Des paysages de l’infiniment petit sous l’œil d’une photographe. Entretien avec Céline Clanet

CélineClanet2021Paysage
Suite de nos échos à l’exposition Paris-Saclay Paysages à travers le témoignage de cette photographe qui a repoussé les limites de son art en collaborant avec des scientifiques pour produire d’autres images au moyen d’un microscope électronique à balayage. Un dialogue art/science, né de son exploration des espaces « sauvages » de Paris-Saclay. Explications.

- Pouvez-vous commencer par nous décrire les œuvres auxquelles vous êtes parvenues pour les besoins de l’exposition Paris-Saclay Paysages ?

Il s’agit d’images produites dans le cadre d’un travail que j’ai intitulé « Ground Noise ». Elles ont été obtenues en associant des images faites au moyen d’un appareil photo, et d’autres réalisées au moyen d’un microscope électronique à balayage, dans l’idée d’explorer les rapports entre les paysages visibles et invisibles.
Au début, mon attention était de donner à voir les parties non habitées de la ZPNAF [Zone de protection naturelle, agricole et forestière], principalement des forêts et des milieux humides, dont j’ai entrepris l’exploration. Je n’ignorais pas que Paris-Saclay, avec ses nombreux établissements de recherche et d’enseignement supérieur, a d’abord une vocation scientifique. Mais je voulais savoir comment cette réalité cohabitait avec des mondes plus « sauvages ». Au cours de mes explorations, j’ai collecté des éléments minéraux et organiques de petite taille (des parties d’insectes, des extraits de terre, de toiles d’araignées, etc.), des éléments invisibles sur les photos que je pouvais prendre, mais qui n’en étaient pas moins présents. C’est ainsi que l’idée m’est venue de pousser plus loin mes explorations en donnant à voir un paysage qui contiendrait des mondes infinis. Seulement, pour cela, il me fallait me tourner vers des laboratoires scientifiques, pour disposer d’un outil à même d’entreprendre une telle exploration, c’est-à-dire un microscope électronique à balayage.
Avec l’aide de Romain Forsans [chargé de communication à l’EPA Paris-Saclay], j’ai pu entrer en contact avec deux centres de recherche et non des moindres puisqu’il s’agit du Centre de Nanosciences et de Nanotechnologies (C2N) du CNRS et de l’INRAe. Les deux se sont montrée enthousiastes à l’idée de collaborer avec moi. Je tiens d’ailleurs à remercier mes deux principaux interlocuteurs – respectivement, Christophe Dupuis, technicien, et Thierry Meylheuc, microbiologiste – pour l’aide précieuse qu’ils m’ont apportée et pour les échanges que nous avons eus. A l’exploration que j’avais commencé à faire dans les espaces forestiers et les milieux humides, c’en est ainsi ajoutée une autre, que je n’avais jamais expérimentée auparavant : celle de surfaces d’insectes et de matières organiques, de l’ordre du micromètre, au moyen d’un outil exceptionnel puisqu’il s’agit d’un microscope électronique à balayage…

- Si vous deviez le décrire en quelques mots ?

C’est un outil bien plus volumineux que mon appareil, mais qui, à la différence de celui-ci, est aveugle au sens où il ne recourt pas à l’optique et, donc, à la lumière comme le font nos yeux. A la manière d’une chauve-souris qui émet des ondes infrarouges pour se guider en fonction des échos qui vont lui donner une information sur les surfaces avoisinantes, l’appareil va émettre des électrons sur la matière à observer et créer une image à partir des informations fournies en retour – pour cela, la matière est placée dans un petit caisson dont on a extrait l’air et dans lequel on projette des électrons. L’image a toute l’apparence d’une photo, mais en réalité, c’est une image construite. Loin de les opposer à celles que je réalise avec mon appareil photo, je trouvais intéressant de croiser les deux visions, microscopique et photographique. Les images obtenues par microscope étant en noir et blanc, j’ai moi aussi photographié dans ce mode colorimétrique de façon à faciliter cette correspondance. Comme vous pouvez le constater en consultant mon travail disponible sur le site de l’exposition, les imageries en viennent à se confondre, tout en pouvant aussi se confronter à certains endroits.

- C’est donc la commande qui a été l’occasion pour vous d’entreprendre ce dialogue ?

Oui, tout à fait. Je n’avais jusqu’ici rien réalisé de la sorte. Comme tous les autres artistes participant à l’exposition, j’ai créé des œuvres spécifiques, directement inspirées de mon exploration du territoire.

- Connaissiez-vous celui-ci avant de répondre à cette commande ?

Non. J’en avais bien sûr entendu parler, mais je ne l’avais pas arpenté. Pour moi, Paris-Saclay, c’était d’abord le CEA et un campus universitaire en construction. Je savais qu’il y avait aussi des exploitations agricoles. En revanche, j’ignorais l’existence de zones plus sauvages. Je pense désormais les connaître pratiquement toutes, pour avoir depuis arpenté le territoire de long en large.

- En vous écoutant, je prends la mesure de l’audace que vous avez eu d’aborder ce territoire par ce qui en définit a priori le moins la vocation (si l’on considère que Paris-Saclay a celle de constituer le pôle technologique et scientifique du Grand Paris), mais pour mieux au final l’y relier, à travers cette collaboration avec des chercheurs, qui en incarnent l’esprit… Je vois que cela vous fais réagir…

Oui, et plutôt très positivement. Si ce qui semble le plus éloigné du projet de Paris-Saclay a retenu d’emblée mon attention, j’avais aussi dès le début l’intuition de devoir associer la science à mon projet. D’autant que c’était l’occasion pour moi de réaliser enfin un vieux rêve : utiliser un microscope électronique à balayage (rire) ! Quand j’ai appris que ce serait possible, je me suis dis « waouh, génial ! » C’était le moment ou jamais. Pour tout vous dire, c’est un fantasme de photographe.

- Expliquez-vous…

Partout où je vais, partout où on m’envoie (j’ai aussi une activité de commandes commerciales), je suis dans une démarche d’exploration. C’est ce qui m’intéresse avant toute chose. Et c’est d’ailleurs sans doute pour cela que je suis photographe, même si je ne me suis jamais formulé les choses ainsi. Je suis d’une curiosité insatiable, qui me pousse à explorer toujours et encore. La photographie n’est qu’une excuse pour découvrir d’autres lieux où je n’irais pas spontanément. Mais, à chaque fois, c’est quand même avec l’intuition d’y trouver ce à quoi je m’attendais… Car où que j’aille, y compris au fin fond de l’Arctique, je me renseigne préalablement, en amont, de sorte que j’ai déjà des paysages en tête et j’imagine les gens que je vais rencontrer. Heureusement, il y a toujours une part de surprise et d’improvisation. Mais, au final, je sais à quoi m’attendre…
Mais quand vous avez affaire à l’infiniment petit, c’est de l’inconnu pur auquel vous avez affaire ! Ce fut le cas avec les insectes et micro-organismes explorés au moyen du microscope. Tout était à découvrir.

- Quel avantage comparatif revêt alors l’imagerie produite par un microscope ?

Pour la photographe que je suis, c’est une source d’émerveillement absolu. Prenez les poils d’une araignée, par exemple. C’est proprement hallucinant. Leur structure n’est pas en écaille, mais en torsion, parsemée de petits crochets – c’est eux qui lui permettent d’adhérer à n’importe quelle surface. Ainsi, rien qu’en observant la surface d’un insecte, vous pouvez en retracer la vie, avec ses aléas, et comprendre sa relation avec son écosystème, comment il interagit avec l’extérieur. Quelque chose de proprement passionnant !
Cela étant dit, la technique n’a guère à voir avec la photographie classique : la production des images est lente et il y a beaucoup de « déchet » avant de parvenir enfin à une image satisfaisante visuellement. Il faut y passer des heures et des heures. Mais au moins avez-vous la sensation d’une vraie exploration avec tout l’inconnu que cela suggère. La trouvaille – une bonne image – procure d’autant plus de joie.

- Comment réagissaient les chercheurs eux-mêmes ?

Avec le même émerveillement ! Eux-mêmes donnaient l’impression de tout découvrir. Il est vrai qu’eux ont plus l’habitude d’observer d’autres « spécimens » : des surfaces de semi-conducteurs dans le cas de Christophe Dupuis, des bactéries dans le cas de Thierry Meylheuc. Tant et si bien que chaque fois que j’arrivais avec les fruits de ma collecte, ils n’avaient qu’une hâte : voir ce que cela allait donner. Cela étant dit, et pour avoir échangé avec eux, j’ai compris que les mondes qu’ils explorent au quotidien leur réservent encore des surprises. Et c’est en cela que leur métier est passionnant : ils sont en perpétuelle recherche, sans être sûrs par avance de ce qu’ils vont trouver. L’un et l’autre s’attendent bien sûr à faire telle ou telle observation, mais leur exploration débouche aussi sur des découvertes inattendues. Il est vrai que les mondes qu’ils explorent sont invisibles à l’œil nu. Il y a donc toujours la possibilité d’y découvrir quelque chose de nouveau. Pour ma part, j’étais à mille lieues d’imaginer qu’en explorant juste une tête de scarabée, j’allais en apprendre autant – rien que les rayures qu’on peut voir sur sa carapace disent l’histoire de ses chutes passées.

- Vous m’offrez-là une belle transition avec une autre notion à laquelle je voulais vous faire réagir car il me semble que vous la convoquez implicitement, c’est celle de sérendipité… Je ne résiste pas à l’envie de le faire explicitement tant, à mes yeux, elle caractérise une des vertus d’un écosystème comme Paris-Saclay. Mais peut-être que cette notion vous est-elle étrangère ?

Non, pas du tout ! La photographie, en tout cas telle que je la pratique, n’est en fait qu’une affaire de sérendipité ! A priori, je crée les conditions pour trouver quelque chose d’original, que ce soit pour les besoins de mes projets personnels ou les objets d’une commande. Je fais en sorte que le contexte soit favorable, en veillant à y aller au bon endroit, au bon moment, pour bénéficier d’une bonne lumière, rencontrer les bonnes personnes. Malgré cela, je ne suis jamais sûre d’en rapporter quelque chose d’intéressant, au plan visuel.

- Ce que vous dites là me remet cette fois à l’esprit une autre notion, c’est celle de résonance, telle que le philosophe et sociologue allemand Harmut Rosa l’a « explorée » dans un ouvrage récent [Résonance. Une sociologie d’une relation au monde, La Découverte, 2018], en montrant qu’une relation résonante au monde ne se décrète pas : il faut y être prédisposée, sans chercher à la forcer…

Cette vision là fait pleinement sens pour moi. Il m’arrive de me retrouver dans des endroits où j’ai beau faire, « ça ne marche pas ». Malgré tous les espoirs que j’ai pu y mettre, je sais alors qu’il ne faut pas insister.

- A vous entendre, je mesure à quel point votre démarche incarne parfaitement l’esprit de La Diagonale Paris-Saclay qui, à travers des appels à projets, s’emploie à créer les conditions d’un dialogue entre artistes et scientifiques dans une logique de cocréation, les premiers ne se bornant pas à embellir les résultats des chercheurs…

Que les artistes et scientifiques gagnent à travailler ensemble, c’est certain. Pour autant, on ne peut jamais être assuré du résultat. Encore faut-il faire les bonnes rencontres, au bon moment. Ma collaboration avec Thierry et Christophe a été rendue possible grâce à l’implication de l’EPA Paris-Saclay et de Romain Forsans en particulier, qui m’a mise en contact avec eux. Seule, je doute que j’aurais eu accès à leur équipement. Le fait que mon projet s’inscrive dans une démarche globale – l’exposition Paris-Saclay Paysages – a très certainement facilité les choses.

- Preuve s’il en est besoin que la rencontre entre chercheurs et artistes a besoin de médiateurs… A ce stade de l’entretien, j’aimerais revenir sur le mot « exploration » que vous avez utilisé à plusieurs reprises et qui selon moi fait pleinement sens pour caractériser Paris-Saclay : c’est de fait un territoire à explorer, quitte à se rendre compte qu’il n’est pas forcément facile d’y accéder ou de s’y déplacer…

C’est vrai qu’il n’est pas facile à aborder ! Et pas seulement en termes de transport. On sent que c’est un territoire en devenir, qui nous faut encore imaginer au-delà de ce qu’en donnent à voir les nombreux chantiers. Par quelque endroit où l’on accède au plateau de Saclay, on tombe sur des travaux, des chantiers. En ce sens, c’est un territoire qui donne le sentiment d’être dans un entre-deux. C’est d’ailleurs probablement cela qui m’a spontanément inclinée à l’aborder à travers ses espaces les moins habités, encore « sauvages » : des forêts, des milieux humides – des lieux où je me sens a priori plus à l’aise…

- Comment y accédiez-vous ?

En voiture. D’abord parce que c’est plus simple pour transporter du matériel depuis Paris où je réside. Ensuite parce que cela me permettait d’accéder justement aux lieux « sauvages », non ou mal desservis par les transports en commun..

- « Sauvages », dites-vous. N’y allez-vous pas un peu fort (sourire) ?

Vous avez raison ! Le mot est peut-être un peu fort : les forêts ne sont pas abandonnées à elles-mêmes ; elles sont « gérées », mais d’une façon qui visent à en favoriser une régénération naturelle. A cet égard, j’ai découvert un concept, celui d’ « îlot de sénescence » – une expression que je trouve déjà en soi très belle. Elle sert à désigner des parcelles laissées à l’abandon au sens où les arbres ne sont pas entretenus tandis que ceux qui tombent sont laissés par terre. J’ai pu en découvrir quelques exemples à Paris-Saclay même. Certes, ces îlots n’en restent pas moins sous contrôle, mais ils sont un peu à l’écart, inhabités si ce n’est par des animaux, des oiseaux, qui y trouvent ainsi un peu de tranquillité. Personnellement, j’y ai trouvé refuge !

- Je me réjouis de vous entendre évoquer la tranquillité : à mon sens, c’est aussi ce que recherchent ces spécimens particuliers que sont les chercheurs, de sorte qu’on peut se demander jusqu’à quel point l’écosystème gagne à se densifier et s’urbaniser…

Je souscris à ce que vous dites-là !

- Pour clore provisoirement cet entretien, j’aimerais encore revenir à cet émerveillement, que vous avez évoqué à propos de l’effet produit par l’exploration au moyen d’un microscope de ces micro-mondes constitués par les surfaces des insectes ou de matières organiques. Il m’a remis en mémoire le très beau livre de Romain Bertrand, Le Détail du monde (Seuil, 2019), qui revient sur l’art de la description des espèces végétales et animales que pratiquèrent des générations de botanistes et d’entomologistes, à travers un vocabulaire d’une extrême richesse, que l’on a eu tendance à oublier au point d’être désarmé pour décrire le monde qui nous environne…

Je ne connaissais pas ce livre, mais son titre, Le Détail du monde, me parle bien évidemment…

- Je me dis que ces « explorateurs » du détail auraient apprécié de disposer de vos photos produites au moyen d’un microscope…

(Rire). Oui, en effet, sans doute auraient-ils été complètement fous à l’idée de pouvoir repousser les limites du visible ! Eux ne disposaient que de loupes. Cela étant dit, ils parvenaient déjà à percevoir bien au-delà de la vue ordinaire, jusqu’à des « animalcules ». Déjà, ils avaient l’intuition qu’une simple goutte d’eau était susceptible d’enfermer un univers infini. Alors, bien évidemment, si un Abraham Trembley [naturaliste du XVIIIe siècle] avait pu disposer d’un microscope électronique à balayage comme celui que j’ai eu le privilège de pouvoir utiliser, il aurait été le plus heureux des hommes !

- (Rire). Nous aurions pu clore l’entretien par ces mots. Mais il me faut quand même vous solliciter sur le contexte de la crise pandémique qui, déjà, a contrarié l’organisation de l’exposition. On imagine que ce doit être difficile à vivre…

Oui, bien sûr. J’ai bien évidemment hâte que l’exposition débute. D’autant que cette commande m’a beaucoup plu au point d’ailleurs de m’avoir donné envie de poursuivre mon travail d’exploration du territoire de Paris-Saclay.

Pour découvrir le travail réalisé par Céline Clanet dans le cadre de l’exposition, cliquer ici.

A lire aussi l’entretien avec Marc Partouche, commissaire de l’exposition (pour y accéder, cliquer ici).

En illustration ci-dessus : Céline Clanet avec Thierry Meylheuc à l’INRAe. Crédit : EPA Paris-Saclay.

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