Dix ans au cœur de l’aventure Paris-Saclay. Entretien avec Sylvie Bussière

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Dix ans déjà… Le 2 juillet 2009, elle intégrait comme assistante de direction ce qui ne s’appelait pas encore l’EPA Paris-Saclay, mais la mission de préfiguration de l’OIN Paris-Saclay puis l’EPPS… Elle a ainsi vécu de l’intérieur la création d’une institution et son évolution. Témoignage parsemé d’anecdotes, qui rappellent s’il en était besoin l’importance du facteur humain et des liens noués dans la durée*.

- Comment vous êtes-vous retrouvée à participer à l’aventure de Paris-Saclay au sein de l’établissement public en charge de son aménagement ?

Ma famille est Palaisienne depuis plusieurs générations. Moi-même, je m’y suis fixée de nouveau après une longue parenthèse africaine. J’avais entendu parler des nombreux projets d’aménagement du Plateau de Saclay. Cette fois-ci, ce semblait être pour de bon.
La mise en lien avec ce qui allait devenir l’EPPS s’est faite ensuite par le truchement d’une collègue de travail, qui m’a dit connaître quelqu’un qui cherchait une assistante pour les besoins d’un projet d’aménagement qui serait mené près de chez moi. Le quelqu’un en question n’était autre que Lise Mesliand (la directrice de l’aménagement du futur EPPS). Nous étions en 2009. Un plan de départs volontaires venait d’être lancé dans mon entreprise. J’ai donc saisi l’opportunité et ce, d’autant plus volontiers que mon départ libérait un poste pour une collègue. Le projet d’aménagement, c’était donc celui de Paris-Saclay. J’étais d’autant plus motivée d’y participer qu’en plus de concerner ma ville de naissance, il me permettrait de travailler tout près de chez moi.

- Vous souvenez-vous des circonstances de votre entretien d’embauche ?

Oui, bien sûr. J’avais été reçue par Lise Mesliand, Pierre Veltz (ex-PDG de l’EPPS) et Guillaume Pasquier (ex-Directeur général adjoint), au Ministère de l’Ecologie à Paris – pour une présentation de la mission de préfiguration de l’OIN.
Il y avait tout à faire. La précédente équipe était sur le point de partir. Il fallait donc en reconstituer une nouvelle, en recrutant quelqu’un de suffisamment polyvalent, pour aider à sa mise en place. Quelques jours plus tard, je reçus un email avec une proposition d’embauche. Finalement, je serais l’assistante attitrée de Lise Mesliand.

- Vous avez donc accepté, malgré tous les risques que vous encourriez – nous en étions au tout début d’une aventure avec toute l’incertitude que cela peut signifier ?

C’est vrai. D’un autre côté, on parlait depuis si longtemps de l’aménagement du Plateau de Saclay, que je ne pouvais pas me dérober ! L’occasion se présentait de résoudre les problèmes criants de logements que connaissaient ma ville de Palaiseau et d’autres des environs, mais aussi de combler le manque d’équipements sportifs et culturels à destination des jeunes… Et tout ça, dans ma région, près de chez moi. Je ne pouvais décemment pas passer à côté de cette « aventure », comme vous dites.

- Comment les débuts se sont-ils passés concrètement ?

Je suis arrivée le 2 juillet 2009, dans les nouveaux bureaux de la mission de préfiguration – jusqu’alors, elle avait été installée dans des locaux de l’aérodrome de Toussus-le-Noble. Comme la direction l’avait annoncé, tout était à faire ou même à refaire ! La personne en charge de me briefer ne m’avait laissé que de mauvaises informations… Résultat : nous manquâmes de peu de nous voir privés d’électricité faute d’une facture réglée à temps. C’est le directeur général adjoint qui dut s’en acquitter en faisant un chèque ! Il m’a fallu aussi refaire les sauvegardes informatiques. Nous étions en plein été et le temps pressait. Nous étions engagés dans la préparation de la consultation de maîtrise d’œuvre urbaine et paysagère [qui devait être emportée par l’équipe de Michel Desvigne].
Les choses ont commencé à rentrer dans l’ordre à partir du moment où nous avons pu assurer nous-mêmes la gestion des RH et de la comptabilité en disposant de nos propres agents. Jusqu’alors c’est l’AFTRP [devenue depuis Grand Paris Aménagement], qui l’assurait.

- Encore un mot sur la consultation de maîtrise d’œuvre et paysagère de l’OIN. Comment l’avez-vous vécue ?

Ce fut encore un épisode épique, car à l’époque, en 2009, nous ne disposions pas de salles de réunion adaptées. Nous ne louions encore qu’une partie d’un étage des bâtiments actuels. Nous en avons donc été réduits à délocaliser les auditions des candidats dans différents lieux emblématiques de l’écosystème : le Synchrotron Soleil, Supélec… Du fait de la présence du secrétaire d’Etat en charge du Grand Paris, M. Christian Blanc, je dus à chaque fois me coordonner avec la Police et la Gendarmerie, pour les informer de son heure d’arrivée et de départ, en précisant par où il arriverait et repartirait…
Ces délocalisations furent cependant un mal pour un bien : à chaque fois, nous avions droit à une visite du site. Je précise que mon poste téléphonique faisait aussi office de standard… J’assurais donc l’accueil des personnes extérieures, ce qui m’a permis de connaître au fur et à mesure toutes les personnes qui comptaient dans l’écosystème – les maires, les directeurs d’établissements d’enseignement supérieur ou de recherche, les Préfets, etc. – et leurs assistantes respectives. La plupart de ces dernières étaient arrivées à leur poste à peu près en même temps que moi. Nous avons sympathisé et même constitué un réseau informel. Ce qui a beaucoup aidé à fluidifier la circulation de l’information. Beaucoup d’entre elles sont encore en poste aujourd’hui.

- Est-ce à dire que ces délocalisations ont été l’occasion pour la Palaisienne que vous êtes de découvrir davantage les environs de sa ville ? Etiez-vous déjà allée au Synchrotron Soleil pour ne prendre que cet exemple ?

Non, et c’est sans doute un autre des apports les plus riches de l’aventure de Paris-Saclay. Elle a été l’occasion pour moi de découvrir plein d’endroits en plus de bénéficier des explications de spécialistes. J’en buvais d’autant plus les paroles que j’ai une appétence pour les sciences et les technologies. Une autre explication sans doute à mon intérêt pour la création du cluster.

- Comment avez-vous vécu la création effective de l’ex-EPPS, en 2010 ?

La première conséquence, ce fut la création d’un conseil d’administration. Il a donc fallu trouver des personnes à même d’en faire partie. Sur un plan plus anecdotique, nous avons eu droit à la visite impromptue de membres de l’association… « Les femmes à Barbes ». Elles voulaient protester contre le fait qu’il n’y eût pas la moindre femme dans le premier conseil d’administration. Nous leur avons proposé de prendre la parole. Tout s’est finalement bien passé.
Mais la création de l’EPPS, c’était surtout la preuve que nous entrions dans le dur, avec la mise en œuvre du Contrat Cadre conclu avec l’équipe Desvigne, le lancement des premiers concours pour la construction des nouveaux établissements d’enseignement supérieur et de recherche, de centres de R&D…

- Et la nouvelle étape inaugurée avec la transformation de l’EPPS en Etablissement public d’aménagement Paris-Saclay ? Quel changement cela a-t-il impliqué pour vous ?

Cela s’est traduit par une nouvelle croissance des effectifs de l’établissement (il compte aujourd’hui de l’ordre de 80 salariés). Au début, la réorganisation impliquée par le changement de taille et de gouvernance a donné lieu à des tâtonnements. Rien que de plus naturel. Mon seul regret, si j’en ai un, est que les besoins d’espaces supplémentaires se soient traduits par la répartition du personnel entre deux bâtiments. Ces derniers ont beau se jouxter, on ne s’en retrouve pas moins séparés. Cela étant dit, d’expérience je sais que effets de l’organisation spatiale des bureaux ne sont pas rédhibitoires. Pour avoir travaillé par le passé dans une entreprise dont le personnel était réparti sur 24 étages, je peux témoigner du fait que cela n’empêche pas de communiquer. Il faut juste que chacun fasse l’effort d’aller à la rencontre des autres.

- Est-ce pour remédier à cette situation que vous avez lancé le principe des « repas gastronomiques » ?

(Sourire). Tout a commencé en 2015. Cette année-là, la direction n’avait pas eu le temps d’organiser un repas de Noël. Je me suis dit qu’à cela ne tienne en prenant l’initiative d’organiser un concours de fois gras ! Beaucoup se sont pris au jeu. On s’est retrouvés dans l’une des cuisines, serrés les uns contre les autres, mais dans une ambiance festive et conviviale. C’est à la suite de ce précédent que nous avons instauré le principe de repas gastronomiques. Initialement, ils devaient être trimestriels puis semestriels. Désormais c’est à la demande. En moyenne, trois s’organisent chaque année.

- Revenons-en au projet d’aménagement de Paris-Saclay. Comment avez-vous vécu le fait qu’il ne suscite pas l’adhésion de toute la population et éventuellement de vos voisins ?

Comme tout projet, celui de Paris-Saclay a suscité des refus et des inquiétudes. Beaucoup craignaient qu’on ne fît un « Ulis bis », c’est-à-dire une ville avec des tours. Pour moi, au contraire, c’était, comme je l’indiquais, l’opportunité de construire de nouveaux logements et équipements scolaires, de transport, mais aussi synonyme de création d’emplois pour nos enfants. Surtout, cela changeait le rapport à Paris. Nous n’étions plus de simples « villes de banlieue », mais des villes qui participaient à un même projet. Jusqu’alors chacune d’elles – Palaiseau, Orsay, Gif-sur-Yvette, les Ulis… – jouissaient d’une réputation variable, négative pour les autres, positive pour les autres, sans la moindre unité d’ensemble entre elles. Les projets d’aménagement prévus sur le plateau obligeaient leurs élus à travailler davantage ensemble, dans l’intérêt commun. Des villes qui avaient tendance à se vivre concurrentes les unes des autres avaient l’occasion d’œuvrer à la constitution d’un nouveau territoire de vie, sur le Plateau de Saclay.

- Etant entendu qu’il s’agit, au travers des aménagements urbains, de créer les conditions d’un cluster propice à de la recherche et de l’innovation…

En effet. Nous étions donc dans tout autre chose qu’une simple ville nouvelle, mais un cluster, à même d’attirer des entreprises, mais aussi de nouveaux étudiants, chercheurs, enseignants… Comment ne pas être motivée par une telle perspective ? Sans compter encore une fois la promesse de nouveaux logements, mais aussi de nouveaux services, commerces, moyens de transports… Avec le recul, on voit combien le projet a redonné une dynamique au territoire, qui rejaillit sur l’ensemble des villes – dans chacune, même s’il y a encore beaucoup à faire, les conditions de logement se sont déjà nettement améliorées.

- Quid des problématiques de transport ?

Etant Palaisienne, elles ne m’affectent pas ou peu. Je me rends en quelques minutes à mon bureau, en voiture ou en moto. Ou à pied comme ce fameux jour d’hiver 2018 où nous eûmes droit à une tempête de neige. Par beau temps, il peut être agréable de rentrer en empruntant les bords de l’Yvette. Il faut compter une heure de marche !
En tout cas, les conditions de transport me paraissent meilleures comparées au temps où je devais me rendre à la Défense par les lignes B et A du RER. C’est à force d’en subir les retards et les conséquences pour mes enfants que je devais récupérer chez la nourrisse, que je me suis résolue à acquérir une moto, une 125cm3 puis, dans la foulée, à passer mon permis moto gros cube.

- Et quand bien même ne vous est-elle pas directement utile, comment appréhendez-vous les échéances d’ouverture de la future ligne 18 du Grand Paris-Express ?

Pour moi, il est clair que le retard pris dans sa construction a pu être préjudiciable à l’avancement du projet de Paris-Saclay. Certes, cela n’a pas empêché une vraie communauté Paris-Saclay d’éclore ni dissuader les étudiants de venir faire leurs études sur le Plateau de Saclay, d’autant moins que des commerces commencent à y ouvrir, qui limitent les besoins de déplacements. En revanche, l’arrivée plus tardive que prévu de la ligne n’a probablement pas encouragé à s’y installer les salariés et les parents ayant des enfants à déposer en crèche.

- Vous avez évoqué des années passées en Afrique… Pouvez-vous nous en dire plus ?

J’ai vécu en Mauritanie puis en Afrique subsaharienne, au Centrafrique, de l’âge de 4 ans à 15 ans. A partir de 11 ans, ma mère vivant désormais aux Etats-Unis, je prenais l’avion trois fois par an, pour l’y retrouver. Sans transition, je passais de l’Afrique centrale à Paris et de Paris, le temps d’une escale, à New York. Une ville multiculturelle s’il en est. L’adaptation n’était donc pas si difficile que cela pour moi.
En Centrafrique, je me retrouvais dans des classes de 35-45 élèves, totalisant au moins une dizaine de nationalités. En Mauritanie, en classe maternelle, il n’y avait qu’une classe, réunissant des enfants de tous âges et de toutes nationalités. La maîtresse était trilingue. Elle passait d’un groupe d’âge à un groupe linguistique. Résultat : quand je suis arrivée en Afrique centrale, au CP, j’avais un niveau bien supérieur à celui de tous les autres élèves – nous comptions peu d’heures de cours, mais au moins étaient-ils denses et stimulants.

- Dans quelle mesure la vocation internationale du cluster entre-t-elle en résonance avec cette expérience précoce de l’étranger, du cosmopolitisme ?

Il est clair que c’est ce caractère multinational de Paris-Saclay qui, en définitive, me plaît le plus. Si j’avais pris autant de plaisir dans mes visites des lieux où nous organisions nos auditions, c’est qu‘elles permettaient aussi de rencontrer des chercheurs et étudiants de différentes nationalités. Cette année, mon fils a occupé un emploi d’été dans la nouvelle résidence étudiante. En lui rendant visite, j’ai pu y croiser des jeunes de toutes nationalités, venus avec leurs parents pour une visite de leurs futurs logements. Voilà, on y est ! La dimension internationale de Paris-Saclay, on la touche désormais du doigt, on l’entend autour de soi. Certes, elle s’exprimait déjà dans les entreprises, mais elle ne se voyait pas autant que cela à l’extérieur.

* On laisse les lecteurs qui connaissent Sylvie Bussière le soin de l’identifier sur cette photo de classe prise du temps de ses années passées en Afrique…

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