« Faire de Paris-Saclay un outil au service de la croissance »

Pierre Veltz - Droits réservés
Intervention de Pierre Veltz au Forum Innovation du 30 octobre 2012 ; Paris Ile de France Capitale Economique

Avant tout, je souhaite remercier Paris Ile de France Capitale Economique, son président Pierre Simon, ainsi qu’Augustin de Romanet, pour les réflexions menées dans les groupes de travail et pour l’organisation de ce forum, à la fois très utile et très encourageant pour les acteurs du terrain que nous sommes. En complément de ce que vient de dire Dominique Vernay, je souhaite ajouter quelques mots concernant l  volet économique et le volet aménagement du projet Paris-Saclay.

Le but de ce projet, en effet,  n’est pas seulement la création de la nouvelle université de Paris-Saclay, aussi enthousiasmante soit-elle. Il s’agit aussi et surtout de faire de ce territoire un creuset pour les industries du futur, les emplois et les entreprises qui placeront notre pays et l’Europe à l’avant-garde de la mutation impliquée par la révolution numérique et la transition écologique et énergétique. Il s’agit de dynamiser la machine à innover (à franchir le passage du laboratoire au marché), machine dont le rendement n’est pas aujourd’hui à la hauteur du formidable potentiel intellectuel rassemblé autour de Saclay et plus généralement de la région parisienne. Faut-il rappeler en effet que cette région n’est pas seulement la première concentration de recherche française et européenne, mais la première concentration mondiale, à égalité avec la Silicon Valley, en nombre d’enseignants chercheurs, devant New York ou Boston, et bien loin devant Londres ? Faut-il rappeler aussi qu’en nombre d’emplois nouveaux créés dans les secteurs d’avenir, le classement n’est pas exactement le même ?

Comment faire de Paris-Saclay – et plus généralement de la région capitale dont ParisSaclay n’est qu’une composante, fonctionnant en réseau avec d’autres pôles au sein de cette région – un outil au service d’une croissance à la fois renouvelée et réorientée : tel est le défi principal. L’essentiel tient en quatre points.

1) Il faut d’abord continuer à densifier les liens entre le monde académique et le ou les mondes de l’industrie.

Ces liens se nouent plus naturellement, cela va de soi, avec les pôles de R&D des entreprises. Saclay concentre, comme Dominique vient de le rappeler, une part considérable de la recherche publique française. Mais le plateau et ses environs sont aussi un  pôle exceptionnel de concentration de centres de R&D privés : parfois plutôt R  (comme Thalès à Palaiseau), et souvent plutôt D (comme Renault Technocentre à Guyancourt). Un rapide calcul montre qu’on trouve dans le périmètre de l’EPPS environ 20 % de la R&D privée française, la région totalisant plus de 45 % du total national, avec une forte concentration dans l’arc Ouest et le Sud de la métropole.  Toutes les grandes branches intensives en technologie sont représentées : automobile, aéronautique et espace, défense et sécurité, énergie, santé et alimentation. L’enjeu, là encore, est de décloisonner, de bâtir des liens plus fluides et plus coopératifs entre secteurs, entre grandes entreprises et PME, entre industries et recherche publique. La donnée de base est que l’innovation ne peut plus être portée uniquement par de grands programmes sectoriels, de grands projets finalisés de type colbertiste, où la France a certes connu de belles réussites, mais résulte désormais majoritairement de processus exploratoires, ouverts, « darwiniens », dont la fécondité s’exprime surtout aux interfaces des branches et des filières constituées. Les technologies transversales (logiciel, nanomatériaux, etc.) sont déterminantes. Il s’agit à la fois de les maîtriser et d’en contrôler l’impact parfois « disruptif » sur les chaines de valeur existantes. Le triangle constitué par les grandes firmes ensemblières, nombreuses dans l’environnement de Saclay, des PME qui fournissent des solutions technologiques pointues et la recherche de base est au cœur de ce nouveau mode de développement. Un grand chemin a déjà été parcouru dans cette direction, en particulier par des structures pionnières comme Optics Valley, et les pôles de compétitivité, notamment System@tic, premier pôle français dont le centre de gravité géographique coïncide avec Paris-Saclay, et Move’o, acteur-clé du projet « mobilité du futur « dans la partie yvelinoise du plateau. En s’appuyant sur leur dynamique, de nouveaux projets d’instituts ont été validés, centres d’interface où travailleront ensemble, dans la durée, des formateurs, des chercheurs du public et des chercheurs ou des développeurs de l’industrie.

Il faut ici citer 4 instituts de ce type qui sont en cours de création, avec des financements provenant des industriels et des Investissements d’Avenir :

  • L’Institut de recherche technologique SystemX, dédié aux thématiques portées par System@tic (intégration et ingénierie numérique des systèmes), avec trois sites, celui de Saclay étant le principal, et 35 industriels impliqués.
  • L’Institut du photovoltaïque d’Île de France (IPVF), dédié à la recherche sur de nouvelles filières de PV, porté notamment par Total, EDF, Air Liquide, le CNRS et l’Ecole polytechnique
  • L’ Institut Paris-Saclay Efficacité Energétique (PSEE), consacré à l’efficacité et à la flexibilité énergétique industrielle, porté notamment par Air Liquide, Total, CEA, EDF, L’Ecole de Mines
  • L’Institut véhicule décarboné et communiquant, et sa mobilité (Vedecom), qui abordera à la fois les aspects technologiques et les nouveaux usages et services de la mobilité décarbonée,  porté notamment par Renault, PSA, Valeo, l’UVSQ.

L’ensemble de ces quatre instituts regroupera environ un millier de personnes. S’ajoutant aux forces déjà existantes localement et à d’autres projets engagés sur les thématiques de l’environnement et du changement climatique, ces initiatives nouvelles positionnent d’ores et déjà Paris-Saclay aux  avant-postes de la recherche sur la transition écologique et énergétique, comme l’un des pôles majeurs non seulement en France mais en Europe.

Bien entendu, il s’agit aussi de dynamiser fortement l’entrepreneuriat, la création de firmes nouvelles (soit directement à partir des labos, soit sous d’autres formes), et surtout leur croissance vers la taille de PME et d’ETI. C’est l’un des chantiers majeurs auquel nous devons nous atteler. Je signale simplement à cet égard le projet désormais validé, grâce à un financement venant essentiellement des collectivités locales,  de l’IPHE (incubation, pépinière et hôtel d’entreprises) qui offrira dans un même espace, en contact direct avec le campus, des possibilités d’accueil couvrant de manière continue les besoins des firmes dans leur parcours de croissance.

2) Au-delà de ce cœur R&D, aussi ouvert et créatif que possible, il s’agit aussi de stabiliser, valoriser et dynamiser l’exceptionnel tissu d’entreprises industrielles et de service qui existent dans l’environnement de Paris-Saclay. Aux franges du plateau, et dans son orbite proche, on trouve en effet une impressionnante couronne de zones d’activités, regroupant sur le périmètre de l’EPPS 365000 emplois, des entreprises de toutes tailles, avec une composante technologique souvent très forte, se traduisant notamment par un taux de cadres unique dans les zones d’emploi françaises. Courtaboeuf et Velizy-Villacoublay sont parmi les premiers parcs d’activités de France. Saint Quentin en Yvelines rassemble plus de 100 000 emplois avec de nombreuses grandes firmes technologiques. Massy connaît un très fort développement. Buc et Nozay sont également des pôles majeurs. Il faut évidemment tout faire pour que davantage de synergie naisse entre le campus et ces pôles d’activités. Ceux-ci sont des destinations  naturelles pour des firmes en croissance qui souhaitent se développer dans l’orbite du campus sans avoir besoin d’une proximité extrême avec les laboratoires. Inversement, ils fourmillent de clients et de donneurs d’ordres potentiels pour aider au décollage des jeunes pousses de l’écosystème. Au passage, cette relation bénéficiera considérablement du nouveau lien ‘transport automatique léger » Est-Ouest, mais appelle aussi une amélioration indispensable de la liaison Nord-Sud (Courtaboeuf, plateau, Velizy, prolongée jusqu’à Pont de Sèvres).

3) Il faut enfin veiller à ce que Paris-Saclay s’inscrive dans une vision métropolitaine large. Le projet de Paris Saclay apparaît parfois comme un projet de concentration, voire d’hyper-concentration, d’établissements existants (dans le secteur académique comme dans le secteur industriel). Certes, il s’agit bien d’arriver à des effets de masse critique et de synergie de grande proximité. Je pense notamment aux grandes écoles qui ont compris qu’elles n’avaient guère d’avenir en restant isolées, et à des établissements d’entreprise qui s’engagent dans la voie d’une innovation ouverte et partagée et qui ont besoin d’un lien physique de grande proximité avec le campus. Mais le but ultime n’est pas de concentrer pour concentrer.  Il est de diffuser et de rayonner en exportant de la croissance, ou en contribuant à la croissance d’autres pôles. Même les liens de moyenne proximité comme ceux qu’on vient d’évoquer avec la couronne des zones d’activités n’ont évidemment pas vocation à être exclusifs. La réalité des coopérations entre acteurs, firmes ou laboratoires, ne se laisse pas enfermer dans une géographie simpliste de ce type. Les acteurs de ParisSaclay ont des liens avec les autres pôles de l’agglomération parisienne, la France, l’Europe et le monde entier. Paris-Saclay doit évidemment être considéré comme intégré dans le vaste croissant qui va vers les Hauts de Seine et la Défense au Nord, vers Orly et Evry à l’Est, et comme faisant partie intégrante de  ce que certains appellent le Cône sud de l’innovation (notamment dans le domaine bio-médical). Les liens de Saclay avec Fontenay (via le CEA), avec Cancer Campus  (via l’Université de Paris Sud), avec  Génopôle à Evry sont anciens et profonds, sans compter les innombrables coopérations tissées en matière de recherche entre Saclay et les institutions de Paris-centre. Il n’y a entre Paris-centre et Saclay que des complémentarités, liées notamment aux grands équipements qu’il serait impossible de localiser dans le cœur dense de la métropole. Saclay n’est pas une île, mais un point d’intensité dans un réseau. Si « Silicon Valley » il doit y avoir, pour reprendre une comparaison peu pertinente mais parfois utilisée, ce ne peut être que l’Île de France dans son ensemble. Ceci étant dit, le réseau métropolitain, s’il veut être fort, doit s’appuyer sur des pôles eux-mêmes puissants. Le saupoudrage ne peut être une bonne solution.

4) Pour finir, quelques mots de l’aménagement, qui est la condition sine qua non de la réussite du projet.

Je ne développe pas le sujet de l’accessibilité, sinon pour redire que sans un moyen de transport en commun rapide, capacitaire, fréquent, intégré au réseau métropolitain, le projet ne pourra pas se réaliser. Amener massivement de nouvelles implantations sur le plateau sans remédier, dans un délai proche, à ce déficit majeur qui handicape le territoire depuis des décennies serait irresponsable. C’est une question de cohérence des investissements publics.

Mais il faut aussi changer de manière radicale le modèle d’aménagement du plateau. Au lieu de l’étalement, la compacité. Au lieu de la fermeture de grands domaines clos sur eux-mêmes, l’ouverture. Au lieu de la fragmentation généralisée, la fluidité des relations. Au lieu de l’extra-territorialité, l’ancrage et le lien avec les villes de la vallée. Au lieu de l’absence de vie et de services, des commerces, des cafés, des équipements culturels et sportifs. C’est-à-dire, tout simplement, des habitants, de la ville. C’est l’option fondamentale que portent aujourd’hui les collectivités et l’EPPS. Puisqu’il n’y a pas de ville autour du campus sur le plateau, faisons en même temps le campus et la ville, une ville-campus. Construisons des logements, non seulement pour les étudiants, qui apporteront leur créativité et leur énergie (en ayant soin de mixer les populations, pour éviter la reproduction des petits ghettos de chaque école ou établissement), mais aussi pour des familles, jeunes ou moins jeunes, aisées et modestes (dans un contexte local où le logement est rare et cher). Cela se fera, bien sûr, en respectant le génie des lieux, la proximité de la nature, en utilisant la présence d’un vaste espace agricole désormais protégé comme laboratoire de nouvelles relations entre monde urbain et monde agricole, et en étant aussi innovants que possible dans la mise en place d’un éco-territoire optimisant le gestion des ressources et le métabolisme urbain.

C’est un défi difficile, mais magnifique et je me réjouis de voir que ces orientations sont portées et partagées par les collectivités du  territoire, dont j’ai plaisir à saluer les représentants ici présents.  L’EPPS et les quatre agglomérations ont d’ores et déjà élaboré et approuvé un Schéma de Développement Territorial, qui fixe les orientations de référence en les plaçant dans un cadre métropolitain élargi. Ce schéma sera décliné sous forme de deux Contrats de Développement Territorial, portant l’un sur le Sud du plateau, l’autre sur Versailles-Saint Quentin en Yvelines. L’ambition de Saclay est nationale, mais le projet ne réussira que s’il est porté par le territoire, local et régional.

Mots clés :
Président-Directeur général de l'Établissement public Paris-Saclay.

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