Des Champs Elysées à Bièvres, parcours d’une plasticienne paysagiste

« Les Coquelicots, une installation vagabonde », en accompagnement du colloque sur « Le renouveau des », à Cerisy-la-Salle, en août 2012
© Laurence Garfield
Après plusieurs années d’expérience dans le monde de l’entreprise, Laurence Garfield revisite l’art des jardins à partir d’une formation de plasticienne, de mosaïste et de paysagiste. Retour sur un parcours original qui l’a conduite à Bièvres où elle vit désormais depuis près de trente ans.

« J’ai toujours été attirée par la terre, les pierres et tous ces matériaux que la nature recèle. Le moindre caillou est un microcosme ! » Ainsi s’exprime Laurence Garfield, plasticienne, qui en est venue à suivre une formation de mosaïste. « A travers l’art de la taille, j’ai appris à combiner des matériaux divers et de différentes couleurs : des pierres, des  morceaux de verre… »

Mais avant cette formation, elle en suivit bien d’autres qui l’ont conduite vers de tout autres univers et sous diverses latitudes. Dans les années 75-80, des études en commerce international et en management, poursuivies en plus de l’apprentissage de langues orientales, l’ont amenée à des activités de… marketing international dans le domaine agricole, en Arabie Saoudite, en Libye ou encore en Russie. « Des pays pas très faciles » dit-elle sobrement. Puis, dans les années 80-90, il y eut des expériences dans la gestion des ressources humaines, dans un cabinet de conseil en stratégie, comme chasseuse de tête. « Au cours de ces années, on pouvait encore changer assez facilement de voie professionnelle. »

En parallèle à ces différents métiers, elle reprendra un temps une affaire familiale : une petite boutique fondée par son père, sise près des Champs Elysées. Fréquentée par des générations de photographes professionnels, qui en parlent encore « avec des trémolos dans la voix », elle était spécialisée dans la location de matériels de pointe voire « cousus main », avec des optiques sophistiquées, pour la réalisation de photos sur mesure. Entre autres souvenirs, Laurence Garfield évoque celui d’un photographe qui devait suivre Nicolas Vanier dans une de ses expéditions polaires avec des traineaux à chiens, et pour lequel un système spécial avait été conçu pour la recharge de ses batteries dans le grand froid.

Malgré son propre intérêt pour le milieu des photographes, Laurence Garfield ne s’investira pas plus que cela dans leur art. « Ce n’était pas mon mode d’expression privilégié. Et puis la fréquentation de la boutique, enfant, a entretenu une sorte d’inhibition. Le moindre appareil valait une fortune tant et si bien que j’ai toujours craint de m’en servir ! »

Lui revient cependant avec le sourire le souvenir d’un appareil de la célèbre marque suédoise Hasselblad. « Il prenait des photos d’un format carré reconnaissable entre tous. Pour l’armer, on devait actionner une petite manivelle qui faisait “ cric cric ”, un bruit juste extraordinaire, inimitable ! » Et Laurence de faire machinalement le geste…

L’aventure de la boutique durera jusqu’en 2003, année de sa fermeture définitive. « Elle avait tout juste cinquante ans. » Une longévité dont les débuts du numérique eurent raison. Laurence Garfield manifeste d’autant moins de nostalgie que sa propre fille, à défaut d’avoir repris la gérance, est devenue photographe (elle est l’auteure des photos qui illustrent cet article). En guise de baptême, sa mère l’équipera d’un Nikon, en format 24X36 et d’un Hasselblad, en format 6X6 avec leur gamme d’optiques. Les spécialistes apprécieront.

De la mosaïque au paysage

Depuis 1984, Laurence Garfield vit à Bièvres. De la boutique à cette commune située sur la route de Versailles, il n’y a qu’un pas ou presque, plutôt fortuit. En l’occurrence la Foire internationale de la photographie qui y est organisée chaque année, le premier week-end de juin et à laquelle elle avait très tôt pris l’habitude d’aller avec son père. Un heureux événement devait achever de la convaincre de s’y installer : la naissance de sa fille. « En quête d’un appartement plus grand, je prospectais du côté de Boulogne. Mais, un jour, par le plus grand des hasards, je suis tombée sur une annonce à Bièvres. » Une jolie maison avec jardin et vue sur la vallée et les contreforts du Plateau, située sur la place de l’église où se déroulait la Foire internationale susmentionnée…

C’est à Bièvres qu’elle débute, en 1988, sa formation de mosaïste. Laquelle lui donne tellement de satisfaction, qu’elle décide de continuer dans cette voie. De 2004 à 2006, toujours avide de découvrir d’autres champs d’expression, elle s’inscrit à une formation continue de paysagiste à l’Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles (ENSPV). « Je me suis retrouvée avec des personnes de tous âges et de tous horizons, riches d’expériences singulières. » Lui plut aussi la démarche de projet proposée par l’ENSPV, sur le modèle des écoles d’architecture. « J’ai appris à poser un regard attentif sur un lieu, son esprit et son écosystème, à réfléchir à l’espace et à choisir la palette végétale la mieux adaptée à l’effet que je veux produire sur le plan paysager. »

Parallèlement aux cours de 2e année, elle connaît une forme de consécration : avec une équipe d’élèves-paysagistes elle est sélectionnée pour réaliser un jardin dans le cadre du Festival International des Jardins de Chaumont-sur-Loire. « A l’époque, ce n’était pas forcément très bien vu de participer à ce festival au prétexte qu’il relevait de l’événementiel. » Laurence Garfield trouve au contraire que c’est une opportunité formidable : « En plus d’être confrontée à d’autres créateurs [au total, une vingtaine d’équipes concourent], nous avons été accompagnés par les jardiniers de Chaumont dans la mise en œuvre de notre jardin. » Un jardin sur lequel Laurence Garfield imprime sa marque en le composant à partir de souches et d’écorces dans lesquelles sont insérées des pâtes de verre de couleur.

Depuis, elle a pris l’habitude d’articuler sa pratique de mosaïste et de céramiste à la conception de jardins, pour des particuliers. « Qui dit jardin pense spontanément au végétal et éventuellement à l’animal. On pense peu à sa dimension minérale. » Petit à petit, elle en est venue à intervenir à la demande institutions. Parmi les derniers projets en date : l’aménagement de jardins à visée thérapeutique dans un hôpital, pour une unité de psychiatrie, et une maison de retraite. Elle y intègre les contraintes d’accessibilité liées à l’usage de fauteuils roulants ou à des pathologies se traduisant par des pertes du sens de l’orientation (ce projet a été récemment lauréat du Trophée de l’accessibilité, décerné chaque année par le Conseil National du Handicap). Pour aider les personnes atteintes d’Alzheimer, par exemple, elle a imaginé des repères à forte charge poétique : de grands coquelicots en céramique plantés dans le jardin à intervalles réguliers.

Le Plateau de Saclay vu de Bièvres

Pour rien au monde, elle ne quitterait son « village ». Depuis sa maison, elle a une vue imprenable sur les côteaux. « Je peux suivre les saisons, au rythme de lever et de coucher de soleil à tomber à la renverse ! » Très vite, elle a pris l’habitude d’arpenter les alentours, tout en s’impliquant dans la vie locale. En plus d’être membre des « Amis de la Vallée de la Bièvre » dont elle distribue à titre bénévole « Le Castor de la Bièvre », elle a, l’an passé, organisé à la bibliothèque municipale et avec le concours de l’association « Les Amis de l’Outil » (Lado), un atelier pour enfants – « Les petits jardins de juin ».

Malgré ses fortes attaches, elle dit ne pas craindre ni pâtir des évolutions du territoire. « On est trop près de Paris pour croire qu’on pourra le maintenir vierge de toute intrusion. D’ailleurs l’a-t-il jamais été, entre les habitants et les agriculteurs qui y vivent et travaillent, les grandes écoles qui y sont implantées de longue date ? » Laurence Garfield fait cependant un vœu : « J’aimerais juste que l’on préserve son rôle de poumon vert et d’invention d’autres pratiques agricoles. Des amis viennent de Paris pour cueillir des fruits et des légumes de saison à la ferme de Viltain. »

Et les problèmes de transport, dont l’auteur de ces lignes aura fait d’ailleurs les frais, en ce début de mois de janvier, pour cause d’enneigement (Le Rer C desservant Bièvres sera interrompu), comment les vit-elle ? « J’en suis réduite à utiliser ma voiture, mais c’est aussi parce que c’est plus commode pour transporter tout mon matériel. » Quand elle doit se rendre à Paris, il lui arrive de la laisser à Versailles, « car, passé une certaine heure, Bièvres n’est plus desservi. »

Au-delà de cet enjeu, elle pointe l’intérêt qu’il y aurait à solliciter davantage la dimension artistique dans le projet scientifique de Paris-Saclay. Elle-même a récemment répondu avec une amie sculptrice à un concours pour une « résidence mission » dans la Vallée de Chevreuse. Leur proposition : initier avec les habitants des gestes artistiques, pour regarder le territoire et ses ressources, autrement. Parmi ces ressources : l’eau. « Elle est fortement présente ici, que ce soit à travers les rivières, les étangs, les rigoles, etc. Et, pourtant, on ne la voit plus guère. » Bref, une invite à ouvrir les yeux sur des choses essentielles, mais devant lesquelles on passe sans plus y prêter attention.

Les photos qui illustrent le présent article sont de la photographe Leila Garfield, dont vous pouvez découvrir l’œuvre et l’actualité en vous rendant sur son site (cliquer ici) et/ou sur son blog (cliquer ici).

NB : Pour les personnes qui découvriraient la commune et la vallée, à l’occasion de la lecture de ce portrait, précisons que l’ajout d’un « s » à Bièvre, à certaines occurrences, dans le présent texte, n’est pas l’expression d’un caprice de l’auteur : Bièvres désigne la commune tandis que Bièvre, sans  » s ”, le cours d’eau auquel on doit la vallée. L’un et l’autre viennent cependant du même mot gaulois servant à désigner le castor (d’où d’ailleurs, au passage, le nom de la feuille locale susmentionnée).

2 commentaires à cet article
  1. Florence

    Des photos magnifiques qui donnent envie de toucher des oeuvres en mosaïques, plus vraies que nature, se mariant harmonieusement avec elle ou profitant du décor pour se dévoiler pleinement. Quant aux fleurs, aux rouges éclatants, sur leurs longues tiges élancées, elles éclairent avec un raffinement total le moindre décor où elles surgissent. Extrêmement poétiques.
    Mille bravos à l’artiste, à la photographe talentueuse et au journaliste inspiré, qui signe un portrait si élogieux.

  2. Sylvain Allemand

    Bonjour chère lectrice,
    Merci beaucoup pour vos impressions de lecture. C’est vrai que le travail de Laurence inspire. Son parcours témoigne de la richesse de la  » sociodiversité  » du Plateau de Saclay que le Média Paris Saclay s’emploie à restituer à travers notamment des portraits d’hommes et de femmes (chercheurs, entrepreneurs, associatifs, habitants, artistes…) qui font au quotidien ce territoire.

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