« Ecrire et, donc, traduire, c’est résister ! » Rencontre avec Mariètou Mbaye

Mariétou2020-2Paysage
Du 2 au 4 octobre dernier se déroulait la 8e édition du festival Vo-Vf avec pour thème cette année « Traduire le monde ». En voici un premier écho avec le témoignage de cette auteure sénégalaise, Ken Bugul, de son vrai nom Mariètou Mbaye, venue témoigner de son œuvre littéraire riche d’une dizaine de romans, pour la plupart traduits en plusieurs langues.

- Merci d’accepter le principe de cet entretien sur le vif. Qu’est-ce qui nous vaut votre participation à ce festival ?

J’y ai été invitée en tant qu’auteure pour témoigner de mes romans traduits (car plusieurs l’ont été : en polonais, en serbe, en italien, en allemand, en espagnol ou en anglais), mais aussi de la maison d’édition Présence Africaine où j’en ai publié certains.

- Un mot tout de même sur quelques ouvrages ayant fait l’objet d’une traduction…

Il s’agit entre autres de De l’autre côté du regard, publié en 2003, de Rue Félix Faure, en 2005 – l’un et l’autre ont été traduits en polonais et en italien – de Riwan ou le Chemin de sable [Grand prix littéraire d’Afrique noire en 1999) traduit, lui, en serbe et en allemand.

- Depuis quelle langue vos livres sont-ils traduits ? Du français ?

Oui, du français. Le Sénégal est riche de plusieurs langues nationales, mais pour ce qui me concerne, j’écris en français, qui y est reconnu comme langue officielle [elle est en outre la seule principalement utilisée pour la scolarisation au sein du système public]. Les organisateurs du festival ont manifestement souhaité le témoignage d’un auteur sur ce que représente le travail de traduction en termes d’ouverture sur le monde.

Mariétou2020Portrait- Une ouverture sur le monde à laquelle ce festival œuvre à sa façon…

Oui, en effet. J’ai vu d’ailleurs qu’il y avait eu d’autres auteurs africains (comme le Mozambicain Mia Couto). Naturellement, j’aimerais qu’il y en ait encore plus car l’Afrique recèle de très nombreux écrivains, qui gagneraient à être davantage lus dans le reste du monde et, donc, traduits.
Si on veut « traduire le monde », il importe d’aller au delà de l’Europe. Certes, je comprends au témoignage de Chloé Billon, lauréate du prix de l’Inalco pour sa traduction du dernier roman du croate Robert Perisic, Les turbines du Titanic [voir l’entretien qu’elle nous a accordé – mise en ligne à venir] combien la traduction des auteurs du continent européen est capitale pour œuvrer à des réconciliations et combien il importe de faire circuler en son sein les idées à travers les œuvres littéraires. Mais le monde est vaste : il importe donc que l’Europe se confronte à d’autres continents, à commencer par l’Afrique, un continent qui semble si lointain, mais qui, en réalité, est le plus proche. Cette ouverture au-delà de l’Europe contribuerait à rapprocher les peuples, à une meilleure compréhension…

- D’autant que ses auteurs, à votre image, font l’effort de venir jusqu’à nous – vous êtes venue spécialement du Sénégal. La moindre des choses est de les accueillir eux et leurs langues… Cela étant dit, quel regard posez-vous sur ce festival, organisé dans la banlieue de Paris ?

Je ne connaissais pas ce festival avant que d’y être invitée. Au début, j’ai pensé que «Traduire le monde » était un thème choisi pour cette édition-ci. C’est en réalité le slogan de ce festival, qui porte bien son nom d’ailleurs, Vo-Vf. Et je trouve cela extraordinaire, d’autant qu’il fait la place à toutes les langues : on y parle du yiddish, du persan, etc.

- En tant qu’auteure, comment appréhendez-vous cette mise en avant du traducteur ?

Pour moi, un traducteur est aussi un auteur, à part entière. En traduisant un livre, en réalité, il le réécrit dans sa langue à lui, sa langue maternelle, tout en partageant sa propre compréhension du texte initial. Il lui donne ainsi une autre dimension que la langue originale ne donne pas. En cela, c’est un métier que je trouve noble et qu’on devrait donc mettre davantage en valeur, y compris lors de salons du livre où on ne leur fait pas assez de place, hormis le temps d’une table-ronde.

Mariétou2020Paysage- Quitte à faire de l’ombre à l’auteur ?

L’auteur importe peu d’une certaine manière. Ce qui compte, c’est le livre. Or, pour rencontrer son public, celui-ci a besoin de passeurs : d’un éditeur, de libraires, de salons du livre, bien sûr, mais aussi de traducteurs. C’est eux qui vont lui permettre de faire connaître les idées ou l’imaginaire de l’auteur à des lecteurs qui ne parlent pas sa langue. Que cet auteur soit encore vivant ou pas. Voyez Chloé qui, ainsi qu’elle l’a dit, continue à traduire l’œuvre d’un auteur défunt, à titre posthume. A contrario, un auteur peut être vivant et être lu, sans être visible, médiatisé. Et après tout, ce n’est pas grave. L’essentiel, c’est que le livre circule, qu’on le lise et qu’on en parle car, ainsi, on aide à mieux comprendre l’autre. Le traducteur y concourt en permettant au livre de franchir les frontières d’autres pays, d’autres langues. C’est dire s’il faut le soutenir, faire connaître son métier, le subventionner toujours et encore !

- Un mot sur le public, particulièrement curieux et qui, cette année, a su composer avec les contraintes liées aux mesures sanitaires…

Je confirme, le public a répondu présent, malgré ces contraintes. C’était important qu’il le fasse. L’an passé, j’ai participé à un salon du livre au Burkina Faso, un pays où des terroristes harcèlent la population. Nous autres écrivains, invités à ce salon, nous logions d’ailleurs dans des hôtels très sécurisés. Malgré les menaces, les organisateurs avaient tenu à maintenir leur manifestation, pour montrer que la culture est aussi une forme de résistance. De fait, écrire et, donc, traduire, c’est résister !

A lire aussi les entretiens avec : Réza Rézaï, coauteur de Seul face à l’exil (pour y accéder, cliquer ici; Chloé Billon, lauréate du prix de l’Inalco (cliquer ici) ; Yves Citton, professeur de littérature et de media à l’université Paris-8 (cliquer ici) et Vincent Broqua, professeur de littérature et arts américains, traduction et création littéraire (mise en ligne à venir).

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