Enseignement ET recherche, une double passion chevillée au corps. Rencontre avec Sylvie Retailleau

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Enfant, elle rêvait d’être enseignante. Mais pas au point d’imaginer exercer un jour ce métier au titre de Professeur des universités. Et pour cause, elle, comme son milieu familial, ignorait tout de cet univers-là. Retour sur le parcours de cette ancienne élève de l’ENS Cachan, docteur et agrégée en physique appliquée, élue en août 2011 doyenne de la Faculté des sciences d’Orsay de l’Université Paris-Sud.

On a beau la solliciter comme doyenne de la Faculté des sciences d’Orsay, elle met spontanément en avant sa vocation d’enseignant-chercheur. Doyenne ? Voilà une fonction que personne dans sa famille ne l’aurait imaginée voir un jour exercer. Et pour cause, comme elle le dit elle-même, sans ambages, l’univers de l’enseignement supérieur lui était totalement étranger. En plus d’être la seule parmi les siens à avoir fait des études supérieures, hormis un oncle qui a fait sa carrière dans le bâtiment, Sylvie Retailleau est la seule à être fonctionnaire. « Tous les autres membres de ma famille travaillent ou ont travaillé dans le privé. » Facteur « aggravant » : « J’ai vécu mon enfance en province, dans l’arrière-pays niçois.» Bref, un milieu familial sans le moindre « habitus » académique.

Une vocation et des rencontres providentielles

Comment, dans ces conditions, devient-on, ne serait-ce qu’enseignant-chercheur ? En guise d’explication, Sylvie Retailleau met en avant une passion ancienne pour l’enseignement. « Toute petite, j’aimais prendre le temps d’expliquer les choses. Je me voyais bien enseignante. » Modestement, elle évoque des rencontres providentielles sinon décisives avec des enseignants et chercheurs, auxquels elle veut rendre hommage. Non pas seulement pour lui avoir transmis leur savoir, mais pour l’avoir convaincue d’aller au-delà de ce à quoi elle aspirait : enseigner dans un lycée.
Il tint à peu de choses qu’elle devint cependant chirurgienne, son autre passion. Un professeur de mathématiques de terminale en eut finalement raison. « J’avais 18 de moyenne en math. Considérant que j’étais donc plus destinée à faire une carrière scientifique, il a convoqué mes parents pour les dissuader de me laisser faire médecine et les convaincre de m’inscrire plutôt en classe prépa. Une fois admise on me fit comprendre que je ne pouvais pas refuser ».
Ce qu’elle se garda de faire, et sans regret. « Je savais que je pouvais toujours obliquer vers médecine, si cela ne me plaisait pas. » Avait-elle cependant le choix ? « Une fois que vous êtes en classe prépa, vu l’investissement que cela représente en termes de travail, quand vous réussissez, vous n’avez plus d’autre envie que de poursuivre dans cette voie. » Preuve s’il en était besoin que, si les cursus sont dictés par des rencontres fortuites, ils le sont aussi par un déterminisme inhérent à la logique du système d’enseignement supérieur en général et des classes prépa en particulier.
Malgré son goût pour les mathématiques, elle opte pour P’ (à dominante physique) plutôt que MM’. « Les cours de topologie n’était pas ma tasse de thé ». En 1985, elle est admise à l’ENS Cachan. Elle y prépare son agrégation en physique appliquée. Pourquoi dans ce domaine ? « A l’époque, le choix se faisait en fonction de son classement. Le mien ne me laissait plus le choix qu’entre chimie et physique appliquée (la physique fondamentale était réservée aux mieux classés). » Elle optera donc pour la seconde, avec une spécialisation en EEA, trois lettres pour Electronique-Electrotechnique Automatique. « Le volet de la physique le plus appliqué qui soit ! » Et la même de reconnaître qu’elle ne correspondait pas à l’idée qu’elle se faisait a priori de cette discipline. « Sans doute aurais-je opté pour une autre filière, si je m’étais mieux informée. » Mais sans plus de regret que cela. S’il y en eut, il ne tint pas à la sous-représentation des filles. « Peu nombreuses, nous étions d’autant plus cocoonnées ! » Et la même d’insister : « Je ne me suis jamais sentie discriminée au prétexte que j’étais une femme. » Que ce soit à l’ENS Cachan ou à l’université où elle poursuivit ses études jusqu’à la thèse. « Nous travaillions souvent en groupe, filles et garçons confondus et en bonne intelligence. » Pour ce qui est du milieu professionnel, en revanche, la même arbore un sourire qui en dit long avant de confier : « C’est différent, a fortiori quand on prend des responsabilités… »

Le temps de la thèse

Des responsabilités, elle en exercera de nombreuses. Mais avant de s’en voir confier, Sylvie Retailleau s’engage dans le monde de la recherche. Un choix déterminé par une autre rencontre décisive, à l’occasion du DEA qu’elle enchaîne après son agrégation de physique appliquée, obtenue en 1988. « J’ai eu la chance d’avoir Mr René Castagné, un professeur et un chercheur pédagogue hors pair. C’est lui qui m’a fait apprécier la physique du composant et découvrir le monde de la recherche. Naturellement, il m’incitera à poursuivre en thèse. »
Sauf que, elle, n’avait pas renoncé à sa vocation première : enseigner. « J’avais commencé à le faire dans le cadre de la prépa d’agrégation de Cachan, mais c’est en lycée que je voulais exercer cette vocation. » Qu’à cela ne tienne : Mr Castagné lui propose de poursuivre sa thèse en parallèle à un poste contractuel au lycée Gustave Eiffel de Cachan. « J’y enseignai l’électrotechnique et l’électronique en terminale F3. » Au bout d’un an, advint ce à quoi Mr Castagné devait s’attendre : Sylvie Retailleau sollicite un poste de moniteur à l’université… « La relation pédagogique avec les lycéens ne me posait pas de problème. Au contraire. En revanche, la perspective d’enseigner toujours le même cours, de répéter d’une année sur l’autre des équations du genre U = RI et R = U/I et I = U/R, non merci. »
La voilà donc enseignante à l’université Paris-Sud, tout en poursuivant sa thèse, qu’elle soutient en 1992, soit deux ans et demi seulement après l’avoir entamée (au lieu des trois dont elle disposait en principe). Ce qui lui permettra de postuler à un poste de maître de conférences, dès la rentrée de la même année, à l’Université Paris-Sud. « Quelque chose de tout à fait possible à cette époque ! »
Elle poursuit donc ses recherches à l’Institut d’Electronique Fondamentale (IEF) d’Orsay, autour de « l’étude théorique de dispositifs pour la microélectronique avancée du transport à la porte élémentaire »… Elle ne rompt pas pour autant avec l’ENS Cachan : le Master dans lequel elle enseigne est co-habilité avec cette école (et Supélec). Un Master dont elle aura un temps la responsabilité. « J’aurai ainsi maintenu des liens permanents avec cette école, d’abord comme ancienne élève puis comme enseignante » se félicite-t-elle non sans humour. Dans quelques années, c’est cette école qui viendra à elle, en s’implantant sur le Plateau de Saclay.

Un goût pour l’enseignement et la recherche

C’est néanmoins à l’Université Paris-Sud qu’elle aura à ce jour poursuivi toute sa carrière, comme maître de conférences puis, depuis 2001, comme professeur, et comme chercheur (elle est habilitée à diriger des recherches dès 2000), « en accordant, précise-t-elle, autant d’importance à la recherche qu’à l’enseignement ». Plus facile à dire qu’à faire, reconnaît-elle cependant. « Enseignant-chercheur est un métier propre à vous rendre un peu schizophrène. On est forcément moins bon chercheur et moins bon enseignant que si on se consacrait pleinement à l’une ou l’autre activité. Ce qui n’est pas simple à gérer. » D’autant plus que très vite viennent se greffer des responsabilités administratives…« Des universitaires s’en satisfont et en sont même demandeurs. Pour ma part, je ne vois pas ce qu’il y a de plus valorisant que l’enseignement et la recherche ! » D’ailleurs, elle dit s’appliquer à protéger aussi longtemps que possible les jeunes chercheurs de son équipe, en évitant de les écraser sous le poids de responsabilité administratives, pour qu’ils puissent se consacrer aussi longtemps que possible à la recherche et à l’enseignement. « Tout au plus leur donne-t-on des responsabilités de filière, car c’est une manière de les impliquer. »
Dès 2001, elle se voit, elle, confier la responsabilité d’une maîtrise EEA puis, en 2006-2008, du Master IST (Information, Systèmes, Technologie) co-habilité avec son ancienne école, l’ENS Cachan (et Supélec). En 2007, elle est nommée vice-présidente du département de physique, pour l’enseignement, à l’UFR sciences, puis en 2008, vice-doyenne des formations de l’UFR sciences. En 2011, elle gravit un autre échelon et non des moindres : elle est élue doyenne.
Mais est-ce bien ainsi qu’on doit la désigner ? Dans le monde universitaire, doyen se décline-t-il au féminin ? Une hésitation que Sylvie Retailleau balaie de la main. « Dites comme vous le voulez. » Elle préfère dissiper un autre malentendu : « La fonction, issue des facultés de Sciences et de Médecine, n’est en rien due au cumul des années… » De fait, Sylvie Retailleau est encore loin de prétendre à la retraite ! « Historiquement, les doyens se recrutaient parmi les plus anciens ; de là une certaine confusion avec le doyen au sens plus ordinaire du terme. Depuis, les choses ont heureusement changé : les doyens ne se recrutent plus seulement parmi les professeurs émérites ! »
S’était-elle imaginée un jour au sommet de la hiérarchie académique ? « Non, bien sûr. Quand j’ai débuté mes études, j’ignorais tout des filières. Alors, forcément, la fonction de doyen m’était parfaitement étrangère. » Et la même de mettre en avant la logique des choses, celle en l’occurrence de l’institution académique, qui vous entraîne un peu malgré vous. « Une fois que vous devenez enseignant-chercheur, vous vous retrouvez à assumer des responsabilités (la direction d’une équipe de recherche ou d’une filière de formation, par exemple) dont vous prenez goût ou pas. Puis au bout d’un certain temps, on vous propose des responsabilités au sein de structures en charge de la coordination de l’enseignement ou de la recherche. » Et ce, au prix d’un alourdissement des charges administratives…
Reste qu’on ne devient pas doyen sans avoir postulé et s’être fait élire. A la question de savoir ce qui a bien pu la conduire à le faire, elle met en avant un désir. Celui de participer plus amplement au projet de Paris-Saclay, aussi bien dans son volet universitaire que dans sa dynamique de cluster. Avec la volonté de rapprocher des mondes qui s’ignorent encore un peu : le monde universitaire et celui des écoles d’ingénieurs, ainsi que le monde académique et celui de l’entrepreneuriat, dans l’intérêt des chercheurs et des enseignants, aussi bien que des étudiants. Et de servir le développement d’un territoire qu’elle connaît bien pour y avoir élu domicile. En 1997, elle a quitté Cachan pour Orsay, où elle vit toujours.

Pour accéder à la suite de la rencontre avec Sylvie Retailleau à travers l’entretien qu’elle nous a accordé, cliquer ici.

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