notion clé de ce colloque – à nous, universitaires. Dès lors qu’on croit en ce projet et qu’on veut le soutenir, on se doit d’être aussi ouvert et accueillant que possible et certainement pas de rester replié sur soi. J’y prends ma part en assumant la direction de la mention de Master Management stratégique de Paris-Saclay – qui implique trois de ses établissements membres : l’ENS Paris-Saclay et les Universités Paris-Sud et Versailles-Saint-Quentin.
C’est aussi pour cette raison, cet attachement à cette ouverture disciplinaire, que je me retrouve pleinement dans le projet cerisyen, qui est de permettre à des personnes de différents horizons disciplinaires et professionnels de se retrouver, en dehors de toute considération d’appartenance institutionnelle, et d’être collectivement en situation de débattre des enjeux de société et même du monde contemporains.

- Un mot sur la Revue Française de Gestion, dont vous êtes le rédacteur en chef…

Cette revue a été créée en 1975, il y a donc plus de quarante ans. Elle a été le support éditorial de la Fondation Nationale pour l’Enseignement de la Gestion des Entreprises (FNEGE), créée quelques années plus tôt, en 1968, suite à la publication de l’ouvrage de Jean-Louis Servan-Schreiber, Le défi américain, qui faisait le constat d’un retard de la France dans l’enseignement au management et des sciences de gestion. La FNEGE avait vocation à sensibiliser le patronat, les mondes professionnels et politiques à cet enjeu. Depuis, la revue s’est progressivement académisée au point de devenir une revue scientifique de référence, un support de publication pour les enseignants-chercheurs en sciences de gestion. Elle est aujourd’hui la plus ancienne revue francophone dans ce domaine. J’en suis le rédacteur en chef depuis 2013. J’en termine mon deuxième mandat de trois ans.

- Quel est le profil de vos contributeurs ?

La revue accueille des contributeurs venant aussi bien de l’université (des IAE et des départements de gestion des facultés de sciences économiques), que de grandes écoles de management ou d’ingénieur. Le conseil de rédaction est lui-même composé d’enseignants-chercheurs d’universités (de Paris-Dauphine, Lyon, Grenoble…) et de grandes écoles (Mines ParisTech, Essec, HEC,…). Si ses premiers rédacteurs en chef étaient plutôt issus de ces dernières, mon élection a aussi témoigné de la volonté de réinscrire davantage la revue dans le monde universitaire et ce, au-delà des seuls IAE. Une volonté d’ouverture dans laquelle je ne peux m’empêcher de voir la manifestation d’un Paris-Saclay spirit ! (sourire).

- Dans quelle mesure l’écosystème Paris-Saclay s’impose-t-il comme un laboratoire intéressant pour les sciences de gestion ?

Paris-Saclay, qu’on parle de l’université ou de l’écosystème, a pour finalité de construire quelque chose de plus grand que la somme de ses composantes. C’est dire si, en soi, il offre de beaux cas d’études pour les sciences de gestion ! Pour mémoire, et pour m’en tenir au projet universitaire, Paris-Saclay, c’est pas moins de 14 établissements d’enseignement supérieur et de recherche, avec leur histoire propre et leurs traditions qu’il s’agit de faire avancer ensemble. Or, faire converger une même équipe de recherche ou des équipes d’un même département est déjà en soi un défi. Vous imaginez donc la difficulté à faire converger des équipes pluridisciplinaires de plusieurs établissements d’enseignement supérieur et de recherche….
Cela étant dit, parmi ces institutions, une en particulier présente un intérêt particulier au regard des sciences de gestion. Je veux parler de l’ENS Paris-Saclay, une école qui a vocation à former à la recherche et à l’enseignement. Il est clair que pour une revue comme la nôtre, cela, ajouté à la proximité avec des écoles d’ingénieurs, ouvre la perspective des dialogues d’une rare ambition intellectuelle, tenus sur la longue durée.

- Si, donc, vous deviez dresser un bilan de vos deux mandats de rédacteur en chef ?

La revue est montée dans les classements – un résultat non anodin quand on sait l’importance que lui accordent les enseignants-chercheurs. Début 2013, la Revue Française de Gestion figurait en rang 4 dans les listes de référence, et elle était reconnue de niveau C par le HCERES. Les progrès accomplis ont permis progressivement de la hisser au rang 3 puis 2 en 2016 comme en 2019, dans la liste élaborée par l’ensemble des associations académiques dans le domaine des sciences de gestion. Elle est jugée depuis 2016 de rang A par le HCERES. Nous ambitionnons le même rang 2 dans la liste CNRS dans lequel la revue reste actuellement classée en rang 3 car nous ne souhaitons pas renier notre identité francophone, ce qui peut parfois nous dévaloriser aux yeux des critères des « classements ».
Plus généralement, la revue se distingue par son attachement à l’animation des débats d’idées. Nous proposons des dossiers sur des thématiques que nous jugeons importantes en veillant à chaque fois à défendre aussi des convictions. Nous n’avons pas vocation à exister pour faire vivre des processus d’évaluation, mais bien pour faire avancer les sciences de gestion. C’est dire si nous nous gardons de nous en tenir aux canons qui varient selon les disciplines. Nous assumons une vraie ligne éditoriale, généraliste, francophone, ouverte sur le monde, en prise avec les sujets de notre temps et avec une volonté délibérée d’impact sur les débats de la cité. Ce qui ne nous a pas toujours valu que des amis… (sourire).

- Venons-en colloque. Qu’est-ce qui vous a motivé à y assister, de surcroît au titre de simple auditeur et non de contributeur ?

Ce qui m’a motivé en premier lieu, c’était le désir de découvrir enfin le lieu. Je connaissais les colloques de Cerisy pour en avoir lu plusieurs des actes, mais n’y étais encore jamais allé. Je m’étais promis de m’y rendre un jour ou l’autre. C’aura donc été à l’occasion de ce colloque-ci. La deuxième raison tient à mon intérêt pour les travaux menés par le Centre de gestion scientifique [CGS] et le Collège des Bernardins, qu’il m’a été donnés de suivre depuis pratiquement le début.

- Comment vous êtes-vous retrouvé à y participer ?

Avant de rejoindre l’Université Paris-Sud, j’ai été responsable du pôle gestion de l’Ecole doctorale de Nanterre, qui était alors dirigé par Olivier Favereau [économiste] et Armand Hatchuel [spécialiste en ingénierie de la conception]. C’est par leur truchement que s’est faite la connexion avec le premier cycle de réflexion sur l’entreprise, engagé par le Collège des Bernardins à partir de 2009-10. Travaux que j’ai suivis jusqu’à aujourd’hui, donc. Armand [Hatchuel] et Blanche [Segrestin] ont beaucoup publié dans la revue. Moi-même, à l’invitation de Baudoin Roger, je suis intervenu à plusieurs reprises dans le cadre des travaux des Bernardins, par exemple pour débattre de la question de la responsabilité (en prenant l’exemple du procès Kerviel contre Société Générale) ou encore au titre de discutant (à propos, par exemple, du dernier ouvrage de Blanche Segrestin et Stéphane Vernac, Gouvernement, participation et mission de l’entreprise).
Compte tenu de la promulgation de la loi Pacte (dont on sait le rôle majeur de ces travaux dans la genèse) et ce, quelques jours à peine avant l’ouverture de ce colloque, il me semblait important d’assister à ce colloque qui était l’occasion d’en faire un premier bilan avant d’ouvrir un autre cycle de recherche. D’autant qu’il rejoint mes propres centres d’intérêt pour les questions de gouvernance de l’entreprise. C’est dire s’il y avait de bonnes raisons à venir me mettre en dehors du temps, pour suivre ce colloque.

- Et ce, en tant que simple auditeur… Un choix à souligner à l’heure où la tendance est à conditionner sa participation à un colloque à la possibilité d’y faire une communication et d’ajouter ainsi une ligne dans son rapport d’activité…

Pour moi, le vrai colloque, c’est précisément celui où on prend le temps non pas nécessairement d’intervenir, mais d’écouter les autres. Celui-ci a été propice à de réels échanges : chaque communication était suivie d’un vrai temps de débat, qui pouvait se poursuivre de manière plus informelle lors des repas, que nous partageons ensemble. Dans mon champ disciplinaire comme dans bien d’autres, les colloques ont eu tendance à se normaliser : des doctorants présentent des papiers, avant tout dans l’intention de recueillir des évaluations de leurs pairs… Il n’y a plus véritablement place pour une vraie conversation scientifique…

- Ni à la vraie « dispute »… ?

Ni à la vraie dispute. Certes, bloquer autant de jours dans son agenda, ce n’est pas simple quand on dirige une option de Master et qu’on anime une revue scientifique. Ce colloque a cependant été programmé au bon moment. Avec mes collègues, nous venions de clore les bilans et projets de nos formations Paris-Saclay, dans le cadre des évaluations HCERES (Haut Commissariat à l’évaluation de la Recherche Scientifique] sans être encore entrés dans la période des recrutements d’étudiants. Ce qui ménageait un peu de disponibilité.

- Quels enseignements tirez-vous à ce stade du colloque, si tant est que vous ayez déjà assez de recul ?

Il est clair que lorsqu’on participe à ce genre de colloque, il faut un temps de décantation. Cela étant dit, j’ai le sentiment qu’on pourrait aller plus loin dans les conclusions à tirer des enjeux de civilisation de l’entreprise. Ainsi que j’avais déjà eu l’occasion de le dire dans mon commentaire de l’ouvrage de Baudoin, Blanche et Stéphane, j’ai l’impression que chercher à réformer le code civil, dans la perspective de ce qui devait devenir la loi Pacte, a été un moyen de ne pas attaquer de front le code pénal…

- Que voulez-vous dire ?

Une entreprise, on l’oublie peut-être trop souvent, ce sont notamment des mandataires sociaux, des personnes physiques qui sont mandatées par une personne morale pour agir en son nom. Ces mandataires sont, en principe, responsables de ses actes et leur responsabilité civile peut donc être engagée. Au cours de la crise de 2008, la responsabilité de nombre de mandataires sociaux de banques a été plus qu’engagée. Selon les propres termes de Ben Bernanke, l’ancien président de la Fed, certains banquiers auraient dû finir en prison, du fait de leur responsabilité dans le déclenchement ou l’aggravation de cette crise. Comme on le sait, aucun ne sera finalement condamné à ce type de peine. Un constat qui, pour moi, fait question. N’aurait-il pas fallu pénaliser davantage la responsabilité de dirigeants d’entreprises ? J’ai eu l’occasion de nourrir ce débat avec notamment la cour de cassation dont un interlocuteur eut cette jolie formule : « Nous avons perdu le droit de battre monnaie (depuis la création de l’Euro), conservons au moins celui de battre nos malfaiteurs ». Elle me conforte dans l’idée que ce débat devrait être repris, a fortiori quand on attend de l’entreprise qu’elle fasse œuvre de civilisation. Trop de dirigeants se dédouanent en prétendant ne pas avoir su, ne pas avoir été informés. Résultat : on n’en est venu à cette invention qui ne manque pas de faire sourire, à savoir : la condamnation sans peine (comme dans l’affaire Lagarde). La morale de l’histoire, c’est qu’en droit, il est préférable de paraître imbécile et incompétent plutôt que fraudeur. C’est dire si le nombre de dirigeants imbéciles et incompétents qui ne savaient pas ce qui se passait dans leurs organisations, alors même qu’ils sont payés pour le savoir, n’est pas prêt de diminuer. C’est dire aussi si je trouve que la controverse autour de ce point devrait aller plus loin.

- Que pensez-vous néanmoins de l’ambition de ce colloque de faire reconnaître la puissance d’agir civilisationnel de l’entreprise ? Considérez-vous qu’il y aurait à s’atteler d’abord à la pénalisation des manquements de l’entreprise à ses responsabilités sociétales ?

Je pense que la pénalisation est en soi un enjeu civilisationnel. L’espace du pénal (la mise à l’écart par une peine d’emprisonnement) est pour une société une manière de dire ce qu’elle est prête à accepter ou pas dans l’intérêt de la collectivité. Cependant, je dois admettre que l’intervention d’Hamid Bouchikhi sur le contexte du Maroc m’a quelque peu interrogé quant à la dimension civilisatrice de cette capacité d’agir de l’entreprise. Pour mémoire, il décrivait la coexistence du système traditionnel et de la « modernité » promue par Lyautey du temps du protectorat. Cette coexistence aura perduré malgré les plans d’ajustement structurel du FMI jusqu’à ce moment de bascule intervenu récemment avec la condamnation du secteur informel au nom d’une modernisation à marche forcée de l’économie du pays.
On voit par là que l’œuvre de civilisation de l’entreprise est plus ambivalente qu’on ne le pense. Il est à craindre qu’elle ne suscite des réactions de rejet. Ce qu’avait d’ailleurs bien illustré un ouvrage comme Le choc des civilisations, de l’américain Samuel Huntington, qui aurait mérité d’être davantage commenté à l’occasion de ce colloque.
Cela étant dit, ce dernier a au moins eu le mérite de sortir d’un point de vue occidentalo-centré, ne serait-ce qu’au travers de cette intervention sur le Maroc, ou de celle de Joël Ruet, sur la Chine. Cette pluralité des civilisations devrait être davantage prise en compte. Mais probablement qu’elle ressortira avec plus de netteté à mesure qu’on avancera dans ce colloque.

- Le colloque se poursuit en effet – l’entretien est réalisé alors que nous n’en sommes qu’à mi-parcours. Et pourtant, vous vous apprêtez à partir déjà…

Le fait est, je pars à mi parcours du colloque. Au début, je pensais pouvoir rester toute la semaine. Mais les contraintes personnelles et professionnelles sont telles que cela ne m’aura pas été possible finalement. Ce que je regrette. Car je repars plus que jamais convaincu que nous devrions tous, universitaires ou pas, s’imposer un colloque de Cerisy par an, et si possible étranger à son champ de compétences, en en réglant de surcroît l’intégralité du séjour quand bien même n’a-t-on pas l’intention de le suivre jusqu’à la fin. Car, pour ce qui me concerne, je revendique le droit d’y venir aussi dans une logique de butinage.

A lire aussi les entretiens avec les codirecteurs du colloque : Blanche Segrestin, professeur à Mines ParisTech (pour y accéder, cliquer ici), Kevin Levillain, enseignant-chercheur du Centre de Gestion Scientifique de Mines ParisTech (mise en ligne à venir) et Stéphane Vernac, spécialiste de droit du travail et de droit des sociétés, enseignant-chercheur du Centre de droit privé et de Sciences criminelles d’Amiens – Ceprisca (mise en ligne à venir).

Crédits photos : Achives Cerisy (photo figurant sur le caroussel du site) ; DR (autres photos).

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