Effet totalement WOAuh !

L'Industreet2021Paysage
Le 1er mars dernier était inauguré en présence du Président de la République, L’Industreet, le centre de formation financé par la Fondation Total. A notre tour, l’occasion nous a été donné de le découvrir quelques semaines plus tard avec pour guide Julien Dechanet, l’un des membres de l’atelier WOA (Wood Oriented Architecture) qui l’a conçu dans le cadre du premier concours « Inventons la métropole du Grand Paris » dont il a été lauréat. Récit.

Rendez-vous nous avez été donné à… la place de la Nation pour, de là, se rendre en bus dans la banlieue nord, à Stains. Objet de cette visite : L’Industreet, conçu par l’atelier WOA pour la Fondation Total, dans le cadre du premier concours « Inventons la métropole du Grand Paris », organisé en septembre 2018 et dont il a été lauréat. Une dizaine de consœurs et confrères ont répondu présent. Respect des consignes sanitaires oblige, un bus spacieux a été affrété pour l’occasion. Outre l’attachée de presse, Fatma Erhalac, nous sommes rejoints par un des deux architectes, Julien Dechanet ayant porté le projet et venu spécialement en vélo électrique de Montreuil (où se trouvent les bureaux de leur agence). Ironie de l’histoire : son collègue Marc-Henri Maxit a dû se rendre à Palaiseau pour une réunion autour du résidence étudiante, Hacker House, que l’Atelier va construire sur le plateau de Saclay (livraison prévue en 2022), Nous prenons l’engagement de nous rapprocher de lui pour en savoir plus. Mais en attendant, nous prenons la direction opposée.

Faire feu de tout bois ou presque

On met à profit la durée du parcours (une demie heure) pour en savoir pus sur l’Atelier WOA. Créé en 2012 par Samuel Poutoux et Rémi Crozat, il a vocation à promouvoir la construction en bois. Les deux fondateurs se sont pour cela associer à Marc-Henri Maxit, économiste et entrepreneur charpentier. L’Industreet s’inscrit dans un projet de requalification d’une friche industrielle, qui comprend aussi un centre de recherche Engie, un pôle service comprenant un parking silo, un restaurant d’entreprises, une résidence étudiante, un parc central paysager. Ce n’est pas sans fierté que julien Dechanet rappelle que c’est le premier projet lauréat de la première édition du concours « Inventons la Métropole du Grand Paris » à avoir été livré à ce jour. Lui-même a rejoint l’Atelier WOA en 2019 comme salarié avant d’en devenir associé. Avec franchise, il reconnaît ne pas avoir été spécialement formé à la construction en bois. Mais à l’entendre en vanter les mérites, on comprend qu’il en est devenu un partisan : le bois, plaide-t-il, est un matériau bien moins coûteux que d’autres ; les éléments peuvent être préfabriqués avec un assemblage sur place en un laps de temps plus court que les plaques de bétons préconçues. La construction bois, rappelle-t-il encore, permet de pallier les risques de pénuries en sable entrant dans la production de ce béton.
Pour autant, le même ne renonce pas à une certaine mixité ; il la préconise même. « On ne peut pas tout construire en bois ». C’est d’ailleurs ce que nous enseigne une rapide plongée dans l’histoire : Julien Dechanet cite le cas des bâtiments haussmanniens qui combinent pierre de taille et poutres dans leur construction. De par cette souplesse d’utilisation, le bois « permet aux architectes de reprendre un ascendant sur les bureaux d’études ». D’ailleurs, l’Atelier WOA s’est tourné vers des systèmes constructifs mixtes pour tenir compte des contextes, des programmes ou des demandes des maîtrises d’ouvrage. Ce dont témoignent ses autres réalisations en cours : la Maison ONF (le siège social de l’Office national des forêts, à Maison Alfort) ou La Galery (la ludo-médiathèque d’Herblay-sur-Seine).
Le même ne rechigne pas non plus à reconnaître les limites du bois. D’abord, ce n’est pas une ressource illimitée ; malgré sa couverture forestière, la France doit importer une partie de son bois de construction. Au plan de la sécurité, il reconnaît encore que la question se pose, qu’il lui faut encore composer avec une réglementation particulièrement stricte. Cependant, à la différence d’autres architectes, il préfère voir dans les contraintes supplémentaires, des opportunités pour concevoir autrement. D’autant que rien n’est figé dans le marbre : les réglementations demandent encore à être stabilisées. Il invite d’ailleurs ses collègues architectes à prendre part aux discussions aux côtés des bureaux d’études (déjà des conférences sont organisées en ce sens).
Nous mesurons l’enjeu en termes de formations et nous enquérons de savoir si lui-même enseigne, intervient dans des écoles d’architecture pour prêcher la bonne parole ou faire profiter de son retour d’expérience aux architectes en herbe. Ce n’est pas le cas, du moins pour le moment.

Première approche, de l’extérieur

Nous approchons. Nous sommes bien dans cet au-delà du nord du périphérique en pleine métamorphose, avec ses friches qui attendent de nouvelles constructions. Avant de pénétrer dans le bâtiment au centre de notre visite, nous stationnons devant l’entrée, sur le trottoir d’en face. L’occasion d’apprécier la façade constituée de panneaux en béton préfabriqués et de bardages, l’un métallique, l’autre en bois pré-grisé. Sans oublier le traitement de la légère dénivellation de la rue avec laquelle il a fallu composer.
L’occasion aussi d’avoir un aperçu sur le « quartier », avec son parking silo, son restaurant, le bâtiment Engie et là, toute proche, la station de tramway de Pierrefitte – Stains : sobre et fonctionnelle – seul reproche : les plans du réseau proprement illisibles (d’ailleurs, on profite de l’occasion de faire passer un message : Messieurs, mesdames de la SCNF, si vous pouviez être attentifs à la vue de vos chers passagers !).
En guise d’accueil dans l’Industreet… des agents de sécurité. Le directeur général, Olivier Riboud, est bien là, ponctuel, mais de l’autre côté du sas. Nous ne pouvons nous empêcher de lui infliger notre couplet sur l’indispensable division des tâches à faire entre sécurité et accueil. Nous allons jusqu’à lui citer en exemple EDF Lab, où on sait accueillir en ayant justement distingué les deux fonctions. Notre hôte acquiesce en mettant en avant le souhait de la fondation d’imposer les mêmes règles que les autres sites Total.

L'IndustreetPaysageEffet waouh…

Ce sera le seul motif de réserve. Car pour le reste, l’effet waouh sera garanti tout au long de la visite. D’entrée, le hall procure une sensation de clarté et de bien-être. La présence du bois – au niveau de la charpente, des poutres et jusqu’aux mobiliers – y est manifestement pour quelque chose. Mais la sensation doit aussi à l’insonorisation à laquelle un soin particulier a été porté, par le choix des matériaux et les techniques de flocage. De même qu’à la climatisation – le chauffage et le rafraichissement sont assurés par une ventilation naturelle et une sur-ventilation nocturne.
Si le bois est roi, il n’est pas exclusif : d’autres matériaux sont mis à l’honneur : le béton, mais aussi tous ceux qui entrent dans la composition des canalisations et des systèmes électriques. Non seulement, ils sont visibles, mais impeccablement installés. La charpente est elle-même un mixe bois-métal dans les zones ateliers tandis que les zones enseignements reposent sur « une structure bois type poteaux-poutres bois lamellé-collé et plancher mixte bois-béton » ainsi qu’indiqué dans la belle brochure qui nous a été remise. A quoi s’ajoutent une menuiserie et des brise-soleil orientables en aluminium ; enfin, un mur-rideau aluminium. Cette diversité des matériaux répond à une exigence : faire du bâtiment un support éducatif. Olivier Riboud insiste : « Je voulais que le bâtiment soit en lui-même un support pédagogique ».

L'Industreet2021Paysage3Tout sauf une école

Cependant, si nous sommes bien dans un centre de formation (il dispense des formations certifiantes reconnues par l’État et conçues avec des professionnels de l’industrie) tout ce qui pouvait rappeler l’école avec ses classes en a été banni. C’est que le public visé est composé de « décrocheurs », de 18 à 30 ans. L’inscription se fait tout au long de l’année (une autre caractéristique qui différencie le lieu des écoles classiques), sur le site dédié. Pas d’examen, pas d’épreuves orales ou écrites, mais un questionnaire de personnalité à remplir (prévoir une quarantaine de minutes) pour évaluer la capacité du candidat à travailler en équipe (de 5/6 élèves). Ceci fait, le candidat est convié sur place pour une visite groupée. Précisons que la formation est gratuite (prise en charge par la Fondation Total). Une fois admis, l’élève suit une formation de 6 à 18 mois dans une des cinq filières proposées (« Inspection et contrôles non destructifs » ; « Ligne de production automatisée » ; « Terminaux de distribution d’énergie » ; « Numérisations des installations industrielles » ; enfin, « Maintenance multiservices robot-assistés ») conduisant à neuf métiers de techniciens (en contrôle non destructif ou inspection conformité, de maintenance, de modeleur, etc.). Bref, le centre de formation porte bien son nom : il s’agit bien de répondre aux besoins d’entreprises industrielles comme Total ou autre (une fois leur certificat en proche, les élèves peuvent ensuite travailler ailleurs).

L'Industreet2021Paysage4Objectif : 400 élèves en continu

A chacun des élèves est proposé un parcours personnalisé en fonction de ses capacités et de ses besoins, l’enseignement se voulant tout à la fois « théorique, technique, immersif et comportemental ». A défaut de classes, les élèves se retrouvent dans des pièces en fonction des besoins, sans compter les espaces partagés où ils peuvent se retrouver. Pas de lieu innovant, sans son FabLab. L’Industreet a le sien. Les parois vitrées permettent d’observer des élèves. Ils font à peine attention aux visiteurs du jour, tant ils sont concentrés (en l’occurrence, dans la confection de petits robots).
Autre espace singulier : le vaste atelier avec deux lignes de production, l’une de gel hydraulique, l’autre de masques, histoire de montrer que les métiers auxquels les élèves sont formés peuvent être utiles à la société. On saisit au passage un autre particularité d’Industreet : être un lieu de formation, mais aussi de production, avec de vrais clients – un parking est prévu pour les livraisons des matières premières et le retrait des productions.
Si tout est fait pour évoquer l’univers industriel, c’est celui du jeu vidéo qui, à entendre Olivier Ribourd, à inspiré la pédagogie. Il dit en effet être allé jusqu’à se renseigner auprès d’Ubisoft pour concevoir le parcours de ses futurs élèves. Explication : « Nous avons observé que les amateurs de ces jeux ne rechignent pas à solliciter de tierces personnes pour avoir une réponse aux problèmes qu’ils rencontrent. Ce faisant, ils apprennent où trouver l’information ou l’aide dont ils ont besoin. Le fait de ne pas comprendre, de buter sur un problème, fait pleinement partie du processus d’apprentissage. » Il n’en va pas autrement ici. En cas de problème, l’élève se tourne vers le formateur ou sollicite un « ancien ». Quelque chose qui tient à cœur Olivier Riboud, qui a d’ailleurs obtenu un élargissement de l’âge limite d’admission (initialement prévu à 25, il a été repoussé jusqu’à 30 ans). « Une promotion trop homogène, argue-t-il, est moins stimulante qu’une promotion très divers dans sa composition. »
Au total, l’objectif est d’accueillir 400 élèves en continu. Livré à la fin septembre 2020, le site a accueilli ses premières promotions le 5 janvier 2021. Il comptait déjà plusieurs dizaines d’élèves au moment de son inauguration début mars. La question, d’une consœur, fuse : « Combien de filles ? La réponse d’Olivier Riboud tout autant : « De l’ordre d’un tiers, mais nous visons la parité ». Ce qu’on peut vérifier au fil de nos visites. Des femmes ingénieurs ou scientifiques sont par ailleurs mises à l’honneur à travers des portraits affichés sur un mur.

Une architecture réversible

Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Le site compte un autre hangar. Pour l’heure, il est encore inoccupé. On s’y installe le temps du déjeuner. Au menu : des sandwichs et desserts confectionnés par une société d’insertion locale. Précision d’importance plus grande encore : Total n’est pas propriétaire des murs. De là aussi ce parti pris de la réversibilité des espaces. Si d’aventure le projet échouait, il faut bien pouvoir les affecter à d’autres usages. Julien Dechanet : « Peu d’espaces ont une fonction précise mais presque tous se prêtent à de multiples fonctions, permettant une reconversion de l’ouvrage ».
Naturellement, on ne demande qu’à souhaiter longue vie à L’Industreet et ce pour quoi il a été conçu. A priori, l’objectif d’un flux de 400 élèves est atteignable : faut-il le rappeler, chaque année, ce sont quelque 190 000 élèves qui sortent du système scolaire sans diplôme. L’Industreet a pour lui d’être desservi par la ligne de tram, la station se trouvant à deux pas de l’école. Ce qui n’empêche pas certains élèves de parcourir de longues distances pour venir jusqu’ici – certains viennent du 77…
En principe, leur emploi du temps est aligné sur celui d’un salarié : 35 h par semaine et 220 jours de travail sur l’année. A entendre Olivier Riboud, les élèves font preuve d’assiduité et la plupart vont au bout de la formation (ce que ne peuvent prétendre d’autres centres de formation alternative). Il est vrai que le versement des allocations sociales est fonction des heures de présence (un retard non justifié et l’allocation est amputée au prorata…). C’est dire si les élèves s’emploient à être ponctuels.
Mais à l’évidence, c’est ailleurs qu’il faut trouver la source de leur motivation à venir chaque jour sans retard, en plus de soigner leur propre savoir-être. Inutile de les interroger pour comprendre qu’ils ont le sentiment que le lieu qui les accueille, les respecte par sa qualité architecturale, le souci apporté au moindre détail. Il faut d’ailleurs les voir discuter entre eux au moment des pauses ou concentrés dans un travail d’équipe, saluer cordialement les visiteurs du jour. Lesquels leur renvoient, de par l’intérêt qu’ils portent à « leur » centre de formation, d’évidents motifs de fierté.

Une métropole en devenir

L’heure est venue de reprendre le bus pour regagner Paris intra-muros. Julien Dechanet nous quitte déjà pour rejoindre Montreuil, avec son vélo électrique. On salue la performance. Sur le chemin de retour, depuis le bus qui nous place en surplomb par rapport aux automobilistes, on perçoit mieux cette métropole du Grand Paris en devenir. Ce qui paraît encore souvent cloisonné géographiquement et éloigné du fait de la frontière mentale entretenue par le périphérique se révèle dans une relative proximité. Ce qu’incarne bien à sa façon Fatma Erhalac, dont on apprend qu’en plus d’animer son agence de communication, elle enseigne à l’Université Sorbonne Paris Nord et au sein de l’école d’architecture de Marne-la-Vallée.

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