Entre polytropes et intraduisibles, les défis de la traduction. Entretien avec Yves Citton

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Suite et fin de nos échos à la 7e édition de Vo-Vf, le festival dédié aux traducteurs, qui se déroulait les 4-5-6 octobre à Gif-sur-Yvette, à travers l’entretien avec Yves Citton, professeur de littérature et media à l’Université Paris 8, qui y animait une conférence autour de l’ouvrage de l’historien et géographe Jean Sellier, Une Histoire des langues et des peuples qui les parlent (La Découverte, 2019).

- Pour commencer, pouvez-vous rappeler l’objet de la rencontre que vous avez animée ?

Il s’agissait d’un entretien avec l’historien Jean Sellier, auquel on doit plusieurs atlas sur les peuples [d'Asie méridionale et orientale, d'Afrique, d'Europe centrale et occidentale, d'Orient] aux éditions de La Découverte, et qui vient de publier, toujours chez cet éditeur, Une Histoire des langues et des peuples qui les parlent. Un épais ouvrage dans lequel il propose trois voyages autour du monde. Le premier concerne la période des langues d’avant l’invention de l’écriture et dont les locuteurs ont disparu – des trois voyages, c’est le plus court et pour cause : on ne sait pas grand-chose de ces langues, mais tout l’intérêt est de rendre compte de la manière dont les linguistes s’emploient tant bien que mal à en déceler des traces en procédant à des comparaisons entre des langues qui en seraient issues. Le deuxième voyage couvre la période ouverte par les débuts de l’écriture, enfin, le troisième porte sur les langues en usage après l’invention de l’imprimerie. L’ouvrage est constitué de vignettes très instructives dans lesquelles le lecteur peut se plonger sans être contraint à une lecture linéaire.

- Quel enseignement peut-on en tirer concernant l’évolution des langues ?

Avant d’entreprendre la lecture de cet ouvrage, j’en étais resté au constat que des langues disparaissaient, ce qui, bien évidemment, est à chaque fois une tragédie car, avec elles, ce sont des cultures, des savoirs, des imaginaires, des visions du monde, qui disparaissent. Ce que l’ouvrage de Jean Sellier confirme au demeurant, mais en montrant aussi que de nouvelles langues n’ont cessé de naître, certes pas du jour au lendemain, mais au terme de longs processus, intergénérationnels. Cela étant dit, l’auteur ne prétend pas être un théoricien : il se borne à nous rapporter des savoirs et des hypothèses, ce qui est déjà précieux, charge au lecteur de réfléchir à partir de ces faits, d’en tirer des hypothèses sinon des conclusions.

- Et vous-même, quelles hypothèses ou conclusions en tirez-vous ?

Principalement, le fait que pour qu’il y ait des langues qui naissent, il faut que des populations se retrouvent, par choix ou sous le coup de la force, sur un même territoire, qu’elles y partagent des pratiques, qui les obligent à devoir communiquer entre elles et, donc, à avoir des références linguistiques communes, non sans faire évoluer leurs langues d’origine vers une autre langue, qui se nourrit ainsi du mélange et finit par s’imposer à tous, au bout de plusieurs générations. Une dynamique qui, loin d’avoir disparu, est plus que jamais à l’œuvre, y compris dans un pays comme la France, ne serait-ce que sous l’effet des mouvements migratoires que nous sommes en train de vivre. Ce dont on peut se réjouir car ces mouvements sont la promesse de la naissance de nouvelles langues, pour autant qu’on n’ait pas une politique intégrationniste qui imposerait de pratiquer une seule et même langue officielle, un français imaginé éternel, sanctionné par une Académie. À cet égard, la lecture de l’ouvrage de Jean Sellier a achevé de me convaincre du fait qu’on tue aussi des langues en se crispant, sous prétexte de les protéger, sur leur état à un moment donné de leur histoire.

- À se demander si la notion de « peuple », qui figure en sous-titre, n’est pas elle-même à questionner ; si chaque langue a besoin d’être adossée à un peuple pour exister…

On peut en effet se poser la question. Comme Jean Sellier le montre bien, pour qu’une nouvelle langue émerge, il faut à la fois que les populations différentes se mélangent tout en formant une nouvelle communauté dont les différenciations évoluent avec une certaine autonomie. Cette communauté peut très bien se manifester à l’échelle d’un pays, d’une région, d’un quartier… Autrement dit, une communauté peut s’institutionnaliser par la langue sans nécessairement faire « peuple » au sens où on l’entend en France, depuis la Révolution, avec le modèle de l’État-nation.

- Cette vision dynamique de la vie des langues ne justifierait-elle pas le fait de forger un équivalent aux notions de biodiversité ou de sociodiversité, pour rendre compte de la manière dont les langues, en se mélangeant, sont à même de co-évoluer et de se transformer ?

Si, et ce mot existe, c’est la créolité, ou plus précisément encore la créolisation, et on le doit au poète et philosophe Edouard Glissant, qui, justement, désigne par là, la manière dont les langues se mélangent, en faisant plus que se métisser. Le métissage, pour lui, ce n’est rien d’autre que le fait de mélanger deux choses – deux couleurs, par exemple – pour parvenir à un résultat que l’on peut connaître par avance (en l’occurrence du vert, si on mélange du jaune et du bleu, par exemple). La créolisation va plus loin : elle mêle des choses différentes dont on ignore ce qu’il va en résulter, car c’est quelque chose d’inédit a priori. Bref, la créolisation assume une part d’imprévisibilité, d’imprédictible : le résultat ne peut en être ni programmé, ni prédit, ni même imaginé. Mais, nous dit encore Edouard Glissant, si la vie des langues procède par créolisation, qui est une création d’un futur inédit, elle suppose aussi de l’atavisme : il faut que quelque chose se transmette à l’identique (avec quelques variations marginales) pour qu’une langue ne se dilue pas totalement. Il faut donc résister à une globalisation qui homogénéiserait tout au profit de quelques langues dominantes – l’anglais, le mandarin… Il faut cultiver les particularités linguistiques en sachant qu’elles vivent leur vie, connaissent des évolutions imprévisibles, mais requièrent aussi certaines stabilités de reproduction. À trop mettre en avant la créativité de la créolisation, on risquerait de sacrifier les besoins de la reproduction sur l’autel de l’idéologie productiviste. C’est pourquoi Edouard Glissant pouvait dire que lorsqu’il écrivait, c’est avec toutes les langues du monde, précisément parce que quelque chose du passé et du lointain subsiste d’elles dans l’ici et maintenant des langues créolisées.

- On comprend l’intérêt de l’ouvrage de Jean Sellier pour le professeur de littérature et media que vous êtes. Justement, que nous dit ce livre quant au rôle des media dans la transformation des langues ?

Le fait que Jean Sellier ait distingué les langues d’avant et d’après l’invention de l’écriture, puis d’avant et d’après celle de l’imprimerie, dit déjà quelque chose de l’importance de celles-ci en tant que media. Mais on peut se demander s’il ne faudrait pas aller plus loin, en distinguant les langues humaines d’avant et d’après l’invention d’autres media, à commencer par la radiotélévision. Certes, les écritures – qui permettent de graver dans quelque chose de durable des messages linguistiques – et l’imprimerie – qui permet, elle, de les reproduire à l’identique et en grande quantité – ont eu un impact considérable. Mais on est en droit de se demander si la radio-télévision, qui permet de diffuser dans l’espace et de reproduire dans le temps non pas une séquence de graphies, mais une séquence de phonies, avec des différences d’accentuation, de phrasé, de tonicité, ne constitue pas un autre tournant majeur dans l’évolution des langues. Nul doute que les historiens qui étudieront dans quelques siècles les langues humaines ne manqueront pas de considérer ce media comme une autre césure dans l’histoire des langues…

- Sans oublier internet…

Est-ce qu’internet introduit une nouvelle rupture, de ce point de vue particulier ? Il est encore trop tôt pour le dire. N’est-ce pas après tout qu’une façon améliorée de diffuser du texte, du son et de la vidéo – en somme un mixte entre imprimerie, radio et TV, avec des moyens de diffusion facilités par le langage numérique, sans que soit pour autant modifié fondamentalement le rapport aux langues et entre elles ? Ou, au contraire, est-ce quelque chose de très différent qui se joue et qui nous fait basculer dans une autre période ? La grande nouveauté d’internet et des communications numériques pourrait bien être encore devant nous, émergente depuis une dizaine d’années à peine : dans le fait que des dispositifs automatisés commencent à nous être fournis pour opérer des traductions instantanées (et désormais assez fiables, d’un point de vue de communication basique) de tout ce qui peut nous parvenir sous forme orale ou graphique. C’est là quelque chose d’énorme, dont il me semble que nous ne parlons pas assez.
Gardons cependant à l’esprit que le rythme d’évolution des langues est lent, qu’il se fait sur plusieurs générations. Le fait que les nouveaux media tendent à apparaître à un rythme accéléré, qu’internet, en particulier, se soit imposé si vite, ne laisse probablement pas aux générations le temps de développer des langues qui seraient fondamentalement différentes. Les futurs historiens considéreront peut-être que les inventions qui se sont imposées à partir des années 1870 participent d’une même ère, celle des mass media, qui auront transformé la manière dont les langues vivent, se transmettent, meurent et vivent, se créolisent sinon se métissent… Ce que la computation nous fait du point de vue linguistique, à travers la disponibilité de traductions instantanées accessibles à la plupart des humains, est encore difficile à apprécier.

- Nous réalisations cet entretien à l’occasion du Festival Vo-Vf, qui chaque année met à l’honneur le travail des traducteurs. Je pose donc la question : quel enjeu représenterait selon vous ce travail dans la dynamique d’évolution des langues ?

On parle ici des traducteurs humains, dont le rôle est bien entendu appelé à se reconfigurer du fait de la disponibilité de traductions automatisées. On peut en effet se poser la question : est-ce qu’une langue ne serait pas d’autant plus riche, d’autant plus forte, d’autant plus singulière qu’elle fait l’effort de traduire les langues des autres ? Comment se fait cette traduction ? Entraîne-t-elle une réflexivité des locuteurs sur les limites et les beautés de leur propre langue ? C’est cet exercice – que court-circuite la traduction automatique – qui mérite d’être valorisé comme tel, et que le Festival Vo-Vf permet de développer encore chaque année, de façon assez miraculeuse, en donnant à voir des politiques de la traduction très diverses.
A ce propos, un cas me paraît intéressant à évoquer pour expliciter mon propos. C’est celui de l’Islande qui poursuit depuis plusieurs décennies une politique linguistique stricte, consistant à trouver systématiquement un équivalent islandais aux termes importés de langues étrangères. D’un côté, on peut y voir une attitude très conservatrice, repliée sur elle-même. D’un autre côté, on peut y voir une manière de prendre soin de sa langue, de l’enrichir et de l’illustrer, comme on disait à La Renaissance, d’en entretenir la créativité en imaginant des mots nouveaux plutôt que de se borner à en importer de l’extérieur. Qui plus est, la majorité des Islandais sont bilingues, ou trilingues – dès leur plus jeune âge, ils apprennent des langues étrangères, et pas seulement l’anglais. Ils n’ont donc pas besoin de traducteurs ou d’interprètes puisqu’ils peuvent pratiquer une langue commune avec des interlocuteurs étrangers. Ils sont tous un peu traducteurs. Autant de choses qui me font dire que le cas islandais mériterait décidément d’être médité. Les peuples traducteurs se comportent-ils autrement que les peuples monolingues repliés sur eux-mêmes ? La notion même de peuple monolingue est-elle autre chose qu’une illusion ou un reliquat du passé ?

- Au cours de la table ronde qui précédait votre entretien, Laurent Lombard, qui traduit des textes italiens, se définissait comme un « traducteur polytrope », en référence à la qualité qu’Homère attribue à Ulysse, à savoir un esprit rusé (polytropos, en grec), en considérant que le traducteur devait aussi déjouer des pièges, des difficultés pour passer d’une rive (l’œuvre à traduire) à l’autre (l’œuvre traduite)…

C’est une très belle image, qui aide à comprendre que le traducteur fait bien plus que traduire (du latin tradere, qui signifie le fait de porter, en l’occurrence, un message venu d’ailleurs). Comme l’explorateur, il permet de pénétrer des cultures lointaines auxquelles nous n’aurions pas accès sinon – en cela, il assume un rôle de guide. Et tel Ulysse, il doit déjouer des difficultés. Il a pour cela plusieurs « tours » dans son sac, des « tropes » justement, c’est-à-dire des tournures de langue qui lui permettent de restituer ce qu’il y a de singulier et d’unique dans la langue de l’autre. En cela, il maintient la vitalité et l’agilité de sa propre langue.

- A se demander si l’intérêt de la traduction ne résiderait pas finalement autant dans le résultat final que dans le récit que le traducteur fait du « voyage » l’ayant conduit d’une rive à l’autre…

Absolument ! C’est ce qui fait le mérite des traducteurs humains, et d’un festival comme Vo-Vf qui donne la parole à ce type très particulier de voyageurs (souvent immobiles en réalité).

- Dans quelle mesure les enjeux de la traduction ne pourraient-ils pas éclairer aussi le rapport entre les disciplines scientifiques ? Dès lors qu’on admet que celles-ci sont des langues, n’y a-t-il pas un enjeu de traduction ? L’interdisciplinarité ne consisterait-elle d’ailleurs à faire ce travail-là ?

Très certainement, et c’est ce qu’illustre bien le travail du sociologue et philosophe Bruno Latour, son enquête sur les « modes d’existence », qu’il présente lui-même sous les auspices de la traduction : de même que les langues sont différentes et singulières, de sorte que tout ce qu’on peut faire pour les approximer est de trouver des tournures de langue particulières (soit le travail du traducteur que nous évoquions), de même les modes d’existence (par exemple le droit, la religion, la politique, l’économie, l’art, etc.) ont leurs singularités. Ils ne peuvent pas être simplement importés, déplacés tels quels, sauf à être « trahis » par l’automation d’un double-click, qui court-circuite tout ce qui fait la valeur réflexive de la traduction. Il en va de cette violence quand on essaie de « traduire » la religion en termes politiques, ou l’inverse. On fait forcément violence à ce qu’on essaie d’importer automatiquement, comme lorsqu’on traduit un texte d’une langue à l’autre par Google Translate ou DeepL. Non qu’il faille pour autant renoncer à importer un mode d’existence dans un autre, mais il faut avoir conscience du défi, assumer la part d’intraduisible, au sens où l’entend cette fois la philosophe Barbara Cassin. L’intraduisible, c’est ce qu’on ne cesse pas de (ne pas pouvoir) traduire, et qu’on traduit et retraduit, en ratant forcément toujours quelques chose – mais c’est précisément cet effort de retraduction renouvelé qui fait la vie de la langue comme de la pensée.

- Comme vous l’avez souligné, l’entretien avec Jean Sellier se déroulait dans le cadre de la 7e édition de Vo-Vf. Est-ce la première fois que vous y participiez ?

Non, résidant à Gif-sur-Yvette, j’ai pris l’habitude d’y assister chaque année et avec le même plaisir. À chaque fois, le festival est l’occasion de rencontrer des traducteurs et des traductrices, mais aussi des écrivains ou penseurs, connus ou méconnus. L’an dernier, j’ai eu beaucoup de plaisir à entendre le poète et philosophe Martin Rueff, un très grand penseur, spécialiste des Lumières, par ailleurs traducteur de Giorgio Agamben ou d’Italo Calvino. J’en ai eu autant à entendre discuter du travail de Pierre Bayard, ou Olivier Mannoni, revenu cette année pour un atelier sur le « Parler Trump »… C’est dire au passage la qualité de la programmation.
Pour faire le lien avec ce que je disais de l’Islande, du rôle des traducteurs dans la préservation de la vitalité des langues, ce festival nous offre l’occasion de réfléchir, de penser différentes politiques et pratiques de la traduction. On ne peut donc que se réjouir que ce festival attire autant de monde, de surcroît des gens de différents horizons, qui partagent une même appétence pour la littérature et le travail de traduction.
On ne saurait non plus trop saluer la librairie Liragif, car cet événement, organisé sur pas moins de trois jours, est de son initiative. La librairie est en elle-même un lieu merveilleux, où je mets un point d’honneur à commander tous les ouvrages que j’achète !

A lire aussi les entretiens avec Jean Sellier, géographe et historien, auteur d’Une Histoire des langues et des peuples qui les parlent, aux éditions de La Découverte (pour y accéder, cliquer iciet Martin de Haan, le traducteur attitré de Michel Houellebecq en langue néerlandaise (cliquer ici).

Crédit photo : Juliette Berny.

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