Des nouvelles de Lowpital. Entretien avec Aude Nyadanu

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Prendre soin du bien-être du patient en milieu hospitalier à partir d’une démarche collaborative impliquant des citoyens. Telle est la vocation de Lowipal que sa fondatrice, une polytechnicienne et docteure en chimie, avait eu l’occasion de nous présenter lors des « 20 ans d’innovations en Ile-de-France », organisée en novembre dernier à CentraleSupélec. Nous l’avons revue à l’occasion de l’édition 2019 des Entretiens Enseignants-Entreprises (EEE), où elle témoignait de son parcours devant des enseignants du secondaire. De quoi défier les lois de l’orientation scolaire et professionnelle !

- Pour commencer, pouvez-vous nous donner des nouvelles de Lowpital, depuis le premier entretien que vous nous avez accordé en novembre 2018, à l’occasion des « 20 ans d’innovations en Ile-de-France » (pour y accéder, cliquer ici) ?

Nous restons sur les mêmes constats qui m’ont amenée à créer Lowpital : prendre soin d’une personne, cela ne consiste pas seulement à guérir sa maladie ou à la soigner, c’est aussi prendre soin de son bien-être et de sa dignité. Aujourd’hui, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a encore des progrès à faire. Ce qui, donc, m’a motivée à créer Lowpital, c’est de permettre à des citoyens de se saisir de ces sujets, quand bien même n’en seraient-ils pas des experts. Mais, après tout, ces sujets concernent tout un chacun car nous sommes tous amenés à faire un jour ou l’autre un séjour à l’hôpital sinon à avoir des proches qui y séjournent. Concrètement, Lowpital consiste à donner du pouvoir aux citoyens pour améliorer l’expérience des patients…

- Comment vous y prenez-vous ?

Nous nous appuyons sur trois briques, principalement. La première consiste en de l’événementiel au travers notamment de « créathons » que nous organisons une fois par an : nous proposons à des citoyens de passer trois jours en immersion dans un hôpital pour y repérer les dysfonctionnements, les soucis que rencontrent les patients, et, ensuite, identifier les points d’amélioration, des solutions si possible simples, pragmatiques. De là le nom de Lowpital, la première syllabe faisant référence au low-tech : il ne s’agit pas de chercher à faire de l’innovation de rupture, réclamant des années de R&D, mais de trouver des solutions simples, efficaces, qui peuvent être mises en place dans la foulée d’un créathon. Par ailleurs, nous organisons régulièrement des afterworks pour discuter de l’innovation dans le domaine de la santé.

- En quoi consiste la 2e brique ?

A favoriser le partage, à faire profiter de nos retours d’expérience à travers, notamment, des conférences, que j’anime soit pour le grand public, soit en entreprise. La 3e brique est consacrée à la formation dans le cadre de l’enseignement supérieur ou, là encore, en entreprise. Il s’agit de partager les méthodes que nous avons pu mettre en place au fil du temps pour diagnostiquer des problèmes qui se posent sur le terrain comme pour concevoir des projets innovants, peu coûteux en ressources et en temps.

- Au plan plus entrepreneurial, où en est Lowpital ? Quels en sont les effectifs, le modèle économique ?

En termes de statut, Lowpital est une SAS, dont je suis la seule actionnaire. Elle ne compte encore aucun salarié, mais je travaille beaucoup avec des personnes en free lance, en faisant appel à différentes expertises selon les besoins. En matière de formation, par exemple, je collabore notamment avec une entreprise créée par d’anciens polytechniciens de ma promo, Start the F*** Up Dans un avenir proche, j’espère cependant avoir un ou une associée et quelques employés. Pour autant, je ne considère pas que ce serait le premier critère de réussite. Le plus important pour moi, c’est que les différents projets que je porte aient un impact sur le quotidien des patients.

- Vous considérez-vous comme une startuppeuse ?

Je ne me retrouve pas tout à fait dans l’idée de devoir m’engager dans un développement rapide en voyant d’emblée les choses en grand. Non que je ne croie pas au principe même de la start-up. Je connais bien le milieu de l’entrepreneuriat innovant, que j’ai fréquenté et continue à fréquenter. Mais dans le secteur d’activité qui est le mien, il faut savoir prendre son temps, se développer selon des méthodes éprouvées, en n’hésitant pas à emprunter d’autres voies, d’autres modèles entrepreneuriaux.

- Nous réalisons l’entretien à l’occasion des Entretiens Enseignants-Entreprises (EEE), auxquels vous avez participé en témoignant au cours d’une table ronde sur les risques et les opportunités identifiés par les entreprises. On imagine l’opportunité, justement qu’a pu représenter le fait d’intervenir devant autant d’enseignants, mais aussi le risque, car votre parcours défie les lois de l’orientation scolaire et même professionnelle !

(Sourire) J’ai d’abord été très honorée et pour tout dire surprise d’être conviée à un tel événement. La possibilité de partager mon point de vue avec des enseignants du secondaire, qui sont par définition en contact direct avec des élèves, je l’ai vécue comme une chance ou, si vous préférez, pour rester dans la thématique de ces entretiens, une belle « opportunité ». Celle en l’occurrence de faire passer un message aux lycéens sur leur orientation scolaire et professionnelle, qui est une source de tant d’inquiétude pour ne pas dire d’angoisse chez eux. Il faut les comprendre : on leur demande de choisir une voie, alors qu’ils n’ont que 16-18 ans, et de s’y tenir, de ne surtout pas en dévier. Une telle consigne ne peut qu’inhiber leur faculté à s’adapter, à changer, en fonction des opportunités qui se présenteraient. Elle est surtout démentie par la réalité : le cursus qu’on poursuit est rarement celui auquel on avait pensé initialement. On ne devrait donc pas être contraint de choisir si jeune. Dans beaucoup de cas, c’est même le contraire qui devrait être encouragé : avoir plusieurs expériences dans des milieux différents pour imaginer des projets qui n’en seront que plus originaux, innovants. Chacun devrait donc pouvoir faire une expérience dans un domaine et de la transposer ailleurs, pour voir ce que cela peut bien donner. Un peu comme un chimiste, qui manipule des substances pour voir ce que ça produit. C’est comme cela qu’on parvient à des résultats originaux et intéressants. Si, donc, j’avais un message à faire passer ce matin, c’était celui-là, en espérant qu’au-delà des enseignants, il touche des élèves ou même des étudiants. Il importe qu’ils puissent se sentir plus libres dans leur mouvement, encouragés à aller tester des choses, quand bien même n’en ont-ils pas la moindre expertise. Après tout, celle-ci n’est pas un donné, mais se construit dans le temps, avec l’expérience. On apprend aussi beaucoup sur le terrain, quitte à se tromper et je dirai même : surtout en se trompant, car l’échec peut être formateur.

- Vous êtes un exemple vivant de ce que vous dites : après Polytechnique et une thèse en chimie, vous avez renoncé à la recherche pour poursuivre finalement ce projet de Lowpital. Vous n’en récusez pas moins l’idée qu’il y aurait du « gâchis », pour reprendre la remarque que d’aucuns vous font en découvrant votre parcours…

C’est vrai qu’on me demande souvent pourquoi j’ai passé tant d’années à faire des études d’ingénieur puis une thèse en chimie, pour finalement faire tout autre chose ; s’il n’y avait pas un peu de gâchis dans tout ça, etc.
Je récuse cette manière de voir les choses. D’abord, parce que durant ces années-là, j’ai appris énormément de choses passionnantes et stimulantes ! Et puis, en plus de minorer la portée de mon projet actuel, parler de gâchis, c’est oublier combien ces années m’auront été utiles. A Polytechnique on développe plein de compétences transverses, et on se construit également un réseau professionnel solide.
Quant à ma thèse, même si elle ne m’a pas convaincue de me consacrer à la recherche académique, elle m’aura permis de développer plusieurs compétences « molles », de celles auxquelles on ne prête pas attention, mais qui n’en sont pas moins précieuses et transposables dans d’autres domaines d’activité. Par exemple, on apprend à établir une bibliographie à partir d’une base d’informations énormes, à identifier les références qui vous seront les plus utiles pour vos travaux de recherche.
Pour poursuivre une thèse, vous avez besoin aussi d’être curieux, de ne pas avoir peur de vous confronter à l’inconnu. Par définition, quand vous faites de la recherche, vous ne savez pas par avance ce que vous allez trouver. Et cela vaut aussi en chimie. Quand on lance une expérience, on ne sait pas ce qu’elle va produire. Si on le savait, on ne la lancerait pas ! Nécessairement, vous prenez un risque, celui de l’échec.
Cela dit, au début de ma thèse, il m’arrivait de faire des manipulations, qui ne débouchaient sur aucun des résultats escomptés, ce qui était très déstabilisant ! J’allais donc voir mon directeur de thèse que j’entraînais ensuite jusqu’à ma paillasse pour qu’il m’explique pourquoi cela ne marchait pas alors que j’avais l’impression d’avoir tout bien fait… Sa réponse était, en substance : « Ce n’est pas toi qui a fait quelque chose de travers. Cela ne marche pas, c’est tout ». Avant de m’inviter à recommencer en changeant légèrement les conditions de réaction ! Bref, la recherche, c’est aussi l’apprentissage de la persévérance !
Pour toutes ces raisons, je ne pense pas qu’on puisse parler de gâchis. Au demeurant, mon parcours n’est en rien unique : beaucoup d’autres personnes font le choix de donner une tout autre orientation à leur cursus. En passant d’une expérience à une autre, on gagne en capacité de résilience face aux changements. Certes, on n’en est pas moins exposé à l’échec, mais on le craint moins. Après tout, par le passé, on en a connu d’autres, dont on s’est relevé !

- Merci pour ce beau témoignage. L’entretien est réalisé à Polytechnique. Pouvez-vous rappeler quels rapports vous continuez à avoir avec cette école et, au-delà, l’écosystème Paris-Saclay ? Dans quelle mesure a-t-il été favorable au développement de votre projet entrepreneurial ?

Forcément, ayant eu la chance de faire mes études d’ingénieur à Polytechnique et d’y faire ma thèse, je reste encore très attachée à cette école. Ensuite, pour les besoins du développement de mon entreprise, j’ai bénéficié du statut d’étudiant entrepreneur dans le cadre de l’Université Paris-Saclay, ce qui m’a été extrêmement utile puisque cela m’a permis de bénéficier du programme d’accélération Pépite Start’up Ile-de-France et, ainsi, d’être incubée à Station F pendant six mois et d’y bénéficier d’un accompagnement – tout sauf du luxe pour moi qui avait encore besoin de me familiariser avec le monde de l’entreprise, que j’ai commencer à « découvrir » à travers la formation Challenge + à HEC Paris. Lauréate du Prix Pépite – Tremplin pour l’Entrepreneuriat étudiant, j’ai pu ensuite bénéficier de financements pour développer mon activité en plus de gagner en visibilité. A ce propos, merci aussi à Paris-Saclay Le Média, de s’être fait l’écho de mon projet au travers d’un premier entretien ! Dans un secteur d’activité comme l’événementiel, tout ce qui concourt à se faire connaître et à nouer de nouveaux contacts est à prendre !

- Avez-vous des projets en lien avec l’écosystème ?

Oui. Mais comme rien n’est encore validé, je me garderai d’en dire plus. Cependant, avec un peu de chance, vous allez entendre de nouveau parler de moi !
En attendant, je vous donne rendez-vous fin novembre pour un nouveau créathon sur la santé mentale [pour plus de précisions, consulter le site de Lowpital : www.lowpital.com].

- Une personne a assisté à notre entretien depuis le début : c’est un enseignant du secondaire, qui a, semble-t-il, beaucoup apprécié votre intervention et à qui je propose de poser une question. D’autant qu’il a aussi un parcours particulier…

Je me présente : maître Djikine Bakary Abogado, du barreau de Valence, en Espagne, avocat en France depuis 2017. J’ai testé l’enseignement dans le secondaire pour la première fois cette année. La question que je souhaite poser à Aude est la suivante : comment donne-t-on du sens à un projet pour lequel on n’a pas bénéficié de formation initiale ?

C’est vrai qu’au tout début, je ne connaissais rien de l’événementiel ni du monde de l’hôpital, quand bien même ma mère est infirmière et ma sœur, médecin. Mais cette absence d’expertise peut être aussi un plus. Car cela permet d’appréhender des choses que les professionnels qui le vivent au quotidien ne perçoivent plus forcément. Comme je le disais, pas plus que moi, les citoyens qui se portent volontaires pour s’immerger le temps d’un créathon ne sont des spécialistes. Ce n’en est pas moins eux qui voient le plus facilement ce qui cloche. Finalement, le fait qu’ils n’y connaissent rien ou peu, les rend plus à même de percevoir des dysfonctionnements.
Cela étant dit, pour ce qui me concerne, mon premier réflexe a été de prendre le temps de m’entourer de gens compétents, experts. Je m’appuie aujourd’hui sur ce réseau de mentors pour intervenir régulièrement dans les événements et formations Lowpital. Forcément, dans ce contexte, je me suis parfois demandé en quoi pouvait bien consister ma propre valeur ajoutée. J’ai fini par comprendre que mon rôle était en somme celui d’un catalyseur – pour filer la métaphore avec la chimie (dont vous pourrez ainsi constater qu’elle ne m’a pas tout à fait quittée). Le fait d’aller chercher littéralement les gens là où ils sont pour les mettre au même endroit, au même moment, pour phosphorer ensemble, avec des outils et des méthodes adaptés, permet aux choses d’avancer bien et vite. A défaut d’avoir coupé le bois rassemblé dans le foyer de la cheminée, je suis la petite étincelle qui va permettre d’y mettre le feu !

A lire aussi les entretiens avec Christian Chavagneux, éditorialiste du magazine Alternatives Economiques, intervenu dans une table ronde sur la finance et le risque systémique (pour y accéder, cliquer ici) et Christophe Prat, coauteur de l’ouvrage Le Futur de l’Europe se joue en Afrique, retenu cette année par le jury du Prix lycéen Lire l’économie (cliquer ici)

2 commentaires à cet article
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