Des designers chez les chercheurs. Rencontre avec l’ENSCI – Les Ateliers

Au fil du temps, l’ENSCI a noué des partenariats avec plusieurs des établissements d’enseignement supérieur et de recherche du Plateau de Saclay. Etat des lieux avec Alain Cadix, son directeur, et Quentin Lesur, responsable des relations entreprises et des partenariats.

Créée en 1982, l’Ecole nationale supérieure de création industrielle (ENSCI – Les Ateliers), forme au design des personnes aux profils très divers, scientifique, littéraire ou artistique. On peut y entrer avec un bac pro, un diplôme d’école des beaux arts ou d’une grande école. Ainsi que le souligne Alain Cadix, « le design n’est pas une discipline au sens académique du terme. Entre sciences, technologies et arts, il se construit à la confluence de différents champs et compétences.»

Pour autant, ce n’est pas le design qui a été mis en avant dans l’acronyme, mais la « création industrielle ». Deux mots que l’on n’a guère l’habitude d’accoler. La vocation de l’école est justement de faire dialoguer des univers qui se méconnaissent, en France du moins : celui des créateurs, d’une part, celui des chercheurs, d’autre part.

Certes, créateurs et chercheurs n’ont pas attendu l’ENSCI pour travailler ensemble comme en témoignent les échanges entre arts et sciences. « Mais, constate Alain Cadix, ces rencontres restent le plus souvent dans les domaines des installations et dispositifs, et consistent à exploiter des avancées scientifiques à des fins artistiques.» A l’ENSCI, placée sous une double tutelle ministérielle – le ministère de la culture et le ministère de l’industrie – la démarche est tout autre : « Le dialogue entre créateurs et chercheurs doit déboucher sur des objets innovants qui soient utiles aux gens, dans leur vie quotidienne, privée ou professionnelle. »

A plus d’une heure du Plateau de Saclay

Depuis sa naissance, l’ENSCI est installée dans les anciens ateliers du décorateur Jansen, sis rue Saint-Sabin, dans le 11e arrondissement de Paris, à deux pas de la Bastille. Il faut compter plus d’une heure pour se rendre sur le Plateau de Saclay en transport en commun, presque autant en voiture et nettement plus en cas d’embouteillages. La simple évocation de ces questions de transport fait d’ailleurs lever aux ciels les yeux aussi bien d’Alain Cadix que de Quentin Lesur.

Cet apparemment éloignement n’a pas empêché l’ENSCI de nouer des liens étroits avec des établissements de recherche situés sur le Plateau. A commencer par un laboratoire du CEA de Saclay : le List, avec lequel un premier projet a été mené il y a quelque temps sur les Smart Grids avec un financement Digitéo puis, récemment, un deuxième projet mené, lui, autour de la notion de « campus innovant », favorisant l’échange entre chercheurs, étudiants, entrepreneurs…(sur financements Digitéo, EDF et Bouygues). « Ce projet, explique Alain Cadix, a mis l’accent sur l’apport du numérique dans la conception de services, et les relations dont on aurait envie sur un tel campus.» Plusieurs scénarios ont d’ores et déjà été proposés. Charge désormais aux architectes de s’en saisir éventuellement pour les traduire en réalité.

En collaborant ainsi avec le List, l’ENSCI prolonge en fait un partenariat engagé avec un autre laboratoire de la Direction des recherches technologiques du CEA – le Leti, à Grenoble. Lequel a débouché sur une première mondiale, en 2009 : une « résidence » de designers au milieu de chercheurs autour de projets collaboratifs. Chaque semestre, une quinzaine d’élèves de l’ENSCI séjournent sur le campus du CEA de Grenoble.

Seulement, si la finalité est la même – croiser les cultures du design et de la recherche – le contexte est différent. Comme l’explique Quentin Lesur, « autant vivre en résidence à Grenoble, plusieurs mois, cela se conçoit, compte tenu de l’éloignement, autant cela ne va pas de soi dans le cas du Plateau, compte tenu de la proximité avec la capitale. »

Et puis la configuration n’est pas la même : autant à Grenoble, les laboratoires sont regroupés autour du CEA, autant à Saclay, ils sont dispersés sur un territoire relativement vaste. « Sur le Plateau, poursuit Alain Cadix, la N118 marque une césure. Quand on parle de notre engagement sur le Plateau, nos interlocuteurs nous demandent systématiquement si nous sommes du côté de Polytechnique ou de Supélec…» Les étudiants qui travailleront avec le List ne s’y rendront donc que deux à trois jours par semaine. Pour remédier ou réduire les problèmes de l’accessibilité, l’ENSCI s’est dotée d’un premier véhicule de neuf places pour assurer des liaisons, en veillant de surcroît à éviter la N 118 aux heures de pointe.

Reste que cela ne concourt pas à une réelle immersion des designers au milieu des chercheurs. Or celle-ci se révèle précieuse. « On le voit à Grenoble, explique Quentin Lesur : depuis qu’on y a monté notre résidence, des opérations ont été lancées entre avec différents acteurs locaux, qui ont même appris à répondre ensemble à des appels à projets. Une fois que l’école est sur place, les acteurs “ technocentrés “ se rendent mieux compte de ce qu’elle peut leur apporter. Ils viennent nous voir spontanément.»

Rançon du succès : « Nous sommes de plus en plus sollicités et donc sous pression, reconnaît Alain Cadix, car nos ressources ne sont pas illimitées. » Et Alain Cadix de se demander jusqu’où son école pourra poursuivre ce qu’il appelle sa « politique de comptoirs ». « Peut-être nous faudra-t-il renforcer notre présence hors-les-murs. Seulement, une résidence et son animation ont un coût.»

Des liens multiples

Pour être emblématique, le partenariat avec le List n’est cependant pas le seul noué sur le Plateau. Des liens ont été tissés avec d’autres établissements d’enseignement supérieur ou de recherche, déjà présents ou à venir. Parmi eux : l’Ecole centrale avec qui l’ENSCI a déjà des liens anciens qui se sont traduits notamment par la mise en place d’un double diplôme, en 2009-2010. A quoi s’ajoutent les contacts avec les entreprises du plateau. « Nous avons, explique Quentin Lesur, une culture des écosystèmes qui nous incline à discuter avec tous les acteurs.»

« Notre rapprochement avec la recherche, justifie Alain Cadix, constitue un axe stratégique de l’ENSCI. Il nous faut encore convaincre de l’importance de l’innovation d’usage et donc du design comme levier de développement et de compétitivité. Aujourd’hui encore, la culture française est marquée par la conviction que c’est la technologie qui prime sur le reste. Résultat, nous peinons à commercialiser nos innovations, précisément parce qu’on ne s’est pas suffisamment préoccupé de les adapter aux usages. Voyez a contrario comment Apple parvient à s’imposer en agrégeant des technologies existantes, mais à partir d’une bonne compréhension de ces derniers et en inventant de nouveaux usages. »

Alain Cadix se veut confiant. « Nous revenons de loin concernant la perception du design chez les chercheurs pour qui il ne concerne a prime abord que le mobilier et le matériel électroménager,… Nos interlocuteurs comprennent vite sur des projets que c’est une démarche d’ensemble dans la manière de concevoir les produits, au point de manifester une réelle appétence pour le design.»

Un territoire à fort potentiel

Naturellement, les perspectives de développement du Plateau n’a pas laissé indifférente l’ENSCI. « Dès lors que le Plateau a vocation à accueillir un campus centré sur les sciences et les technologies, explique Alain Cadix, il nous paraissait indispensable d’y être présent. » Et le même de confier : « L’idéal aurait été d’y créer une école de plein exercice, que les séjours de nos designers dans des laboratoires comme le List auraient préfiguré. Seulement, un tel idéal a peu de chance de se traduire en réalité, compte tenu du contexte économique actuel.»

Au-delà des relations nouées au fil du temps, l’ENSCI a engagé une réflexion sur la manière de faire vivre cet écosystème. Outre le projet mené avec le List, plusieurs élèves de l’ENSCI ont récemment investi le territoire, sous la conduite de François Jégou, secondé par Marie Coirié, tous deux designers, qui animent le Paris DESIS Lab ®, un laboratoire de l’ENSCI membre du réseau mondial DESIS (Design for social innovation and sustainability) et en lien avec l’EPPS, pour réfléchir à des réponses locales aux défis que pose la création d’un campus du XXIe (les principaux résultats, présentés en juin de cette année et visibles sur le site Média Paris Saclay). A l’autre extrémité du Plateau, l’ENSCI participe par ailleurs avec Fondaterra (Université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines) et le laboratoire REEDS à une réflexion destinée à valoriser les initiatives de terrain susceptibles de nourrir les politiques de développement durable locales.

A défaut de pouvoir peser sur les projets d’aménagement, l’ENSCI est par ailleurs très impliquée dans les thématiques de la mobilité (le covoiturage, les systèmes d’information géolocalisée) à travers notamment le programme Cismo (aux côtés du CEA, de Renault, de la RATP,…) ou les pôles de compétitivité Cap Digital et Systematic.

A sa manière, elle illustre le fait qu’un établissement d’enseignement supérieur ou de recherche peut être à l’extérieur du Plateau de Saclay, à Paris Intra Muros, tout en étant partie prenante. Si vous vous aventurez à ajouter « un acteur de poids », Alain Cadix corrige aussitôt : « Ce n’est pas avec nos 300 m2 et une douzaine de nos étudiants que nous pouvons prétendre en être un. Disons que nous agissons à la manière de la levure dont quelques grammes suffisent à faire lever la pâte… Sur un campus à vocation mondiale, aussi bien à Grenoble qu’à Saclay, il faudrait une école de design industriel de plein exercice. Nous sommes en quelque sorte l’échelon préfigurateur.»

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