Des pavés à lire et à fréquenter (2e épisode)

Eric Hardin est un libraire multirécidiviste. Il a participé à la création de pas moins des trois libraires, dans l’agglomération de Saint-Quentin en Yvelines, la première en 1975. Retour sur son parcours en trois épisodes.

Episode 2 : La création des librairies du Pavé

(Pour revenir à l’épisode précédent : cliquez ici)

Nous sommes en 1975. Un de ses amis gère les librairies généralistes indépendantes Fontaine, à Paris. « Avec lui, on a décidé d’en créer une à Saint-Quentin ». Le Pavé dans la Mare ouvre ses portes au mois de septembre, sur 150 mètres2

Le pavé ? Un clin d’œil, bien sûr, aux gros livres, mais aussi à ces morceaux de pierre qu’on lançait durant 68… « Certains doivent encore traîner par ici». Le centre commercial s’appelait « les 7 mares ». De là, le nom un tantinet provocateur.

« On voulait relever un défi : créer une vraie librairie en grande banlieue, dans une ville nouvelle, et participer ainsi à l’animation culturelle à travers le livre, ce qui à l’époque n’était pas évident. Tout le monde nous donnait d’ailleurs perdants.»

Les débuts sont de fait difficiles. « On a failli déposer le bilan. » La population tardait à arriver. Heureusement, en 1978, la librairie décroche lors du Festival du Livre de Nice, le Prix des Jeunes Libraires décerné par un jury composé par dix grands libraires. « Ils ont été séduits par l’originalité du projet. » A la clé, un prêt de 150 000 F (soit près de 23 000 euros). « On abandonne la presse et l’on agrandit la librairie à 182 m2 plus un bureau. On creuse les sous-sols pour gagner 50m2, ce qui fait 280 m2.»

Au début des années 90, Eric projette cette fois de quitter le centre de la ville. « Les élus nous ont dit non ! Ils ont proposé de nous installer à la Maison pour tous, qui abritait une ancienne salle de danse de 300 m2.» En principe, un commerce ne peut exister dans ce genre de bâtiment dès lors qu’il appartient à une collectivité. « Par chance, une nouvelle disposition institue le bail commercial “pour projet d’intérêt général”. » La librairie sera la première structure commerciale à en bénéficier. Elle ouvre dans ses nouveaux locaux en décembre 1991.

Entre-temps, une autre étape avait été franchie à la fin des années 80. Montigny-le-bretonneux, situé au cœur de la ville nouvelle, connaît un nouveau développement. « Il n’y avait qu’une maison de la Presse. On a donc convaincu l’Etablissement public d’aménagement d’ouvrir une vraie librairie à proximité de l’université, de la Médiathèque et du Théâtre. » Elle bénéficie en outre du soutien de la DRAC (Direction Culturelle de l’Ile de France). Le Pavé du Canal voit ainsi le jour, dans une Halle de 370 m2 destinée l’origine au commerce alimentaire. Nouveau succès. En 2003, elle double pratiquement sa superficie (750m2).

En 1996, Eric s’est laissé convaincre d’en ouvrir une 3e, à Plaisir, cette fois dans un centre commercial, celui des Sablons. « L’aménageur souhaitait une locomotive.» Ce sera le Pavé du Grand Plaisir, installée dans près de 370 m2.

Depuis leur ouverture, la progression du chiffre d’affaires a été constante, du moins jusque vers 2007. A partir de cette période, la tendance est désormais à la baisse. Au plus haut, le Pavé dans la mare réalisait 1,4 million d’euros de chiffres d’affaires contre 1,05 million aujourd’hui. Dans le même temps, les effectifs sont passés de 10 à 5 personnes. De son côté, la Librairie Pavé du Canal a réalisé jusqu’à 2,7 millions d’euros de chiffre d’affaires contre un peu moins de 2,1 millions désormais, les effectifs passant, eux, de 20 à 13 personnes… Quand à la 3e, elle a définitivement fermé ses portes le 1er Mars 2007. La faute à qui ? A l’ouverture d’une grande surface culturelle en périphérie de ville et un propriétaire façon « fond de pension » qui n’a pas voulu revoir le montant du loyer et des charges.

Un contexte plus difficile

Les causes des difficultés rencontrées par les librairies du Pavé sont connues : les ventes en ligne et la démultiplication des lieux de dépôts de livre. Eric va cependant plus loin en pointant les évolutions profondes de la société qui confrontent désormais le livre et la lecture à une double concurrence. « D’une part, le temps des gens n’est pas extensible : tout le temps qu’ils passent devant un écran (de TV, d’ordinateur, d’une tablette…), ils ne le passent pas devant un livre. D’autre part, les dépenses en matériel multimédias, téléphonie ou internet rognent sur le budget livre.» A quoi, il ajoute encore d’autres explications comme l’essor des bases de données (notamment dans le domaine juridique) et des sites internet. « Autrefois, les élèves venaient nous voir pour les besoins de leurs exposés ; ils nous demandaient des références bibliographiques. Maintenant, ils surfent sur internet.»

Comme toutes les librairies, celles du Pavé ont encore pâti de la gratuité des manuels scolaires, qui a réduit encore un peu plus les motifs de la fréquentation des librairies par les jeunes et leurs. parents L’inauguration de la Faculté de médecine en septembre 2012 ne devrait pas changer la donne.

Enfin, Eric pointe des facteurs liés au contexte de Saint-Quentin : une population sur le déclin et en voie de vieillissement. « Les logements ne sont plus adaptés aux besoins des jeunes ménages. »

Pour en savoir plus sur les librairies du Pavé.

3e et dernier épisode, la semaine prochaine.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>