Des trophées pour un dialogue école/entreprise. Rencontre avec Henri Lequerré

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Le mercredi 11 mai prochain se dérouleront les Trophées de la Découverte Professionnelle. Enseignant, chargé de mission école-entreprise à la Direction des Services Départementaux de l’Education Nationale de l’Essonne, Henri Lequerré nous en dit plus.

- Si vous deviez présenter les Trophées de la Découverte Professionnelle ?

C’est un concours qui été mis en place en 2006, dans le sillage de la création de l’option « Découverte professionnelle » proposée aux élèves de 3e au même titre que l’option de latin, par exemple. A raison de trois heures en moyenne par semaine, elle leur permet, comme son nom l’indique, de découvrir un environnement professionnel. A priori, le concours s’adresse donc aux élèves de 3e. Mais nous en acceptons de 4e et même de Seconde, d’établissements scolaires essonniens.

- En quoi consiste-t-il exactement ?

A dessein, le cahier des charges est simple ou du moins a-t-il été simplifié au fil du temps : il s’agit de présenter à plusieurs jurys des projets portés par une classe ou un groupe d’élèves en relation avec une ou des entreprises découvertes au cours de l’année. Ce qui laisse une grande latitude dans le choix du projet. Ce peut être un montage d’exposition, la fabrication d’un objet ou d’un matériel de bureau. Les jurys n’évaluent pas tant la production que la prestation des élèves. Et ce, pour éviter les inégalités liées à la disparité des moyens dont ils disposent selon les entreprises qui les ont accompagnés. De fait, certains bénéficieront de la logistique d’une grande entreprise, des compétences professionnelles de son personnel, comme celles d’un graphiste, par exemple, et parviendront à réaliser des choses souvent bluffantes, très professionnelles, tandis que d’autres auront dû se débrouiller avec les moyens du bord. Forcément, la qualité de finition des projets s’en ressentira. Ce n’est donc pas cela que nous jugerons, mais, encore une fois, la présentation par les élèves, laquelle se révèle un moment important.

- En quoi ?

J’ai observé que lorsque les élèves, en réponse aux questions des jurys, verbalisent l’intérêt qu’ils ont eu à participer à ce concours, en quoi celui-ci leur a été utile, etc., ils finissent par intégrer la réalité de ce qu’ils disent. Au début, ils répondent en fonction de ce qu’ils pensent devoir être entendu. Puis, progressivement, ils prennent la mesure de ce que le concours leur a apporté, à savoir une capacité à travailler en équipe, à s’organiser, à prendre des initiatives,… Tant qu’ils vivaient leur projet dans un cadre scolaire, ils ont pu considérer le concours comme un simple exercice en plus, certes effectué dans des modalités particulières, mais pas plus que cela. C’est lorsqu’ils sont en situation de devoir en dire l’intérêt, de surcroît devant des personnes extérieures au milieu scolaire, qu’ils prennent conscience du fait qu’ils ont appris des choses, que leur projet n’était pas aussi scolaire que cela.

- Est-ce à dire que les élèves ne sont pas volontaires ?

Avant d’obtenir l’adhésion des élèves, il importe d’obtenir celle des enseignants. Car mener un projet avec des élèves de 3e requiert beaucoup d’énergie ! C’est un autre motif qui nous a amenés à alléger le cahier des charges et à veiller à limiter l’emprise du concours et de sa préparation sur le temps scolaire.

- De fait, combien de temps cela prend-il ?

Le projet est mené tout au long de l’année, mais à un rythme variable. Le premier trimestre est en règle générale consacré aux prémices : élèves et enseignants réfléchissent à la problématique qu’ils traiteront ; au cours du trimestre suivant, ils commencent à rassembler les documents et matériaux recueillis à travers des sorties en entreprises. Le concours se déroule début mai [cette année : le mercredi 11]. A mesure qu’on approche de l’échéance, la phase de réalisation, comme on peut s’en douter, s’accélère. Les élèves prennent conscience qu’il n’est plus temps de procrastiner. Ils mettent les bouchées doubles, quitte à travailler en dehors du temps scolaire.

- Combien d’élèves le concours concerne-t-il ?

Bon an mal an, entre 120 et 150 élèves y participent, répartis entre une douzaine d’équipes (une classe ou une demi-classe). A quoi s’ajoutent une trentaine d’élèves, les uns en Bac professionnel Accueil – relations clients et usagers (ARCU), les autres en Bac pro Métiers de la sécurité, qui prennent en charge l’organisation, le déroulement et la sécurité, et ce en complète autonomie – les adultes restent en retrait. Une manière de leur donner une première expérience en conditions réelles.

- Qu’en est-il des entreprises ? Jouent-elles le jeu ?

Oui. Les PME en particulier s’investissent de plus en plus dans la relation école-entreprise. Comment s’en étonner ? Après tout, elles sont peuplées de parents d’élèves. A travers leurs propres enfants, chefs et cadres d’entreprises peuvent mesurer l’importance de cette relation école-entreprise. Certes, nous pouvons rencontrer des problèmes dans le montage de tel ou tel projet. Mais ils tiennent davantage à des soucis de logistique – assurer le transport des élèves pour les besoins de sorties en entreprise n’est pas toujours simple – ou des contraintes d’agenda, plus qu’à un manque d’engagement des entreprises elles-mêmes.

- Comment les entreprises partenaires sont-elles identifiées ?

Il revient à chaque classe ou groupe d’élèves d’identifier leurs entreprises partenaires. Cela se fait naturellement par le truchement des enseignants ou même des élèves eux-mêmes. L’an dernier, un groupe, qui travaillait sur le thème de la lumière – un thème vaste s’il en est, qui concerne de très nombreux métiers entre l’éclairagiste, le professionnel du laser, le dermatologue, etc. – a visité une entreprise spécialisée dans le LED industriel. S’il a pu le faire, c’est grâce à une élève, qui avait tout simplement pris l’initiative de consulter l’annuaire et de prendre rendez-vous pour toute sa classe.

- Au-delà des aptitudes à acquérir à travers le montage du projet, s’agit-il de changer l’image de l’entreprise ? Et vice versa ?

Probablement que cela a-t-il été un des motifs ayant conduit à la création du concours. Mais, aujourd’hui, je ne dirai pas que ce soit encore l’objectif principal. Tout simplement parce que les esprits ont évolué. La vision de l’enseignant réfractaire au monde de l’entreprise où il n’aurait jamais mis les pieds ne rend pas compte de la réalité. De plus en plus d’enseignants ou même de chefs d’établissement sont recrutés parmi d’anciens salariés d’entreprise. J’en suis une illustration vivante. Les vicissitudes de la vie économique aidant, les parcours sont moins linéaires. Même les jeunes enseignants ont une expérience de l’entreprise, ne serait-ce que le temps d’un stage ou d’un job d’été. Cela dit, cette nouvelle réalité gagnerait à être mieux connue.

- Comment l’enseignant que vous êtes s’est-il retrouvé à porter ce concours et, au-delà, le dialogue école-entreprise ?

J’ai toujours été un militant de ce dialogue. Et pas seulement parce qu’avant d’être enseignant, j’ai commencé ma carrière professionnelle en entreprise, dans une filiale d’Elf. Ce vers quoi on emmène nos élèves, c’est dans 80% des cas vers des métiers qu’ils exerceront en entreprise. Il est donc fondamental de les y préparer et tout autant que ceux ayant vocation à les accompagner sachent vers quoi ils les emmènent. D’où la nécessité de ce dialogue-école et entreprise, étant entendu qu’un tel dialogue n’a d’intérêt que s’il fonctionne dans les deux sens.

- Comment s’est faite la rencontre avec Marie Ros-Guézet, qui m’a signalé l’existence de votre concours en me mettant en lien avec vous ?

Nous avons fait connaissance l’an dernier alors qu’elle s’apprêtait à intégrer le dispositif « Ingénieurs pour l’école » [pour en savoir plus, voir l’entretien qu’elle nous a accordé en cliquant ici] en prenant la succession d’un autre collègue, ingénieur comme elle chez Thales et avec qui je travaillais dans le cadre du dialogue école-entreprise. J’ai été aussitôt frappé par sa fulgurance intellectuelle. Son parcours d’excellence ne pouvait qu’intéresser les élèves. Nous sommes donc très vite convenus qu’elle interviendrait plutôt en Essonne pour faire profiter de son sens de l’organisation et de la richesse de son réseau. Au passage, je vous ferai remarquer que le dialogue école-entreprise ne fonctionne pas autrement. Il y a certes des dispositifs et des structures. Mais il y a aussi et peut-être d’abord des relations interpersonnelles entre des personnes qui partagent la même envie d’œuvrer à ce dialogue.

- Tels de nouveaux hussards noirs ?

(sourire). Il y a de fait quelque chose de cet ordre ! La carte du dialogue école-entreprise est encore parsemée de taches blanches, des terres de mission en somme, où on s’emploie à inventer des choses.

- Quoi d’autres justement ?

L’an passé, avec la Chambre de Commerce et d’Industrie de l’Essonne, nous avons mis en place une opération intitulée «  Vis ma vie d’entrepreneur » – le titre dit bien la vocation : une échange croisé entre professionnels de l’entreprise et de l’Education nationale. Pour la première édition, le dispositif se limitait aux chefs d’entreprise et aux chefs d’établissement. Cette année, pour la 2e édition, nous l’avons élargi en impliquant d’autres niveaux de l’organigramme.

D’ores et déjà, cela nous conforte dans le constat suivant : c’est en prenant le temps de se rencontrer dans leurs contextes professionnels respectifs que les gens peuvent modifier leur perception réciproque. Une école et une entreprise sont des lieux de travail dans lesquels des hommes et des femmes s’investissent tout autant, qu’ils soient salariés de la fonction publique ou du privé. C’est dire s’il faut encourager les rencontres directes. C’est ainsi et seulement ainsi qu’on changera les perceptions.

Force est de constater que beaucoup de choses se font dans le cadre de la relation école-entreprise. Mais, le plus souvent, il s’agit d’initiatives isolées, dans tel ou tel établissement. L’enjeu est d’intégrer ces initiatives dans des dispositifs, de type clubs, à même de les pérenniser. Déjà des Comités Locaux Education-Economie (CLEE) s’emploient à rassembler les acteurs pour favoriser des échanges plus informels. En début d’année, on y passe en revue les problématiques à traiter avec des points d’étape au cours du reste de l’année. Force est de constater que le moment le plus riche, ce sont les échanges plus informels, en fin de réunion.

- Venons-en à l’écosystème Paris-Saclay dont la vocation est justement de favoriser la rencontre entre des univers qui se méconnaissent… En suivez-vous d’ailleurs l’actualité ?

Oui. Même si ma connaissance du projet se limite pour l’essentiel au plateau de Saclay, je n’ignore pas le fer de lance qu’il représente pour le pays sinon l’Ile de France et donc l’Essonne. Paris-Saclay me paraît une opportunité pour les adolescents de l’Essonne, qui ont parfois l’impression de vivre dans un lieu relégué socialement – à cet âge, l’herbe paraît toujours plus verte ailleurs. Paris-Saclay peut contribuer à changer leur perception de leur territoire, à les convaincre que ce n’est peut-être pas le centre du monde, mais qu’il n’est pas pour autant à l’écart. Il ne s’agit pas tant de les rassurer quant aux perspectives d’emplois – à leur âge, ce n’est pas encore un sujet de préoccupation – mais de les convaincre du fait qu’ils vivent dans une future Silicon Valley, où on est en train d’inventer des choses magiques. C’est d’ailleurs à cette fin que nous sollicitons de jeunes chercheurs, des créateurs de startup, des ingénieurs en robotique… Des hommes et des femmes qui ont des étoiles dans les yeux !

- Qu’est-ce qui a présidé au choix du Lycée de Polyvalent l’Essouriau ?

Un règle tacite quant au choix du lieu du concours veut que ce soit un Lycée professionnel (sinon Polyvalent) et si possible différent d’une année sur l’autre. Les années précédentes, nous avons ainsi été à Dourdan ou à Qunicy-sous-Sénart. Pourquoi en Lycée professionnel, me direz-vous. Là encore, il s’agit de changer l’image, celle que des élèves de 3e peuvent avoir de ce genre d’établissement en leur montrant qu’ils sont réellement professionnels : on y trouve des plateaux techniques et des élèves compétents. Même à ceux qui envisagent de toute façon de poursuivre en filière générale, il est important de montrer qu’être en Lycée professionnel n’est pas synonyme de relégation. Les jeunes qui y sont en formation sont appelés à devenir des professionnels, dans des métiers requérant des niveaux élevés de compétence.

- Ce qu’illustre bien à sa manière le Lycée de l’Essouriau des Ulis, qui compte une plateforme technologique laquelle, aux dire de Marie Ros-Guézet, pourrait intéresser des start-up… Comment s’est d’ailleurs fait le choix de ce Lycée-ci ?

Accueillir une manifestation comme la remise de prix de notre concours demande un minimum d’investissement de la part de l’établissement qui l’accueille. Le proviseur du Lycée Polyvalent de l’Essouriau, Monsieur Vandeporta, s’est montré enthousiaste à l’idée de nous accueillir. Je ne résiste pas à l’envie de vous raconter la manière dont la décision a été prise, tant elle illustre l’importance des relations interpersonnelles que j’évoquais tout à l’heure. L’an dernier, au mois de mai, alors que nous mettions en place le dispositif « Vis ma vie d’entrepreneur », j’avais accordé un entretien à Marie Ros-Guézet qui était venue prospecter dans la perspective de son intégration dans le dispositif « Ingénieurs pour l’école », au mois de septembre suivant. En la raccompagnant à l’ascenseur, nous tombons sur Mr Vandeporta, qui sortait d’une réunion. Marie et lui ont aussitôt sympathisé au point de s’accorder sur le principe d’installer son bureau au Lycée de l’Essouriau. Quand, ensuite, nous avons cherché un lieu pour notre concours, le choix de ce dernier s’est naturellement imposé.

Légendes des photos (issue de l’édition 2015) : une démonstration de secourisme par des élèves d’une section « métiers de la sécurité »  (en illustration de cet article) ; une équipe devant son stand  (en Une, grand format) ; une équipe lauréate  (en Une, petit portrait).

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